Tandis que les deux jeunes gens, Loial et le Champion rentraient à l’auberge, les premières gouttes de pluie vinrent s’écraser sur les pavés. Après avoir évacué les derniers cadavres, Bili répandait de la sciure sur les taches de sang. L’artiste aux yeux noirs chantait une ballade mélancolique sur l’amour perdu d’un jeune garçon – le genre de thème que maîtresse Luhhan aurait adoré !
Lan passa le premier dans la salle commune et s’engagea dans l’escalier sans jeter un regard derrière lui. Quand Perrin arriva sur le palier, le Champion était déjà en train de repartir. Sa cape-caméléon sur un bras, il finissait de boucler son ceinturon d’armes.
— S’il porte ce vêtement en ville…, fit Loial en secouant la tête. (Il s’ébroua.) J’ignore si je pourrai dormir, mais je vais essayer. Rêver sera plus agréable que voir la réalité en face.
Pour toi, en tout cas ! pensa Perrin tandis que l’Ogier s’enfonçait dans le couloir.
Zarine sembla vouloir rester avec Perrin, mais il lui claqua la porte au nez après lui avoir dit d’aller dormir. En se déshabillant, le jeune homme jeta à son lit un regard dubitatif.
— Je dois savoir…, soupira-t-il avant de se coucher.
Dehors, la pluie se déchaînait et le tonnerre grondait. Le courant d’air rafraîchit un peu Perrin, mais sans qu’il éprouve le besoin de s’emparer d’une des couvertures pliées au pied du lit. Avant de s’endormir, il eut le temps de penser qu’il avait encore oublié d’allumer une bougie alors que la chambre était noire comme la nuit.
Tu as été négligent… Il ne faut pas… Ça ruine les plus beaux efforts…
Les rêves se bousculaient dans la tête de Perrin.
Des Chiens des Ténèbres le poursuivaient. S’il ne les voyait jamais, il entendait leurs aboiements. Des Blafards et des Hommes Gris participaient eux aussi à la traque. Parmi eux avançait un homme grand et mince somptueusement vêtu – une veste brodée de fil d’or et des bottes aux franges du même métal – qui brandissait en riant ce qui semblait être une épée plus lumineuse que le soleil.
Parfois, le même seigneur, assis sur un trône, recevait les humbles hommages d’une procession de rois et de reines.
Ces scènes déconcertèrent Perrin, comme s’il ne s’agissait pas de ses rêves à lui…
Puis tout changea, et il sut qu’il était arrivé dans le rêve qu’il cherchait. Car cette fois, il voulait absolument y évoluer.
Alors qu’il se tenait sur le sommet plat d’une flèche de pierre, le vent ébouriffait ses boucles et charriait à ses narines un millier de senteurs « sèches » et une fugitive odeur d’eau cachée très loin de là. Un instant, Perrin pensa qu’il avait adopté la forme d’un loup. Inquiet, il se palpa pour être sûr que ce qu’il voyait était bien… lui-même. Il portait une veste, un pantalon et des bottes qui lui appartenaient. Alors qu’il brandissait son arc, le carquois pendait à sa ceinture. En revanche, il n’avait pas sa hache.
— Tire-d’Aile ! Tire-d’Aile, où es-tu ?
Le loup ne se montra pas.
Des montagnes déchiquetées entouraient l’apprenti forgeron. Dans ses environs immédiats, il vit d’autres flèches de pierre séparées par des plaines arides et des crêtes dentelées. De temps en temps, un grand plateau aux versants abrupts venait rompre la monotonie du paysage. Il y avait un peu de végétation, mais rien de luxuriant – de l’herbe drue et dure, pour l’essentiel. Plus quelques buissons d’épineux et d’autres plantes, inconnues de Perrin, qui semblaient avoir des piquants jusque sur leurs feuilles. Enfin, des arbres ratatinés subissaient stoïquement les assauts du vent.
Un monde désolé. Mais les loups devaient être capables de trouver des proies, même ici.
