Selon Mat, c’était bien une oreille de pierre. Même si Rand et Perrin ne partageaient pas cette opinion, Tam al’Thor s’était plutôt rangé de son côté.
Trop distrait, Mat rata une prise, faillit glisser et se rétablit de justesse. S’accrochant des deux mains au rebord du mur, il se hissa dessus à la force des bras. Prenant le temps de respirer, il pensa à la chute qu’il venait d’éviter. Rien de vertigineux, mais quand même de quoi se briser le cou, s’il était mal tombé.
Quel crétin ! Laisser vagabonder mon esprit comme ça… J’avais déjà failli me tuer sur les falaises, à cause de tout ça… Un passé depuis longtemps révolu, de toute façon…
La connaissant, sa mère avait déjà dû jeter les trois reliques… Regardant une fois encore à droite et à gauche, pour s’assurer qu’on ne l’observait pas, Mat se laissa tomber dans un jardin du palais royal.
Un parc, plutôt, avec des sentiers dallés qui serpentaient entre les bosquets et les massifs de fleurs, et des vignes grimpantes sur toute la surface des murs. Pour un amateur de fleurs, c’était un paradis. Mat admira de magnifiques boutons blancs, sur les poiriers, et les fleurs rouge et blanc qui foisonnaient sur les pommiers. Bien entendu, il y avait là des roses de toutes les couleurs, du jaune soleil à l’écarlate des gloires d’Edmond, sans parler de variétés qu’il n’avait jamais vues. Certaines lui parurent trop fantastiques pour être réelles. Les pétales pourpre et or d’une de ces fleurs ressemblaient à s’y méprendre à des oiseaux, alors qu’une autre avait toutes les caractéristiques d’un tournesol, n’était son diamètre de plus de deux pieds et la taille de sa tige, qui ne devait pas être loin de celle d’un Ogier…
Des bruits de bottes l’alertant, Mat s’accroupit derrière un buisson et regarda passer deux Gardes de la Reine dont le col blanc en « V » recouvrait en partie le plastron étincelant. Les deux hommes ne tournèrent jamais la tête dans la direction de l’intrus…
La chance, toujours ! Si elle continue à me sourire, j’aurai remis la lettre à Morgase avant que quiconque s’aperçoive de ma présence.
Mat avança dans le jardin, furtif comme s’il pistait des lapins et se réfugiant derrière un arbre ou des broussailles dès qu’il entendait des bruits de pas. Deux autres binômes de sentinelles l’obligèrent à se dissimuler, le second passant si près qu’il aurait suffi à Mat de faire deux pas pour leur pincer les fesses. Alors qu’ils s’éloignaient au milieu des arbres et des buissons, Mat cueillit une magnifique fleur rouge et se la piqua dans les cheveux en souriant. Se jouer des soldats était beaucoup plus facile que voler des parts de tarte aux pommes le jour de la Fête du Soleil. Car si les femmes veillaient toujours jalousement sur le produit de leurs fourneaux, les militaires, en tout cas ceux-là, marchaient en regardant le bout de leurs bottes…
Mat ne tarda pas à atteindre le mur blanc du palais proprement dit. Le longeant à l’abri d’une haie hérissée de roses blanches, il se mit en quête d’une porte. Au-dessus de sa tête, les hautes fenêtres ne manquaient pas, mais s’il devait se faire surprendre, mieux valait que ce soit dans un couloir, pas en escaladant une façade.
Deux nouveaux soldats apparurent. S’ils ne modifiaient pas leur trajectoire, ils allaient passer à trois pas de lui.
Dans son dos, filtrant d’une fenêtre, Mat capta les échos d’une conversation entre deux hommes.
— … en chemin pour Tear, Grand Maître, dit une première voix sur un ton obséquieux qui masquait mal une grande anxiété.
