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Conscient que Zarine ne le quittait pas des yeux, Perrin tenta de parler encore plus bas que Lan :

— Moi, je les sens… C’est déjà arrivé à Jarra et à Remen, mais chaque fois, c’était fugitif. Sans doute parce que les Hommes Gris venaient de partir…

Le jeune homme n’aurait su dire si Zarine l’avait entendu ou non. Penchée en avant, elle ouvrait en grand les oreilles tout en faisant mine de s’intéresser à autre chose.

— Parce qu’ils suivaient Rand, forgeron… C’est la seule explication. Et maintenant, c’est toi qu’ils traquent.

Le Champion ne semblait pas surpris par tout ce qu’il venait d’apprendre. Soupirant, il cessa de chuchoter :

— Je vais jeter un coup d’œil dehors, forgeron. Tes yeux peuvent remarquer un détail qui risque de m’échapper…

Perrin se leva. Pour demander de l’aide, le Champion devait vraiment se sentir très inquiet.

— Ogier, ton peuple a une vue supérieure à la normale, je crois ?

— Euh… Hum… Eh bien, je peux venir aussi, si vous voulez… (Il jeta un regard en coin aux cadavres.) Vous pensez qu’il y en a d’autres dehors ? C’est peu probable, non ?

— Que cherchons-nous, homme de pierre ? demanda Zarine.

Lan dévisagea un moment la Quêteuse, comme s’il allait dire quelque chose, puis il se ravisa.

— Ce que nous trouverons, petite ! Je le saurai quand ce sera fait.

Perrin songea à aller chercher sa hache, mais le Champion avançait déjà vers la porte, et il n’avait pas son épée.

Comme s’il en avait besoin ! Il est presque aussi dangereux les mains nues…

Se servant du pied de chaise comme bâton de marche, le jeune homme emboîta le pas à Lan. Voir que Zarine avait toujours sa lame au poing le rassura un peu.

D’épais nuages noirs dérivant dans le ciel, la rue était presque aussi obscure qu’en pleine nuit – et absolument déserte, comme si les gens du cru n’étaient pas grands amateurs d’averses. Sur un pont, Perrin vit un homme qui courait comme si sa vie en dépendait, et ce fut la seule personne qu’il aperçut. Gagnant en puissance, le vent poussait un vieux morceau de tissu sur les pavés irréguliers. Coincé sous l’arête d’un des escaliers spéciaux, un autre battait au vent comme un drapeau. Dans le lointain, le tonnerre grondait.

Perrin plissa le nez. Dans les bourrasques, il captait comme une odeur de feu d’artifice.

Non, ce n’est pas exactement ça…

On eût dit du soufre mêlé de brûlé, ou quelque chose dans le genre.

Zarine tapota le pied de chaise du bout de sa lame.

— Tu es sacrément fort, géant ! Tu as désossé cette chaise comme on casse quelques brindilles.

Perrin s’avisa qu’il se tenait bien droit, et il se força à voûter de nouveau les épaules.

Stupide bécasse !

Zarine ricanant, il ne sut plus s’il devait se redresser ou rester comme il était. Le crétin, c’était lui, en réalité…

Bon, tu es censé observer les alentours…

Certes, mais pour trouver quoi ? Les rues étaient désertes et il ne sentait rien, à part cette odeur de soufre à demi brûlé.

Et le parfum de Zarine, bien entendu…

Loial semblait lui aussi se demander ce qu’il cherchait. Se grattant pensivement une oreille poilue, il regardait à droite, puis à gauche, et entreprenait de se gratter l’autre lobe. Puis il levait la tête, comme si quelque chose avait pu apparaître sur le toit de l’auberge.

Lan émergea de la ruelle qui longeait l’établissement et s’engagea dans la rue principale, son regard de marbre sondant les ombres.

— Il a peut-être laissé échapper quelque chose…, murmura Perrin.

Même si une telle occurrence l’aurait étonné, il se tourna en direction de l’allée.

Je suis là pour regarder, donc, je regarde ! Au fond, il peut avoir manqué un détail.

