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Moiraine descendit à terre sans daigner accorder un regard à l’officier de marine.

Loial se montra seulement quand tout le monde fut à terre, y compris les chevaux. Il descendit la passerelle tout en finissant d’enfiler sa veste, ses sacoches de selle et sa cape, qu’il portait sur un bras, ne lui facilitant en rien l’opération.

— J’ignorais que nous étions arrivés…, marmonna-t-il. Je relisais mes…

Il se tut et regarda Moiraine, qui faisait mine d’observer Lan tandis qu’il sellait Aldieb. Mais l’Ogier ne fut pas dupe, et le frémissement de ses oreilles trahit sa nervosité.

Il parlait de ses « notes », pensa Perrin. Un de ces jours, il faudra que je jette un coup d’œil sur ce qu’il pense de tout ça.

Sentant un léger contact sur sa nuque, Perrin sursauta avant de reconnaître le délicat parfum d’herbe qui parvenait à ses narines malgré les odeurs d’épices, de poix et de pourri qui montaient du port.

Zarine remua les doigts de sa main droite et leur sourit.

— Eh bien, si tu réagis comme ça quand je te frôle, paysan, je me demande à quelle hauteur tu sauterais si…

Perrin s’avisa qu’il en avait assez des regards calculateurs de ces yeux noirs inclinés.

Elle est plutôt jolie, au fond, même si elle me considère comme un outil – mais un outil qu’elle n’aurait jamais vu, et dont elle tenterait de déterminer l’utilité et l’origine…

— Zarine, dit Moiraine d’un ton glacial mais relativement pacifique.

— Je m’appelle Faile, répliqua la Quêteuse.

Un moment, avec son nez fièrement pointé, elle ressembla effectivement à un oiseau de proie.

— Zarine, insista Moiraine, il est temps que nos chemins se séparent. Tu Quêteras bien mieux loin de nous, et en prenant bien moins de risques.

— Voilà qui m’étonnerait, répliqua Zarine. Une Quêteuse doit suivre les pistes qui s’offrent à elle, et celle que vous laissez, tous les quatre, n’est pas du genre qu’on peut ignorer. Une fois encore, je me nomme Faile !

Elle gâcha son effet en s’étranglant un peu sur les derniers mots, mais elle soutint sans ciller le regard de l’Aes Sedai.

— Tu es sûre ? As-tu la certitude de ne pas changer d’avis, Faucon ?

— Certaine ! Ton Champion au visage de pierre et toi n’y pourrez rien changer…

Zarine hésita, puis ajouta, histoire de jouer cartes sur table :

— Vous essaierez, je le sais, mais ça ne m’arrêtera pas. Et ce qui pourrait m’arrêter… Eh bien, je sais quelques petites choses sur les Aes Sedai, grâce aux récits et aux légendes, et je peux te citer les mesures que tu ne prendras pas, quoi qu’il arrive. Et le Champion, lui non plus, n’aura pas le cœur de faire ce qui s’imposerait pour me décourager.

— Tu en es assez sûre pour prendre le risque ? demanda Lan.

Il restait d’un calme absolu, pourtant Zarine montra de nouveau son trouble.

— Lan, il est inutile de la menacer, intervint Perrin, très surpris de s’aviser qu’il foudroyait le Champion du regard.

Moiraine dévisagea en silence ses deux compagnons de voyage.

— Tu crois savoir ce que ferait ou ne ferait pas une Aes Sedai ? demanda-t-elle à Zarine, la voix si basse qu’elle en devenait menaçante. Eh bien, si tu veux nous accompagner, je vais te dire, moi, ce que tu dois faire !

Lan en cilla de surprise.

Les deux femmes se dévisagèrent – on eût dit un faucon tentant d’hypnotiser une souris, mais qui était le prédateur, et qui la proie ?

— Tu vas jurer, sur ton serment de Quêteuse, de faire ce que je te dirai, de m’obéir en toutes choses et de ne pas nous quitter. Quand tu en sauras plus long qu’il ne faudrait sur nos activités, je ne veux pas que tu tombes entre de mauvaises mains. Sache que je ferai tout pour empêcher que ça arrive. Tu vas jurer de te comporter comme l’une d’entre nous, et de ne rien faire qui puisse mettre en danger nos objectifs. En outre, tu ne demanderas ni où nous allons ni pourquoi, et tu te contenteras des informations que je voudrai bien te communiquer. Si tu ne promets pas tout ça, tu resteras à Illian – prisonnière du marais jusqu’à ce que je revienne te délivrer, si je le fais un jour. Je te jure qu’il en ira bien ainsi.

