— J’obéirai, Grand Maître… J’irai même jusqu’à décapiter moi-même les trois donzelles. Quand je leur aurai mis la main dessus…
L’homme avança vers la porte et Mat se laissa glisser sur le sol.
Un moment, il resta accroupi derrière les rosiers. Au palais, quelqu’un désirait la mort d’Elayne – et accessoirement, celle d’Egwene et de Nynaeve.
Mais que vont-elles faire à Tear ?
Car bien sûr, les « trois donzelles » ne pouvaient être personne d’autre qu’elles…
Mat sortit la lettre d’Elayne de la doublure de sa veste et la regarda, les sourcils froncés. Grâce à cette missive, Morgase le croirait peut-être. De plus, il pourrait lui décrire un des deux hommes. Mais il ne fallait plus traîner. Le grand type obséquieux (à ses heures seulement) risquait d’être parti pour Tear avant qu’il ait trouvé Morgase. Et quoi qu’elle décide de faire après l’avoir écouté, rien ne garantissait que ça suffirait à sauver les trois filles.
Après avoir pris une grande inspiration, Mat sortit de sa cachette – au prix de quelques écorchures, puisque ces roses, comme toutes les autres, avaient leurs épines – et se lança à la poursuite des deux soldats. Brandissant la lettre en s’arrangeant pour que le sceau au lilas soit parfaitement visible, il prépara soigneusement le discours qu’il allait tenir. Lorsqu’il ne voulait surtout pas se faire repérer, les gardes étaient plus nombreux que des escargots après la pluie. Maintenant qu’il voulait en voir, ils devenaient plus rares que des truffes dans un sous-bois…
Mat passa devant plusieurs portes, mais il jugea trop risqué de s’introduire dans le palais sans y avoir été invité. Dans ce genre de cas, les gardes devaient étriper les intrus d’abord, et les interroger ensuite… Pourtant, si rien ne se passait, il allait devoir prendre le risque.
Par bonheur, une de ces portes s’ouvrit pour laisser sortir un jeune officier qui portait son casque sous le bras.
L’homme dégaina d’instinct son épée, libérant un bon pied d’acier avant que Mat ait eu le temps de lui tendre la lettre.
— Capitaine, Elayne, la Fille-Héritière, m’a chargé de remettre cette lettre à sa mère, la reine Morgase.
Présenté comme ça, on ne pouvait pas s’y tromper.
Du coin de l’œil, l’officier s’assura qu’il n’y avait pas d’autres intrus dans le coin. Puis son regard s’attarda sur la lettre et son sceau…
— Comment es-tu entré dans le jardin ? demanda l’officier. (Il ne finit pas de dégainer son arme, mais ne la remit pas non plus au fourreau.) Elber est en poste au portail. C’est un imbécile, mais il ne laisserait pas un inconnu entrer et se balader dans les jardins.
— Un gros type aux yeux de fouine ?
Mat se maudit d’avoir une si grande gueule, mais son interlocuteur eut l’ombre d’un sourire et hocha la tête. Cela dit, il ne relâcha pas sa vigilance.
— Quand il a su que je venais de Tar Valon, il a piqué une colère, sans me laisser le temps de lui montrer la lettre ni de mentionner la Fille-Héritière. Comme il m’a menacé de la prison, j’ai filé, et je suis revenu en douce… Capitaine, j’ai juré de remettre cette lettre à la reine Morgase, et je tiens toujours parole. Vous avez vu le sceau ?
— Tu as escaladé le mur du jardin, c’est ça ? J’ai toujours dit qu’il devrait être trois fois plus haut. Pour ta gouverne, je suis lieutenant de la Garde, pas capitaine. Je me nomme Tallanvor, et j’ai reconnu le sceau de la Fille-Héritière…
Rengainant enfin son épée, il tendit la main gauche à Mat.
— Donne-moi la lettre et je l’apporterai à la reine. Après t’avoir raccompagné à la sortie. S’ils te surprennent à rôder dans le jardin, d’autres soldats pourraient être moins accommodants que moi.
— J’ai promis de remettre la missive en main propre, dit Mat.
Par la Lumière ! je n’aurais jamais cru que ce serait si difficile !
