— Nous sommes encore très loin de Tear, dit Lan. La proposition de l’Ogier est pleine de sagesse.
Après une brève réflexion, Moiraine talonna Aldieb.
Elle était déjà au pied du tertre quand Perrin, après avoir débandé son arc, reprit les rênes de Trotteur à Loial.
Que la Lumière te brûle, Moiraine ! je trouverai tôt ou tard les réponses qui me manquent !
Adossé à un tronc déraciné, Mat savourait la douce chaleur du feu de camp. Même si la pluie avait dérivé vers le sud trois jours plus tôt, il se sentait encore humide jusque dans la moelle des os. Pourtant, à cet instant, il voyait à peine les flammes. En revanche, il observait attentivement le petit cylindre revêtu de cire qui reposait sur sa paume.
Occupé à accorder sa harpe, Thom tempêtait contre le temps et n’accordait aucune attention à son compagnon de voyage. Dans les buissons, autour du camp, des criquets chantaient. Surpris par la nuit entre deux villages, les voyageurs avaient décidé de s’arrêter dans un bosquet, à l’écart de la route.
Deux soirs de suite, ils avaient tenté de louer une chambre, tout ça pour qu’un paysan leur envoie ses fichus chiens aux trousses.
Mat dégaina son couteau et hésita.
Une question de chance… Elle a bien dit que ça n’explosait pas à tous les coups.
Très prudemment, il pratiqua une incision tout au long du tube. Les fusées de feu d’artifice étaient de simples cylindres en papier. Et dans celle-ci, il n’y avait rien, sinon une poussière grisâtre – ou plutôt, un mélange de poussière et de minuscules cailloux noirs. Les versant dans sa paume, Mat les remua du bout d’un index.
Comment des cailloux peuvent-ils exploser ?
— Que la Lumière me brûle ! rugit Thom. (Il rangea la harpe dans son étui, comme s’il entendait la protéger.) Tu veux nous tuer, mon garçon ? N’as-tu pas entendu dire que ces trucs-là explosaient aussi facilement au contact de l’air qu’à celui des flammes ? Les feux d’artifice ne sont pas loin d’être l’œuvre des Aes Sedai, gamin !
— Possible, mais Aludra ne m’a pas fait penser à une Aes Sedai… Enfant, je pensais que l’horloge de maître al’Vere était l’« œuvre des Aes Sedai ». Mais après l’avoir ouverte, qu’ai-je découvert ? Tout un tas de pièces métalliques !
Ce souvenir le mettait encore aujourd’hui mal à l’aise. Maîtresse al’Vere l’avait surpris la première, la Sage-Dame, son père et le bourgmestre ne tardant pas à la rejoindre. Aucun des quatre n’avait cru qu’il s’agissait d’une expérience scientifique.
J’aurais pu la remonter, j’en suis sûr…
— Perrin serait capable d’en fabriquer une, si on lui montrait toutes ces petites roues, ces ressorts et ces machins bizarres.
— Détrompe-toi, mon garçon, dit Thom. Même le plus médiocre horloger a les poches pleines, et c’est mérité. Mais les horloges ne sautent à la figure de personne.
— Ce truc-là non plus ! Et maintenant, cette fusée ne sert plus à rien.
Nonchalant, Mat jeta le papier, les cailloux et la poussière dans le feu. Il y eut des étincelles, et une fumée âcre s’éleva des flammes.
— Tu veux nous tuer, c’est certain ! s’écria Thom, sa voix bizarrement haut perchée. S’il me prend l’envie de mourir, j’irai au palais, quand nous serons à Caemlyn, et je pincerai les fesses de Morgase ! (Les bacchantes du trouvère frémirent d’indignation.) Ne refais plus jamais ça !
— Il ne s’est rien passé, dit Mat, perplexe.
Il tendit une main derrière lui et prit dans le présentoir, rangé à l’abri du tronc, une fusée de la taille supérieure.
— Je me demande pourquoi ça n’a pas fait « boum ».
— Moi, je m’en contrefiche ! Ne refais plus jamais ça !
Mat éclata de rire.