— Laissons-les saboter ses plans, si c’est possible…, répondit un homme à l’évidence habitué à commander. Si trois donzelles sans entraînement lui mettent des bâtons dans les roues, ce sera bien fait pour lui. Il a toujours été stupide, et ça n’a pas changé. Avons-nous des nouvelles du garçon ? Lui, en revanche, il peut nous détruire tous…
— Non, Grand Maître, il a disparu… Mais une des donzelles en question est la fille de Morgase.
Mat se tourna à demi puis s’immobilisa. Les soldats approchaient toujours, mais ils semblaient ne pas l’avoir vu.
Plus vite, espèce d’idiots ! Filez afin que je puisse voir qui parle…
Contraint de s’occuper de plusieurs choses à la fois, il avait loupé une partie de la conversation.
— … s’est montré beaucoup trop impatient depuis qu’il a recouvré sa liberté… Il n’a jamais compris que les bons plans avaient besoin de temps pour mûrir. Il veut le monde en un jour, et Callandor en prime. Que le Grand Seigneur l’emporte ! Il pourrait capturer la fille et tenter de l’utiliser à ses propres fins. Ce qui contrarierait mes plans…
— C’est vrai, Grand Maître… Dois-je ordonner qu’on la fasse sortir de Tear ?
— Non. Si ce crétin l’apprenait, il croirait que c’est une agression contre lui… Et qui peut dire ce qu’il choisira de surveiller, en plus de l’épée ? Comar, assure-toi que sa mort n’ait rien de spectaculaire. Je veux qu’elle quitte ce monde sans attirer l’attention, c’est compris ? (L’homme ricana.) Les catins ignorantes de la Tour Blanche vont avoir du mal à la renvoyer chez elle, après sa… disparition. C’est bien mieux comme ça, je crois… Qu’on en finisse le plus vite possible. Avant qu’il ait eu le temps de s’emparer d’elle…
Les deux soldats passaient devant Mat, qui supplia leurs pieds de bien vouloir bouger un peu plus vite.
— Grand Maître, dit le type obséquieux, ça risque d’être difficile… Nous savons qu’elle est en route pour Tear, mais nous avons retrouvé à Aringill le navire sur lequel elle naviguait, et toutes les trois n’y étaient plus… Comment savoir si elle a pris un autre bateau ou si elle chevauche vers le sud ? Et la trouver ne sera pas plus aisé lorsqu’elle aura atteint Tear, Grand Maître. Peut-être si vous…
— N’y a-t-il plus que des imbéciles en ce monde ? Tu crois que je peux aller à Tear sans qu’il le sache ? Je n’ai pas l’intention de l’affronter si tôt. Comar, apporte-moi la tête de cette fille. Les trois têtes de ces femmes, en fait… Sinon, tu me supplieras de placer la tienne sous la hache d’un bourreau !
— Oui, Grand Maître, il en sera fait comme vous le désirez… Bien sûr, bien sûr…
Les soldats passèrent, le regard rivé devant eux. Dès qu’il aperçut leur dos du coin de l’œil, Mat se retourna, sauta pour s’accrocher au rebord de la fenêtre et jeter un coup d’œil à l’intérieur du palais.
Il remarqua à peine le tapis à franges du Tarabon, qui devait pourtant valoir l’équivalent d’une bourse de pièces d’argent. Une porte était en train de se fermer et un grand homme aux larges épaules, sa poitrine musclée distendant la soie verte de sa veste brodée de fil d’argent, la fixait de ses yeux bleu foncé. Mat remarqua qu’il portait une barbe noire coupée très court avec une étroite mèche blanche juste au milieu du menton. Un vrai dur, habitué à donner des ordres et sans pitié quand on ne les exécutait pas.
— Oui, Grand Maître, dit-il soudain au battant qui venait de se refermer.
Mat faillit en lâcher le rebord de la fenêtre. Il pensait avoir sous les yeux le type à la voix assurée, mais c’était celui qui dégoulinait d’obséquiosité. Il ne dégoulinait plus, pour l’instant, mais ça ne changeait rien à l’affaire.