Lan s’arrêta au milieu de la rue et baissa les yeux sur les pavés, juste devant ses pieds. Puis il repartit vers l’auberge à pas lents, les yeux rivés devant lui comme s’il suivait quelque chose. Cela le conduisit près d’un des escaliers spéciaux, quasiment devant la porte de L’Escapade. Là, il s’immobilisa, observant le sommet du bloc de pierre grise.

Perrin renonça à explorer la ruelle – dans ce quartier d’Illian, tout puait autant que les canaux, et il en avait assez – et alla rejoindre le Champion. Ainsi, il vit ce que Lan regardait. Sur la surface plate de l’escalier, on distinguait deux empreintes, comme si un chien géant y avait posé les pattes. Et l’odeur de soufre à demi brûlé était beaucoup plus forte ici.

Les chiens ne laissent pas d’empreintes dans la pierre ! Au nom de la Lumière ! j’en suis sûr !

Et pourtant, Perrin distinguait maintenant la piste laissée par l’animal. Le chien avait remonté la rue jusqu’à l’escalier spécial, puis fait demi-tour pour revenir là d’où il venait. Et il avait laissé dans la pierre le genre de traces qu’on s’attendrait à trouver sur du sable ou dans un champ fraîchement retourné.

— Un Chien des Ténèbres…, dit Lan.

Zarine poussa un petit cri et Loial gémit – enfin, émit ce qu’un Ogier qualifiait de « gémissement ».

— Un Chien des Ténèbres ne laisse pas d’empreintes dans la poussière ni la boue, forgeron. En revanche, dans la pierre… Depuis les guerres des Trollocs, on n’a pas vu une telle créature au sud des montagnes de la Damnation. Celui-là traquait une proie, vous pouvez me croire. Et maintenant qu’il l’a trouvée, il est allé prévenir son maître.

C’est moi, la proie ? se demanda Perrin. Il y aurait à mes trousses des Hommes Gris et des Chiens des Ténèbres ? Voyons, ça n’a pas de sens !

— Dois-je comprendre que Nieda avait raison ? intervint Zarine. Le Vieux Malin chevaucherait bien avec la Horde Sauvage ? Par la Lumière ! j’ai toujours cru que c’était une légende…

— Ne sois pas stupide, gamine, dit Lan. Si le Ténébreux était libre, nous serions tous morts, aujourd’hui. Au mieux, car il y a des sorts pires que ça… (Il sonda la rue dans le sens où allait la piste.) Mais les Chiens des Ténèbres existent bel et bien. Ils sont presque aussi dangereux que les Myrddraals, et encore plus difficiles à tuer.

— Et voilà les Traqueurs, pour faire bonne mesure ! s’écria Zarine. Des Hommes Gris, des Blafards, des Chiens des Ténèbres… Paysan, tu ferais mieux de me conduire jusqu’au Cor de Valère ! Quelles autres surprises m’attendent en chemin ?

— Pas de questions, rappela Lan, c’est la règle du jeu. Tu en sais assez peu pour que Moiraine te dégage de ton serment, si tu jures de ne pas nous suivre. Je peux te rendre ta liberté, histoire que tu t’en ailles. Allons, promets de ne pas nous suivre et fiche le camp !

— Tu ne m’effraieras pas, homme de pierre ! lança Zarine. Je ne suis pas facile à effaroucher.

Mais l’odeur de la jeune femme démentait ses propos.

— J’ai une question, dit Perrin, et j’exige une réponse. Lan, tu n’as pas senti ce Chien des Ténèbres, et Moiraine non plus. Pourquoi ?

Le Champion ne répliqua pas tout de suite.

— Forgeron, la réponse à cette question dépasse peut-être ce que toi et moi aimerions entendre et savoir… J’espère en tout cas qu’elle ne nous coûtera pas la vie à tous. Allez vous reposer, tous les trois. Je doute fort que nous passions la nuit en ville, et il faudra chevaucher ventre à terre…

— Que vas-tu faire ? demanda Perrin.

— Chercher Moiraine, pour lui parler du Chien des Ténèbres… Elle ne m’en voudra pas de l’avoir suivie pour l’avertir d’un danger qu’elle risque de ne pas voir avant qu’il lui ait sauté à la gorge.