Zarine détourna à demi la tête, ne regardant plus Moiraine que d’un œil.

— Si je prête serment, je pourrai venir ?

L’Aes Sedai hocha la tête.

— Je ferai partie du groupe, comme Loial ou l’homme de pierre ? Mais sans avoir le droit de poser des questions, c’est ça ? Eux, ils peuvent ?

Moiraine sembla perdre un peu patience, un signal que Zarine ne rata pas.

— Très bien : sur mon serment de Quêteuse, je jure tout ce que vous avez dit. Et si je brise un de mes serments, cela brisera l’autre.

Perrin remarqua que Zarine vouvoyait l’Aes Sedai, maintenant qu’elles avaient signé la paix.

— Marché conclu, dit Moiraine en touchant du bout des doigts le front de la jeune femme. Puisque c’est par toi qu’elle est venue, Perrin, je la place sous ta responsabilité.

— Pardon ? s’écria l’apprenti forgeron.

— Je ne suis sous la responsabilité de personne ! s’indigna Zarine.

L’Aes Sedai continua comme si ces objections n’avaient jamais été émises.

— Je crois que tu as trouvé le faucon de Min, ta’veren… J’ai tenté de la décourager, mais elle est résolue à se percher sur ton épaule quoi que je fasse. La Trame te tisse un avenir, dirait-on… Mais souviens-toi de ceci : si je le dois, j’arracherai de la Trame le fil qui est ta vie. Et si cette fille menace ce qui doit advenir, tu partageras son sort.

— Je ne lui ai pas demandé de venir ! s’écria Perrin.

Moiraine monta en selle, ajustant les pans de sa cape sur les flancs d’Aldieb.

— Je n’ai rien demandé ! insista Perrin.

Loial haussa les épaules, fataliste, et murmura quelque chose à son ami humain. Sans doute un de ses fichus dictons sur les Aes Sedai et les risques qu’on courait quand on les contrariait.

— Tu es ta’veren ? dit Zarine, incrédule.

Elle balaya du regard les frusques miteuses de Perrin, puis riva les yeux dans son regard jaune.

— Ma foi, c’est possible… Quoi que tu sois, ça ne l’empêche pas de te menacer aussi aisément que moi. Qui est Min ? Et que veut dire cette histoire où je me perche sur ton épaule ? Essaie de faire de moi ta « responsabilité », et tu verras de quel bois je me chauffe. C’est bien compris ?

Avec une grimace, Perrin glissa son arc sous la sangle de selle de Trotteur, puis il enfourcha son fidèle compagnon. Un peu rétif après des jours sur l’eau, le cheval redevint lui-même dès que Perrin lui eut flatté l’encolure, puis rappelé qui était le maître en tirant sur ses rênes.

— Aucune de tes questions ne mérite de réponse, lâcha l’apprenti forgeron.

Min, pourquoi as-tu tout dit à Moiraine ? Que la Lumière vous brûle toutes les trois, parce que vous m’empoisonnez la vie !

Rand et Mat ne s’étaient jamais laissé malmener ainsi par des femmes. Et lui non plus, d’ailleurs, avant de quitter Champ d’Emond. Enfin, si on exceptait Nynaeve. Et maîtresse Luhhan, qui régentait sa vie et celle du forgeron, sauf dans le secret de son échoppe.

Pour régenter, Egwene n’était pas mal non plus, même si elle s’en prenait surtout à Rand. Et maîtresse al’Vere, malgré son gentil sourire, arrivait toujours à obtenir ce qu’elle voulait. Quant au Cercle des Femmes, il se mêlait de tout…

En ronchonnant, Perrin baissa une main, saisit Zarine par le bras et la hissa en selle, derrière lui. De surprise, la jeune femme faillit en laisser tomber ses bagages. Mais grâce à sa jupe culotte, elle n’eut aucun mal à s’installer sur le dos de Trotteur.

— Moiraine va devoir t’acheter une monture… Tu ne peux pas faire tout ce chemin à pied…