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Moiraine regarda la chanteuse sans exprimer une once de désapprobation – ni d’un autre sentiment, convient-il de préciser.

— Oui, maîtresse Mari, j’espère bien qu’elle l’a fait… Mais on dirait que les malotrus poussent comme le chiendent, et qu’ils ont résisté au mauvais temps… Je n’avais pas eu une rixe en dix ans, et depuis la fin de ce fichu hiver… (Nieda désigna l’homme qui se tenait près de la chanteuse, les bras croisés sur une poitrine encore plus musclée que celle de Perrin.) Bili lui-même avait du mal à tenir nos clients, alors j’ai engagé la chanteuse, puisqu’on dit que la musique adoucit les mœurs. Elle vient de quelque part en Altara, cette brave fille… (Elle inclina la tête, tendant l’oreille.) Une jolie voix, mais je chantais mieux qu’elle, à son âge. Et surtout, j’étais meilleure danseuse.

Imaginant cette plus que solide femme debout sur une table, Perrin en resta un moment bouche bée. D’autant plus que les paroles ne s’arrangeaient pas :

Sans chemisier ni jupe,

Sans chemisier ni jupe

Et sans souliers non plus…

Zarine flanqua un coup de coude dans les côtes de Perrin, qui émit un grognement rauque.

Nieda se tourna vers l’apprenti forgeron.

— Je vais te faire un mélange de miel et de camphre, mon garçon, pour t’adoucir la gorge. Tu ne vas pas t’enrhumer alors que les beaux jours arriveront bientôt, surtout avec une si jolie fille à ton bras.

D’un regard, Moiraine fit comprendre à Perrin qu’il devait se faire oublier, parce qu’il la dérangeait.

— Je trouve étrange que tu aies eu des bagarres, dit l’Aes Sedai. Je me souviens que ton neveu n’avait aucun mal à rétablir le calme. Quelque chose rend les gens plus irritables ?

Nieda prit le temps de réfléchir.

— C’est bien possible… Mais difficile à dire… Les jeunes seigneurs viennent toujours ici, dans le quartier du port, pour trouver des bouteilles à vider et des filles à trousser. Dans les beaux quartiers, ils auraient du mal, vous comprenez ? Ils viennent peut-être plus souvent depuis le milieu de l’hiver… Et les autres clients se cherchent plus facilement querelle, eux aussi. L’hiver a été très rude, et ça met les hommes de mauvaise humeur – les femmes aussi, d’ailleurs. Toute cette pluie, ce froid… Par exemple, deux matins de suite, l’eau était gelée dans la cuvette de ma chambre. L’hiver dernier était encore pire, mais des saisons comme celle-là, il y en a une tous les mille ans. J’ai failli croire aux histoires de glace tombant du ciel que racontent les voyageurs, c’est tout dire !

Nieda gloussa pour indiquer qu’elle n’était quand même pas allée jusque-là. Perrin trouva étrange qu’un son si cristallin puisse sortir d’un si gros corps.

Elle ne croit pas en l’existence de la neige ?

Voilà qui semblait impensable. Mais s’il faisait plutôt frais en ce moment, selon elle – puisque les beaux jours arriveraient bientôt –, ça expliquait bien des choses…

Moiraine baissa la tête, le visage noyé dans les ombres de sa capuche, et réfléchit.

La chanteuse venait d’entamer un nouveau couplet. Malgré lui, Perrin se surprit à tendre l’oreille. De sa vie, il n’avait jamais entendu parler d’une femme s’adonnant aux activités que décrivait la chanson, mais il ne demandait qu’à découvrir de nouveaux horizons. Voyant que Zarine l’avait surpris en flagrant délit d’audition, il fit mine de s’intéresser à tout autre chose.

— Qu’est-il arrivé d’extraordinaire à Illian, ces derniers temps ? demanda Moiraine.

— Eh bien, le seigneur Brend est entré au Conseil des Neuf, et on peut considérer que ce n’est pas ordinaire… Que la bonne Fortune m’emporte, je ne me souviens pas d’avoir entendu son nom avant cet hiver ! Mais il est arrivé en ville, venant de la frontière avec le Murandy, paraît-il, et une semaine plus tard, voilà qu’il recevait l’honneur suprême… On dit que c’est un homme de bien, et le plus puissant des Neuf – d’ailleurs, les autres lui obéissent, bien qu’il soit le dernier venu – mais parfois, je fais d’étranges rêves à son sujet.

