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Zarine s’accrocha au pommeau et se hissa gracieusement sur le dos de sa monture.

— Homme de pierre, maintenant que j’y pense, il me semble que j’ai déjà fait du cheval…

Elle se tourna souplement pour attacher son baluchon derrière elle.

— Que vouliez-vous dire, Moiraine ? demanda Perrin alors qu’il jetait ses sacoches de selle sur le dos de Trotteur. Vous avez dit qu’il découvrirait où j’étais. Qu’il saurait. Les Hommes Gris…

Nieda ricana. Agacé, Perrin se demanda combien de choses elle connaissait – sans avoir aucun doute sur leur réalité – tout en faisant mine de ne pas y croire.

— Ce n’est pas Sammael qui a envoyé les Hommes Gris, dit Moiraine en enfourchant Aldieb avec la sereine précision d’une cavalière émérite – comme s’il n’y avait aucune raison de se presser. En revanche, le Chien des Ténèbres était à son service… Je crois qu’il suivait ma trace… Et Sammael n’aurait pas envoyé le Chien et les tueurs. Quelqu’un te traque, mais le « seigneur Brend » ignore sûrement jusqu’à ton existence. Pour le moment…

Perrin s’immobilisa, le premier pied dans un étrier, et dévisagea l’Aes Sedai – qui sembla plus soucieuse de flatter l’encolure d’Aldieb que de répondre aux questions muettes du jeune homme.

— Heureusement que j’ai pris l’initiative de partir à ta recherche, dit Lan.

Moiraine eut un grognement courroucé.

— Si tu étais une femme, Gaidin, je te renverrais à la Tour Blanche, pour qu’on t’y apprenne à obéir.

Lan fronça les sourcils et tapota la poignée de son épée. Puis il sauta en selle.

— Mais au fond, concéda Moiraine, l’indiscipline est une qualité, dans certaines circonstances. De toute façon, Sheriam et Siuan Sanche, en unissant leurs forces, ne réussiraient pas à te rendre plus docile.

— Je ne comprends pas, dit Perrin.

Je n’arrête pas de répéter ça, et ça commence à me taper sur les nerfs. Je veux des réponses qui ne soient pas des énigmes insolubles…

Il finit de se hisser en selle, afin de ne pas concéder à Moiraine l’avantage de le regarder de haut – après tout, elle avait déjà assez d’avantages sur lui comme ça.

— Si Sammael n’a pas envoyé les Hommes Gris, qui l’a fait ? Si un Myrddraal ou un autre Rejeté…

Le jeune homme dut marquer une pause pour se remettre de ce qu’il venait de dire.

Un autre Rejeté ! Par la Lumière !

— Si quelqu’un d’autre les a envoyés, pourquoi ne pas avoir prévenu Sammael ? Ce sont tous des Suppôts des Ténèbres, non ? Et pourquoi moi, Moiraine ? C’est Rand le maudit Dragon Réincarné, pas moi !

Entendant Zarine et Nieda pousser un petit cri, Perrin mesura la portée de ce qu’il venait de dire. Moiraine le regardait comme si elle eût aimé l’écorcher vif.

Ma fichue grande gueule ! Un jour, peut-être, je cesserai de parler avant d’avoir réfléchi.

Zarine le regardait avec des yeux ronds comme des soucoupes, constata-t-il. Cette fois, il avait peut-être bien commis une gaffe irréparable…

— Tu es liée à nous, dit Moiraine à la Quêteuse. Désormais, il ne te sera plus possible de revenir en arrière.

Zarine semblait avoir envie de dire quelque chose – mais en ayant trop peur pour oser. L’Aes Sedai ne s’en aperçut pas, car elle s’intéressait déjà à autre chose.

— Nieda, quitte Illian ce soir, et dans l’heure qui vient. Et tiens encore mieux ta langue qu’au cours de toutes ces années. Certaines personnes risqueraient de te la couper pour te réduire au silence, et je ne pourrai pas venir à ton secours…

À son ton, l’Aes Sedai ne galéjait pas, et l’aubergiste fit signe qu’elle avait compris le message – qui n’avait rien de métaphorique, quand il était question de lui couper la langue…

— Et toi, Perrin, écoute bien… (La jument blanche approcha de Trotteur et le jeune homme, subjugué, se pencha vers Moiraine pour mieux entendre.) Une infinité de fils composent la Trame, et certains sont aussi noirs que les Ténèbres elles-mêmes. Prends garde à ce que l’un d’eux ne t’étrangle pas.

