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Je danserai bien une gigue avec elle, avant de lui voler un baiser au clair de lune – et qu’importe son âge !

Se surprenant en flagrant délit d’idiotie, Mat se morigéna.

Bon sang ! rappelle-toi qui elle est exactement !

Tallanvor mit un genou en terre, un poing reposant sur le sol en marbre blanc.

— Majesté, j’ai ici un messager qui vous apporte une missive de dame Elayne.

Mat étudia la posture de l’officier… puis se contenta d’une profonde révérence.

— Cette lettre vient de la Fille-Héritière… Majesté.

Le jeune homme tendit la missive, le sceau bien visible.

Dès qu’elle l’aura lue et sera rassurée sur l’état de santé d’Elayne, je lui dirai la suite…

Morgase riva ses yeux bleus sur le jeune messager.

Bon sang ! j’espère que ça l’aura mise de meilleure humeur !

— Tu m’apportes une lettre de ma tête brûlée de fille ? Au moins, ça veut dire qu’elle est vivante ! Où est-elle donc ?

— À Tar Valon, Majesté…

Tant de colère à peine contenue… Par la Lumière ! je donnerais cher pour voir Morgase et la Chaire d’Amyrlin se défier du regard…

Après réflexion, Mat s’avisa qu’il n’était pas sûr d’y tenir tant que ça.

— Enfin, elle y était quand je suis parti.

Sur un geste impatient de la reine, Tallanvor se releva, prit la lettre à Mat et la lui apporta. Considérant un moment le sceau, elle finit par le briser d’un geste sec. Puis elle lut en secouant la tête, comme si elle n’en croyait pas ses yeux.

— Elle ne peut pas en dire plus, c’est ça ? Nous verrons bien si elle campe sur cette position… (Morgase s’épanouit soudain.) Gaebril, elle a été admise parmi les Acceptées. Tu te rends compte, après moins d’une année à la tour… (Le sourire disparut.) Quand je lui mettrai la main dessus, elle regrettera de ne plus être une novice…

Quelque chose peut mettre cette femme de bonne humeur ? se demanda Mat, affolé.

Il décida pourtant de se jeter à l’eau. Mais il aurait préféré que la reine n’ait pas l’air d’être sur le point de prononcer une sentence de mort.

— Majesté, par le plus grand des hasards, j’ai entendu…

— Silence, paysan ! dit le Noir en veste d’apparat.

Les très délicats, il aurait pu faire concurrence à Galad en matière de beauté, et il semblait presque aussi jeune que lui malgré ses tempes grisonnantes. Mais il était plus costaud que le prince – quelque chose comme la taille de Rand et les épaules de Perrin, en somme…

— Nous t’écouterons dans un moment…, ajouta-t-il.

Il prit la lettre à Morgase, qui le foudroya du regard, mais se calma dès qu’il lui eut posé une main sur l’épaule – sans détourner un instant les yeux de la lettre. Comme par miracle, la colère de la reine fondit.

— On dirait qu’elle a quitté de nouveau la tour…, fit l’homme une fois sa lecture terminée. Sur ordre de la Chaire d’Amyrlin. Cette femme te défie une nouvelle fois, Morgase.

Mat n’était pas le moins du monde marri d’avoir dû se taire.

Encore la chance !

De toute façon, sa langue pesait des tonnes.

Parfois, je me demande si cette chance est une bonne ou une mauvaise chose…

L’homme que Morgase venait d’appeler Gaebril était le « Grand Maître » qui voulait la tête d’Elayne.

Le conseiller de la reine veut faire assassiner la Fille-Héritière ? Par la Lumière ! c’est de la folie !

Et Morgase regardait ce félon avec les yeux d’un chien en admiration devant son maître.

Gaebril se tourna vers Mat.

— Que voulais-tu nous dire, jeune homme ?