— Arrête d’avoir des vapeurs, Thom ! Il n’y a rien d’inquiétant… Maintenant, je sais ce qu’il y a à l’intérieur, et… Non, non, pas de sermon ! Je ne recommencerai pas, c’est promis. Faire exploser ces trucs est bien plus amusant.
— Je n’ai pas de « vapeurs », porcher abruti ! En revanche, je tremble de rage à l’idée de voyager avec un crétin irresponsable qui finira par nous tuer parce qu’il…
— Holà ! près du feu ! lança une voix.
Mat et Thom se regardèrent, perplexes. Des chevaux approchaient, mais les voyageurs honnêtes, à cette heure, ne couraient pas les routes. Cela dit, les Gardes de la Reine sécurisaient la route, si près de Caemlyn, et les quatre cavaliers qui entrèrent dans le cercle lumineux du feu ne ressemblaient pas à des bandits de grand chemin.
Il y avait une femme parmi eux, et les trois hommes vêtus d’une longue cape paraissaient l’escorter. Portant une robe de soie bleue sous sa cape de velours à large capuche, la voyageuse aux yeux bleus se révéla très jolie.
Ses chevaliers servants mirent pied à terre et l’aidèrent à faire de même. Tout en retirant ses gants, la belle inconnue approcha du feu.
— Nous avons été surpris par la nuit, jeune maître, dit-elle. Oserais-je te demander où nous pouvons trouver une auberge ?
Mat sourit et se leva. Il était encore accroupi quand il entendit un des types murmurer quelque chose. Un autre sortit de sous sa cape une arbalète prête à tirer.
— Tue-le, idiot ! cria la femme.
Mat jeta la fusée dans le feu et bondit vers son bâton.
Il y eut une explosion et un éclair aveuglant.
— Aes Sedai ! cria un des trois brigands.
— Non, fusée, imbécile ! lança la femme.
Mat fit un roulé-boulé et se releva, son bâton brandi. Sifflant près de son flanc, le carreau d’arbalète vint se ficher dans le tronc, à l’endroit où il était assis. Puis l’arbalétrier s’écroula, le manche d’un des couteaux de Thom dépassant de sa poitrine.
Les deux autres hommes dégainèrent leur épée. L’un n’alla pas bien loin, car il s’écroula, un couteau planté entre les omoplates. Sans avoir vu que son compagnon lui faisait défaut, le bandit survivant attaqua Mat comme s’il voulait créer une ouverture pour son complice. Avec un mépris souverain, le jeune homme frappa l’imbécile au poignet, le désarmant, puis lui fit exploser le crâne d’un second coup de bâton.
Du travail vite et bien fait.
Voyant la femme approcher de lui, Mat brandit vers elle un index menaçant.
— Tu es bien habillée, pour une voleuse ! Assieds-toi en attendant que j’aie statué sur ton sort…
Aussi surpris que la malheureuse, Mat vit soudain la pointe d’une lame traverser la gorge de l’inconnue. Tenté de bondir vers elle pour la rattraper, Mat se ravisa, conscient qu’il ne pouvait plus l’aider. Elle s’effondra, sa longue cape lui faisant comme un linceul qui ne laissa visibles que son visage et le couteau du trouvère.
— Que la Lumière te brûle ! s’écria Mat. Sois maudit, Thom Merrilin ! Une femme ! Nous aurions pu la ligoter et la livrer aux Gardes de la Reine demain. Bon sang ! je l’aurais peut-être laissée filer. Sans ses complices, elle n’aurait détroussé personne, et le seul qui vit encore aura mal à la tête pendant des semaines, et il lui faudra sûrement des mois avant de pouvoir tenir une épée. Thom, il n’y avait aucune raison de la tuer !
Le trouvère boitilla jusqu’à la femme et écarta sa cape du bout d’un pied. Une dague gisait à quelques pouces de sa main, la lame assez large et longue pour faire à Mat une boutonnière dont il ne se serait pas remis.
— Tu aurais préféré que je la laisse t’embrocher, gamin ?
Thom récupéra son couteau et l’essuya sur la cape de la morte.
S’avisant qu’il sifflotait Elle portait un masque qui cachait son visage, Mat se força à cesser. Se penchant, il recouvrit la tête de la défunte avec la cape.
— On devrait filer… Si une patrouille arrive, je n’ai pas envie de devoir m’expliquer…