— J’ai donné ma parole à la Fille-Héritière, et…
Mat eut à peine le temps de voir bouger la main droite de Tallanvor. En un éclair, il se retrouva avec la lame d’une épée sur la gorge.
— Je vais te conduire devant la reine, paysan, mais si tu tentes de lui faire du mal, sache que je peux te décapiter avant que tu aies eu le temps de cligner des yeux.
Mat se fendit de son plus beau sourire. Le contact de l’acier sur sa peau lui donnait des sueurs froides, mais il avait toujours été bon comédien.
— Je suis un loyal sujet d’Andor, dit-il, et un fervent fidèle de la reine, puisse la Lumière briller à jamais pour elle. Si j’avais été ici pendant l’hiver, j’aurais été loyal au seigneur Gaebril, c’est certain.
Tallanvor eut une moue dubitative, puis il écarta sa lame du cou de Mat, qui dut faire un effort pour ne pas se le palper frénétiquement, en quête d’une coupure.
— Enlève cette fleur de tes cheveux, paysan ! Tu crois être ici pour jouer les jolis cœurs ?
Mat retira la fleur et emboîta le pas au lieutenant.
Misérable imbécile ! Me mettre une fleur dans les cheveux ! Il va falloir que j’arrête mes bêtises, un de ces jours…
Même si Mat le suivait, Tallanvor garda un œil sur lui pendant tout le chemin. Du coup, ils devaient donner un étrange spectacle, tous les deux. Tallanvor, sur ses gardes, qui marchait en tournant la tête, et Mat, soucieux d’avoir l’air plus innocent qu’un bébé qui barbote dans une baignoire…
Les tapisseries et les tapis, même dans les couloirs, valaient tous une petite fortune. Ici, l’or et l’argent étaient partout, rehaussant le mobilier ou servant de matière première au plus petit objet décoratif et à toute la vaisselle. Dans un décor au moins aussi somptueux que celui de la Tour Blanche, les serviteurs des deux sexes en livrée rouge – avec le col et les manches en dentelle blanche – arboraient tous sur la poitrine le Lion Blanc d’Andor, et ils couraient dans tous les sens comme si leur vie en dépendait.
Mat se demanda si Morgase jouait aux dés…
Encore une idée de péquenot ! Les reines ne font pas ce genre de chose. Mais quand je lui aurai remis la lettre, la prévenant en plus d’un complot contre Elayne, je suis sûr que Morgase me donnera une bourse bien pansue.
Mat imagina un instant ce qu’on éprouvait lorsqu’une souveraine vous anoblissait. Le sauveur de la Fille-Héritière pouvait espérer une telle récompense, non ?
Ayant suivi Tallanvor dans une infinité de couloirs et de cours intérieures, Mat doutait d’être capable de retrouver seul son chemin si le besoin s’en faisait sentir. Tout d’un coup, dans une cour entourée de colonnades, les serviteurs se firent plus nombreux que des fourmis dans un garde-manger. Près d’une fontaine où des poissons jaunes nageaient paresseusement entre des lys blancs, des hommes et des femmes en riches atours faisaient assaut de révérences et de sourires à l’intention d’une femme rousse assise sur le bord du bassin. Le bout de ses doigts frôlant l’eau, la noble dame regardait avec mélancolie les poissons qui tournaient autour de sa main, la bouche ouverte en quête de nourriture.
Mat remarqua la bague au serpent qui brillait à l’annulaire de la femme. Debout à ses côtés, un grand homme à la peau noire semblait veiller sur la gente dame. Mais le jeune homme ne lui accorda qu’une attention discrète, même s’il prit note de sa veste d’uniforme rouge lestée d’ornements en or.
Seule Morgase l’intéressait. Car c’était elle, il n’avait pas eu besoin pour le deviner de voir son étole blanche rayée de rouge ornée du Lion Blanc d’Andor.
Matrim Cauthon, de Champ d’Edmond, avait devant lui Morgase, reine d’Andor par la Grâce de la Lumière, Protectrice du Royaume et du Peuple et Haute Chaire de la Maison Trakand.
Toute la beauté d’Elayne, mais avec une profondeur et une grâce que la Fille-Héritière n’aurait pas avant d’avoir mûri. Toutes les femmes présentes dans cette cour, écrasées par cette incroyable aura, devenaient transparentes à l’instant même où on posait les yeux sur Morgase.