Moiraine talonna Aldieb, qui partit au galop sous la pluie. Mandarb la suivit comme son ombre.

Que la Lumière te brûle, Moiraine ! songea Perrin en se lançant à leur suite. Par moments, je me demande dans quel camp tu es…

Le jeune homme regarda Zarine, qui chevauchait à ses côtés comme si elle était née en selle.

Et toi, dans quel camp es-tu ?

La pluie gardant les gens à l’intérieur, personne n’assista au départ des cavaliers. Mais les pavés glissants se révélèrent dangereux pour les chevaux. Quand la colonne atteignit la chaussée Maredo, une large voie de terre battue qui traversait le marais en direction du nord, le gros de l’averse était terminé. Le tonnerre grondait toujours, mais loin derrière les cavaliers, peut-être même au-dessus de la mer.

Perrin se dit que la chance était avec eux. La pluie avait duré assez longtemps pour dissimuler leur départ, et à présent, ils allaient bénéficier d’une nuit très claire pour chevaucher. Il exposa sa théorie à voix haute, mais Lan ne fut pas d’accord.

— Les Chiens des Ténèbres aiment les nuits de ce genre, forgeron. En revanche, la pluie et l’orage les découragent de partir à l’aventure.

La pluie choisit bien entendu cet instant pour cesser de tomber. Derrière Perrin, Loial marmonna des imprécations.

La « chaussée » et le marais se volatilisèrent en même temps après environ une demi-lieue, mais la piste continua, obliquant simplement un peu vers l’est. La nuit était arrivée et une bruine tombait à présent, trop insignifiante pour décourager les Chiens des Ténèbres. Alors que les sabots des chevaux produisaient des bruits de succion dans la boue, Lan et Moiraine imprimaient à la colonne un rythme soutenu. À la lumière de la lune qui filtrait entre les nuages, un paysage de basses collines chichement boisées se dessina tout autour des cavaliers. Perrin songea qu’il devait y avoir une forêt devant eux, et il ne fut pas certain d’apprécier cette perspective. Dans des bois, ils seraient moins visibles pour leurs poursuivants, certes, mais l’inverse était vrai aussi…

Un hurlement retentit dans le lointain. Pensant qu’il s’agissait d’un loup, Perrin eut le réflexe de le contacter – et il s’en empêcha d’extrême justesse. Quand le cri se répéta, il sut que ce n’était pas un loup. D’autres hurlements lui répondirent, composant une chaîne sonore de mort et de désolation. À la grande surprise de Perrin, Lan et Moiraine ralentirent pour sonder plus attentivement les alentours.

— Ils sont très loin, dit Perrin. Si nous ne nous arrêtons pas, je doute qu’ils nous rattrapent.

— Les Chiens des Ténèbres ? souffla Zarine. Ce sont eux que nous entendons ? Aes Sedai, vous êtes sûre que ce n’est pas la Horde Sauvage ?

— C’est bien elle, gamine… Oui, c’est bien elle…

— On ne distance jamais les Chiens des Ténèbres, forgeron, dit Lan, même avec les plus rapides destriers. Il faut les affronter et les vaincre – ou périr.

— J’aurais pu rester dans mon Sanctuaire, vous savez ? dit soudain Loial. Ma mère m’aurait trouvé une épouse, à l’heure qu’il est, mais ça ne serait pas une existence si désagréable que ça. Des livres à profusion… Je n’étais pas obligé d’aller à l’Extérieur…

— Là ! lança Moiraine en désignant un tertre sans végétation, sur la droite de la colonne.

Il n’y avait guère d’arbres autour de cette butte, constata Perrin. Un secteur très dégagé…

— Pour avoir une chance, nous devons les voir venir de loin, dit l’Aes Sedai.

Les hurlements retentirent de nouveau, un peu moins lointains.

Maintenant que Moiraine avait choisi le champ de bataille, Lan fit accélérer le pas à Mandarb. Durant la brève ascension, les sabots des chevaux firent résonner des pierres plates à demi enfouies dans la boue. À voir leur forme un peu trop géométrique, Perrin déduisit qu’il s’agissait de dalles, pas de simples pierres.