S’il avait déjà vu Moiraine inquiète, voire apeurée, ce n’était rien comparé à la panique qui l’étreignait lorsqu’elle avait déclaré avoir « quelque chose à faire ce soir ». Un instant, il avait eu l’impression qu’elle venait d’annoncer son intention de glisser les mains dans un nid d’abeilles, puis de l’écraser sans mettre de gants.
Par la Lumière ! que mijote-t-elle ? Si elle a peur, moi, je devrais être mort de trouille…
Mais ce n’était pas le cas, constata Perrin, non sans surprise. Il se sentait… en éveil. Prêt à ce qu’il arrive quelque chose, et presque pressé que ça commence. Sa détermination l’étonna, puis il comprit d’où elle venait. Les loups éprouvaient la même chose, juste avant de se battre.
Que la Lumière me brûle ! je préférerais avoir peur !
À part Loial, Perrin fut le premier à retourner dans la salle commune. Pour ses invités d’honneur, Nieda avait dressé une fort jolie table, des chaises à haut dossier remplaçant les bancs. L’aubergiste avait même trouvé un siège à la taille de Loial.
À l’autre bout de la salle, toujours perchée sur sa chaise, la fille chantait une ballade sur les malheurs d’un riche marchand. Ayant perdu son attelage dans des circonstances saugrenues, l’homme avait décidé de tirer lui-même son carrosse. Les clients massés autour de l’artiste étaient pliés en deux de rire.
Dehors, la nuit tombait bien plus vite que prévu, annonçant un orage pas piqué des hannetons.
— Il y a dans cet établissement une chambre d’Ogier, annonça Loial tandis que Perrin s’asseyait. Apparemment, chaque auberge d’Illian en a une, histoire d’attirer la clientèle ogier, quand nos artisans viennent travailler sur les bâtiments. Selon Nieda, avoir un Ogier sous son toit porte bonheur. Je doute que ça lui arrive souvent, parce que les artisans restent groupés lorsqu’ils vont travailler à l’Extérieur. Les humains sont impulsifs, et nos Anciens ont toujours peur que les situations dégénèrent…
Loial jeta un coup d’œil aux admirateurs de la chanteuse, comme s’il redoutait un dérapage de ce genre.
Le pauvre marchand étant sur le point de perdre son carrosse, à présent, les rires redoublèrent.
— As-tu découvert s’il y a ici des Ogiers de ton Sanctuaire ?
— Ils sont partis pendant l’hiver, m’a dit Nieda. Sans avoir fini leur travail. Des maçons ogiers n’agiraient pas ainsi, sauf si on ne les payait pas. Mais toujours selon Nieda, ce n’était pas le cas. Un matin, ils n’étaient plus là, voilà tout. Quelqu’un dit les avoir vus descendre la chaussée Maredo en pleine nuit, en direction d’une île, mais… Perrin, je n’aime pas cette ville. Je ne sais pas pourquoi, mais elle me met mal à l’aise.
— Les Ogiers sont très réceptifs à certaines choses, dit Moiraine en approchant de la table.
Elle avait toujours le visage dans les ombres, mais Nieda avait dû envoyer quelqu’un lui acheter une cape plus légère.
L’odeur de peur avait disparu, mais pas la nervosité. Et tandis qu’il tenait sa chaise à l’Aes Sedai, Lan ne faisait rien pour masquer son inquiétude.
Zarine descendit la dernière, les cheveux encore mouillés. La senteur d’herbe était encore plus forte, nota Perrin.
Posant les yeux sur le plateau que Nieda venait d’apporter, la Quêteuse lâcha froidement :
— J’ai horreur du poisson.
La grosse aubergiste avait livré le dîner sur un petit chariot à plusieurs étagères. L’équipement « de luxe » était encore poussiéreux, comme si on l’avait sorti d’une remise en l’honneur de Moiraine. Bien qu’ébréchées, les assiettes étaient en porcelaine – une spécialité du Peuple de la Mer.
— Mange, dit Moiraine en foudroyant Zarine du regard. Chaque repas pourrait bien être ton dernier, n’oublie surtout pas ça. Tu as choisi de nous accompagner ? Du coup, tu mangeras du poisson. Et demain, tu quitteras peut-être ce monde.