— Eh bien… rien… mon seigneur. (Mat se racla la gorge, plus mal à l’aise sous le regard de cet homme que sous les yeux pourtant perçants de la Chaire d’Amyrlin.) J’étais à Tar Valon pour voir ma sœur… C’est une novice, Else Grinwell. Je me nomme Thom Grinwell, seigneur… Dame Elayne ayant appris que je voulais visiter Caemlyn avant de retourner chez moi – je viens de Comfrey, un village au sud de Baerlon –, elle m’a confié cette lettre pour la reine. Avant Tar Valon, je n’avais jamais vu de grande ville, alors, j’essaie d’en profiter.

Morgase avait tiqué en entendant parler d’un village au sud de Baerlon. Mais Comfrey existait bel et bien.

— Sais-tu où Elayne avait l’intention d’aller, mon garçon ? demanda Gaebril. Et pour accomplir quelle mission ? Si tu dis la vérité, il ne t’arrivera rien. Dans le cas contraire, tu seras soumis à la question.

Mat n’eut pas besoin de se forcer pour avoir l’air inquiet.

— Seigneur, j’ai vu une seule fois la Fille-Héritière… Elle m’a donné la lettre, plus une pièce d’or, et m’a demandé de l’apporter à la reine. Je ne sais rien de plus sur tout ça.

Gaebril réfléchit à ce qu’il venait d’entendre. Y croyait-il ou non, c’était impossible à dire !

— Non, Gaebril, dit soudain Morgase, trop de gens ont déjà été soumis à la question. Tu m’as convaincue qu’il le fallait, mais dans ce cas, je ne te suivrai pas. Ce garçon ignore tout du contenu de la lettre qu’il m’a apportée.

— Comme tu voudras, Majesté, capitula Gaebril.

Un ton plein de respect, sans nul doute. Mais quand il frôla du bout des doigts la joue de Morgase, elle rosit légèrement et ses lèvres s’entrouvrirent comme si elles étaient en quête d’un baiser.

— Thom Grinwell, comment se portait ma fille, quand tu l’as vue ?

— Majesté, elle souriait et avait la langue bien pendue – enfin, je veux dire…

Morgase sourit de la confusion du jeune homme.

— Ne t’excuse pas, mon garçon… Elayne a pour de bon la langue bien pendue, et ça lui joue souvent des tours… Je suis contente de la savoir en bonne santé. (Morgase dévisagea attentivement Mat.) Un jeune homme qui part de son village a souvent du mal à y revenir… Je crois que tu voyageras beaucoup avant de revoir Comfrey, mon ami… Qui sait ? tu retourneras peut-être à Tar Valon. Si c’est le cas, et si tu vois ma fille, dis-lui que les propos tenus sous le coup de la colère n’ont souvent aucun poids. Je ne la forcerai pas à quitter la Tour Blanche avant l’heure… Dis-lui que je pense souvent à mon séjour là-bas, et que les conversations avec Sheriam, dans le calme de son bureau, me manquent terriblement. N’oublie pas ce dernier point, Thom Grinwell…

— C’est que… Oui, bien sûr, Majesté, mais… Eh bien, je n’ai pas l’intention d’y retourner. Une visite suffit amplement dans la vie d’un homme. Et mon père a besoin de moi, à la ferme… Sans moi, mes sœurs sont obligées de traire les vaches, et…

Gaebril éclata de rire.

— Tu es pressé d’aller traire les vaches, paysan ? Tu devrais plutôt voir un peu le monde, avant qu’il change… Tiens !

Le conseiller sortit une bourse de sa poche et la lança à Mat.

— Si Elayne t’a donné une pièce d’or pour jouer les messagers, pourquoi ne t’en donnerais-je pas dix pour te récompenser ? Vois du pays avant de t’enterrer avec tes vaches, mon garçon !

— Oui, seigneur… (Mat brandit la bourse et eut un pâle sourire.) Merci, seigneur…

Mais Gaebril l’avait déjà oublié. Se tournant vers Morgase, il plaqua les poings sur les hanches.

— Majesté, je crois que l’heure est venue de cautériser la plaie béante qui souille la frontière d’Andor. Par ton mariage avec Taringail Damodred, tu peux avoir des prétentions sur le Trône du Soleil. Les Gardes de la Reine peuvent faire valoir tes droits, je m’en porte garant. Et il se peut que je sois en mesure de les aider, avec mes modestes moyens… Je t’en prie, écoute-moi.