Moiraine ouvrit la bouche – pour faire remarquer à Nieda que ses cauchemars ne pouvaient pas remonter à bien longtemps, aurait parié Perrin – mais elle hésita, puis finit par demander :

— Quels rêves étranges, Nieda ?

— Des absurdités, maîtresse Mari ! Vraiment… Vous voulez savoir, sans blague ? Je vois le seigneur Brend dans des endroits étranges, par exemple sur des ponts qui flottent dans l’air. Des rêves assez flous, vous voyez ? Mais qui reviennent toutes les nuits, en réalité. Vous avez déjà entendu parler d’une chose pareille ? C’est bizarre et même très bizarre… Surtout que Bili fait les mêmes songes. Je crois qu’il entend les miens et qu’il les copie. De temps en temps, il n’est guère futé, vous savez…

— Vous êtes peut-être injuste avec lui…, souffla Moiraine.

Perrin tenta de sonder la capuche obscure de l’Aes Sedai. Elle venait de réagir comme si elle était secouée – peut-être plus que lorsqu’elle avait cru qu’un nouveau faux Dragon était apparu au Ghealdan. Même s’il ne sentait pas sa peur, Moiraine était effrayée. Et c’était encore plus angoissant que de la savoir en colère. Qu’elle éprouve de la colère était envisageable. De la peur, en revanche…

— Mais je jacasse, je jacasse, dit Nieda en réajustant son chignon, comme si mes rêves idiots étaient pour de bon importants. (Elle gloussa, mais avec moins de conviction, car ce n’était pas aussi aberrant que de croire à l’existence de la neige.) Maîtresse Mari, vous semblez épuisée. Je vais à tous vous montrer vos chambres. Ensuite, un bon repas à base de rayures-rouges fraîchement capturés.

Des rayures-rouges ?

Perrin supposa qu’il devait s’agir d’un poisson. C’était d’autant plus possible qu’il avait senti une odeur de friture en entrant.

— Nos chambres ? répéta Moiraine. Oui, nous allons en prendre… En revanche, le repas attendra. Nieda, quels bateaux sont en partance pour Tear ? Le plus tôt possible demain matin. Ce soir, j’ai quelque chose à faire…

Lan regarda son Aes Sedai et fronça très légèrement les sourcils.

— Des bateaux pour Tear ? répéta l’aubergiste. Ni tôt ni tard, maîtresse Mari ! Depuis un mois, le Conseil des Neuf interdit qu’un navire parte d’ici pour Tear. Et les bateaux de Tear n’ont plus le droit d’accoster chez nous. À mon avis, le Peuple de la Mer ne respecte pas cette interdiction, mais bon… Il y a dans le port des navires lui appartenant… C’est bizarre, non… Je veux dire, cet ordre des Neuf et le roi qui ne dit rien… D’habitude, il donne de la voix dès que le Conseil agit sans son aval. Mais ce n’est peut-être pas si grave qu’on le dit… On parle d’une guerre contre Tear, mais les marins et les conducteurs de chariot qui livrent des équipements à l’armée sont formels : les soldats regardent tous vers le nord. Le Murandy…

— Les voies des Ténèbres sont sinueuses, dit Moiraine. Nous ferons ce qui s’imposera. Montre-nous les chambres, Nieda. Et ensuite, nous mangerons, tu as raison…

Étant donné l’état général de l’auberge, la chambre de Perrin se révéla plus confortable qu’il l’aurait cru. Le lit était large, le matelas moelleux, et les fenêtres donnaient sur le port – l’assurance de bénéficier des bienfaits de la brise lorsqu’on les ouvrait. La porte ayant des volets d’aération, on pouvait même faire un courant d’air…

Bien sûr, il y avait les remugles du canal, mais on ne pouvait pas tout demander, pas vrai ?

Perrin accrocha sa cape à un portemanteau, avec son carquois et sa hache, et jeta son arc dans un coin. Il laissa ses affaires dans ses sacoches de selle et ne déroula pas sa couverture. La nuit risquant d’être mouvementée, mieux valait ne pas trop s’installer.