Tandis que Perrin regardait autour de lui, un cercle d’obscurité occulta une partie des montagnes. Ce rideau noir était-il tombé juste devant son visage ou à bonne distance de lui ? Impossible à dire. Mais en tout cas, il semblait voir à travers… et au-delà.
Mat secouait un godet plein de dés. Son adversaire le regardait avec des yeux de feu – littéralement. Mat paraissait ne pas connaître l’autre joueur, mais Perrin, lui, savait de qui il s’agissait.
— Mat ! C’est Ba’alzamon ! Par la Lumière ! tu joues aux dés contre Ba’alzamon !
Mat joua son coup. Alors que les dés roulaient sur la table de jeu, la vision se brouilla et le décor redevint une infinité de montagnes stériles.
— Tire-d’Aile !
Perrin regarda dans toutes les directions et leva même les yeux au ciel.
Au fond, il peut voler, maintenant !
Il vit seulement des nuages qui cracheraient bientôt de la pluie vite avalée par la terre desséchée.
— Tire-d’Aile !
Une zone d’ombre se forma parmi les nuages, abysses donnant sur une dimension inconnue.
Egwene, Nynaeve et Elayne regardaient une grande cage de métal dont la herse était ouverte. Y entrant, elles tendirent la main ensemble pour abaisser le levier. La herse s’abattit derrière elles dans un vacarme épouvantable.
Une femme aux cheveux nattés se moqua des trois amies de Perrin, et une autre, tout de blanc vêtue, rit ouvertement de cette inconnue. Puis la brèche obscure se referma, et il n’y eut plus dans le ciel que des nuages noirs.
— Tire-d’Aile, où es-tu ? J’ai besoin de toi !
Le loup grisonnant atterrit souplement à côté de Perrin, comme s’il venait de sauter d’une plus haute flèche.
— Dangereux… Tu as été prévenu, Jeune Taureau. Tu es trop jeune et trop nouveau.
— Tire-d’Aile, je dois savoir. Tu as dit que je devais voir certaines choses. Je dois le faire, et parfaire mes connaissances.
Perrin hésita, pensant à Mat et aux trois femmes qu’il venait de voir.
— C’est réel ? Les choses étranges que je vois ici, je veux dire ? Elles sont vraies ?
Le flot d’images et d’émotions tarda à arriver, comme si le loup, face à quelque chose de si simple, ne voyait pas l’utilité d’explications. Ou comme s’il avait du mal à en trouver, tant c’était évident. Mais quelque chose vint quand même.
— Ce qui est réel ne l’est pas, et ce qui est irréel ne l’est pas. La chair est un songe – et les songes ont pris chair.
— Tire-d’Aile, ça ne m’aide pas ! Je ne comprends pas…
Le loup regarda Perrin comme s’il venait de dire qu’il ne saisissait pas pourquoi l’eau était humide.
— Tu as dit que je devais voir quelque chose, puis tu m’as montré Ba’alzamon et Lanfear.
— Le Croc du Cœur… Chasseuse de Lune…
— Que m’as-tu montré, Tire-d’Aile ? Pourquoi devais-je voir ces deux personnes ?
— La Dernière Chasse approche…
Une vague de mélancolie déferla en Perrin en même temps que cette image-pensée.
— Mais ce qui doit être sera.
— Je ne comprends pas ! La Dernière Chasse ? Quelle Dernière Chasse ? Tire-d’Aile, ce soir, des Hommes Gris sont venus pour me tuer.
— Les Non-Morts te traquent ?
— Oui ! Des Hommes Gris ! Et un Chien des Ténèbres rôdait autour de l’auberge. Je veux savoir pourquoi on me poursuit.
— Frères des Ténèbres !
Tire-d’Aile se ramassa sur lui-même comme s’il redoutait une attaque.
— Voilà longtemps que nous n’avons plus vu les Frères des Ténèbres… Tu dois partir, Jeune Taureau. C’est dangereux ! Fuis les Frères des Ténèbres.
— Pourquoi me poursuivent-ils ? Tu le sais, j’en suis sûr !
— Fuis, Jeune Taureau !