Perrin n’avait jamais vu les petits poissons presque ronds rayés de rouge, mais ils sentaient très bon. Il en déposa deux dans son assiette, en utilisant la fourchette de service, puis sourit à Zarine tout en savourant sa première bouchée. La chair de ces poissons, légèrement épicée, était délicieuse.
Mange ton méchant poisson, faucon !
Perrin eut l’impression que Zarine aurait préféré le mordre, si elle avait eu le choix.
— Maîtresse Mari, demanda Nieda, vous voulez que je fasse taire la chanteuse ? Pour que vous puissiez manger tranquilles ?
L’aubergiste était en train de disposer sur la table des saladiers de petits pois et de ce qui semblait être des champignons jaunes.
Les yeux baissés sur son assiette, Moiraine parut ne pas avoir entendu la question.
Lan écouta un moment la chanson. Après avoir perdu son carrosse, le marchand s’était retrouvé privé de ses bottes, de sa veste, de tout son or, puis de ses sous-vêtements. Pour finir, il devait disputer son repas à un cochon.
Le Champion secoua la tête.
— Elle ne nous dérange pas, dit-il avec sur les lèvres quelque chose qui ressemblait à un sourire.
Puis il regarda de nouveau Moiraine et se rembrunit.
— Qu’est-ce qui cloche ? demanda Zarine. (Elle n’avait pas touché au poisson.) Depuis que je te connais, Champion, je ne t’ai jamais vu si expressif.
— Pas de questions ! rappela Moiraine. Tu sauras ce que je veux bien te dire, et rien de plus.
— Et qu’allez-vous me dire ?
L’Aes Sedai eut un petit sourire.
— De manger ton poisson.
Le reste du repas se déroula en silence, permettant aux convives de bien entendre les chansons. L’une d’elles parlait d’un type très riche que sa femme et sa fille roulaient dans la farine en permanence, sans qu’il cesse pour autant d’avoir la grosse tête. Une autre évoquait les aventures d’une fille qui décidait d’aller se promener toute nue. Une troisième décrivait un maréchal-ferrant maladroit qui essayait de ferrer un cheval et se retrouvait avec les fers aux pieds.
Zarine faillit s’étouffer de rire – s’oubliant au point de grignoter un peu de poisson, une distraction qui lui arracha une grimace, comme si elle venait de manger de la boue.
Je ne vais pas me moquer d’elle, décida Perrin. Même si elle a l’air ridicule, je vais lui apprendre les bonnes manières.
— Exquis ces poissons, non ? se contenta de demander le jeune homme.
Zarine le foudroya du regard et Moiraine plissa le front, agacée qu’on l’arrache à ses pensées.
Après ça, plus personne ne dit un mot.
Nieda était en train de débarrasser la table, tout en apportant le fromage, lorsqu’une odeur pestilentielle souleva le cœur de Perrin, lui hérissant tous les poils. C’était la troisième fois qu’il captait cette puanteur. Mal à l’aise, il balaya du regard la salle commune.
La chanteuse régalait toujours son petit groupe d’admirateurs, quelques clients venaient d’entrer et approchaient lentement, et Bili, toujours adossé à son mur, tapait du pied pour battre la cadence. Tapotant son chignon, Nieda jeta elle aussi un rapide regard dans la salle, puis elle se détourna afin de pousser son chariot.
Perrin regarda ses compagnons. Comme de juste, Loial avait sorti un livre de la poche géante de sa veste et il semblait avoir oublié où il était. Jouant distraitement avec un morceau de fromage, Zarine épiait alternativement Perrin et Moiraine. Elle essayait d’être discrète, mais ce n’était pas vraiment réussi…
L’apprenti forgeron s’intéressait surtout à Lan et à Moiraine, parce qu’ils étaient capables de sentir un Myrddraal, un Trolloc ou une autre Créature des Ténèbres à quelques centaines de pas de distance. Mais l’Aes Sedai, pensive, regardait dans le vide, et le Champion se coupait un morceau de fromage tout en la regardant.