Comme toujours, Moiraine chevauchait à côté de Lan et lui parlait à voix basse. Mais Perrin comprit sa dernière phrase :
— Quelque chose ne va pas dans cette ville…
Le Champion acquiesça gravement.
Perrin eut une étrange sensation entre les omoplates. L’Aes Sedai semblait bien sinistre…
Loial d’abord, et elle ensuite ? Que voient-ils que je ne remarque pas ?
Perrin regarda de nouveau autour de lui. Avec leurs murs blancs et leur toit de tuile, les deux palais semblaient être des endroits accueillants où il faisait agréablement frais. Toutes les maisons donnaient cette impression, à vrai dire. Une cité claire et brillante, avec des habitants…
Des habitants ? La réponse n’était-elle pas là ?
Au début, Perrin ne remarqua rien qui sortît de l’ordinaire. Les hommes et les femmes vaquaient à leurs occupations, comme dans toutes les villes du monde, mais avec plus d’indolence que dans les contrées nordiques. Sans doute à cause de la chaleur et de ce soleil qui tapait dur…
Avisant un garçon boulanger qui portait sur la tête un grand panier d’osier rempli de miches, Perrin l’étudia de plus près et vit qu’il arborait une grimace très proche d’un rictus. Campée devant l’échoppe d’un tisserand, une femme semblait vouloir mordre l’innocent commerçant qui s’échinait à lui présenter des rouleaux de tissu. Au coin d’une rue, un jongleur, les dents serrées, foudroyait du regard les badauds qui jetaient pourtant des pièces dans son chapeau renversé sur le sol. Tous les Illianiens n’avaient pas cet air mauvais, mais un sur cinq, au minimum, semblait fou de haine ou de colère. Et ils ne paraissaient pas en être conscients, aurait juré Perrin.
— Que se passe-t-il ? demanda Zarine. Tu es très tendu. J’ai l’impression de m’accrocher à un rocher.
— Quelque chose ne va pas… Je ne sais pas quoi, mais il y a un problème.
Loial approuva mélancoliquement. Puis il recommença à se lamenter sur son retour forcé au Sanctuaire.
Les cavaliers traversèrent une enfilade de ponts. Dans ce secteur de la ville, le décor changea. Les tours et les palais disparurent, et les façades, toujours en pierre claire, se révélèrent plus souvent brutes que polies. Dans ce quartier où on trouvait abondance d’auberges et d’entrepôts, les hommes et une partie des femmes avaient la démarche chaloupée caractéristique des marins – et comme ceux-ci, ils allaient le plus souvent pieds nus. Une odeur d’étoupe et de chanvre planait dans l’air, se mêlant à celle du bois récemment coupé et séché. Mais les relents de pourri dominaient tout. Les odeurs du canal elles-mêmes avaient changé, retournant l’estomac de Perrin.
Des pots de chambre et des latrines publiques…
Le jeune homme se demanda s’il n’allait pas vomir.
— Le Pont aux Fleurs, annonça Lan alors que la colonne s’engageait sur une nouvelle arche. Nous voilà dans le Quartier des Parfums. Les Illianiens sont très poètes…
Dans le dos de Perrin, Zarine ricana.
Comme si le rythme nonchalant du Sud l’agaçait soudain, le Champion accéléra, remontant à toute allure les rues pour finir par s’arrêter devant une auberge au toit de tuile verte et aux murs de pierre également veinée de vert. Le crépuscule approchant, il faisait un peu moins chaud, mais les cavaliers restaient en nage. Des garçons d’écurie assis devant l’auberge – sur d’ingénieux escaliers de pierre destinés à aider les cavaliers à monter en selle – se levèrent sans hâte excessive pour venir prendre en charge les chevaux. Un gamin aux cheveux noirs demanda à Loial s’il était un Ogier. Lorsque le géant eut répondu par l’affirmative, son interlocuteur lança un : « Je l’avais bien dit ! » plein de jubilation.
Tout en jonglant avec la pièce de cuivre que lui avait remise Loial, il s’éloigna en tirant le cheval géant par la bride.
Perrin fut plus qu’intrigué par l’enseigne de l’établissement. Debout sur les pattes de derrière, un grand putois aux rayures blanches dansait avec ce qui semblait être une pelle en argent. La raison sociale de l’auberge – L’Escapade du Putois – n’éclaira pas davantage la lanterne du jeune homme.
Ce doit être une référence à une histoire que je ne connais pas…
Dans la salle commune au sol couvert de sciure, une bonne odeur de tabac emplissait l’air. Perrin capta aussi un arôme de vin, des senteurs de cuisson – du poisson – et un capiteux parfum de fleur. Au plafond, les poutres exposées noircies par l’âge indiquaient que ces lieux ne dataient pas d’hier…
Si tôt dans la soirée, à peine un quart des bancs et des tabourets étaient occupés – par des gens du peuple en habits très ordinaires, certains ayant les pieds nus à la manière des marins. Tous ces braves gens étaient massés autour d’une table qui servait d’estrade à une jeune artiste aux beaux yeux noirs – l’explication du parfum capiteux – qui dansait et chantait en s’accompagnant sur une guitare à douze cordes. Non sans remarquer la profondeur du décolleté de la belle, Perrin reconnut également sa chanson. La fille qui danse… Mais les paroles n’étaient pas celles qu’il avait l’habitude d’entendre sur cet air.
La chanteuse passa au couplet suivant. Quand elle exposa ce que son héroïne avait pu voir en d’autres lieux que Lugard, Perrin sentit ses oreilles chauffer. Après avoir vu danser des Zingara, il pensait que plus rien ne pouvait le choquer. Mais ce que les belles nomades suggéraient, la fille aux yeux noirs le disait, et sans y aller par quatre chemins.
Zarine hochait la tête en cadence, sa façon de battre la mesure. Déjà souriante, elle s’épanouit lorsqu’elle vit que Perrin était rouge comme une pivoine.
— Allons, paysan, je n’aurais pas cru qu’un homme de ton âge pouvait rosir comme une pucelle !
Perrin foudroya Zarine du regard et s’empêcha de justesse de lancer une repartie qui serait tombée à plat, il le savait.
Cette fichue donzelle ne me laisse même pas le temps de réfléchir. Par la Lumière ! elle croit que je n’ai jamais embrassé une fille, je parie !
Le jeune homme s’efforça de ne plus écouter la chanson. S’il ne reprenait pas très vite ses couleurs naturelles, Zarine lui en parlerait encore dans un siècle !
Au moment où elle avait aperçu ses nouveaux clients, l’aubergiste n’avait pas pu dissimuler sa surprise. En bonne commerçante, cette femme plus que ronde au chignon sévère – et à l’odeur de savonnette bon marché – se ressaisit très vite et vint accueillir Moiraine.
— Maîtresse Mari, dit-elle, si je m’attendais à vous voir aujourd’hui !
L’aubergiste jeta un rapide coup d’œil à Zarine et à Perrin, s’intéressa un peu plus longtemps à Loial, mais se concentra de nouveau très vite sur la femme qu’elle appelait « maîtresse Mari ».
— Mes pigeons ne sont-ils pas arrivés à bon port ? demanda-t-elle.
La présence de Lan ne semblait pas la gêner, comme s’il avait été une « dépendance » de l’Aes Sedai.
— Je suis sûre que si, Nieda, répondit Moiraine. J’étais absente, mais je suis certaine qu’Adine a bien enregistré toutes les informations que tu lui communiquais.