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— Maître Gill, je me fiche de la politique ! C’est sur Gaebril, que je veux des informations !

Thom fronça les sourcils à l’intention de son jeune ami. Puis il entreprit de curer méthodiquement sa pipe.

— Et c’est bien de Gaebril que je te parle, mon garçon… Pendant les émeutes, il s’est bombardé chef de la faction qui défendait Morgase. Il a été blessé au combat, dit-on, mais en réussissant à écraser la rébellion avant le retour de la reine. Gareth Bryne n’approuvait pas les méthodes de Gaebril – dans l’action, ce n’est pas un doux poète – mais Morgase, ravie que l’ordre soit rétabli, a nommé le pacificateur au poste jusque-là occupé par Elaida.

L’aubergiste se tut. Mat attendit qu’il reprenne le fil de son récit, mais rien ne vint. Après avoir bourré sa pipe, Thom se leva pour aller embraser un allume-feu à la lampe qui brûlait sur le manteau de la cheminée.

— Et après ? s’impatienta Mat. Ce type n’a pas agi pour rien. S’il épouse Morgase, sera-t-il roi au cas où il arriverait malheur à sa femme ? Si Elayne disparaissait aussi, bien sûr…

Thom toussota tout en allumant sa pipe et Gill éclata de rire.

— Andor est dirigé par une reine, mon garçon. Toujours une reine ! Si Morgase et Elayne nous quittaient – fasse la Lumière que ça n’arrive pas ! – la parente la plus proche de la reine monterait sur le trône. Au moins, cette fois, il n’y a pas de querelle sur son identité. Il s’agit de dame Dyelin, une cousine… Ce n’est pas comme après la disparition de Tigraine… Il a fallu deux ans pour que Morgase puisse prendre place sur le Trône du Lion…

» Dans le cas de figure que tu évoques, Dyelin pourrait conserver Gaebril comme conseiller ou l’épouser pour cimenter la lignée. En principe, elle le ferait uniquement si Morgase avait eu un enfant de lui, mais bon… Quoi qu’il en soit, il resterait le Prince Consort, et rien de plus. La Lumière en soit louée, Morgase est encore jeune et Elayne resplendit de santé. La lettre n’annonce pas qu’elle est malade, j’espère ?

— Non, elle va bien… (Pour l’instant, en tout cas…) Que pouvez-vous me dire d’autre au sujet de Gaebril ? Apparemment, vous ne le portez pas dans votre cœur…

L’aubergiste plissa le front, se gratta le menton et secoua la tête.

— Je n’aimerais pas qu’il épouse Morgase, mais je ne sais pas trop pourquoi… On dit que c’est un homme de bien, et toute la noblesse l’admire. Moi, je n’aime pas les nouvelles recrues de la Garde… Trop de choses ont changé depuis son arrivée, mais on ne peut pas le rendre responsable de tout… Cela dit, on complote dans tous les coins, depuis qu’il est là… On se croirait à Cairhien, juste avant la guerre civile, quand tout le monde tentait de tirer la couverture à soi. J’ai des cauchemars depuis l’arrivée de cet homme, et je ne suis pas le seul. Mais n’est-il pas ridicule de s’inquiéter à cause de rêves ? En réalité, je dois me faire du souci pour Elayne, à cause des intentions de Morgase vis-à-vis de la Tour Blanche, et parce que je n’aime pas cette atmosphère de conspiration. Je ne sais pas trop, pour être franc… Mais pourquoi tant de questions au sujet de Gaebril ?

— Parce qu’il entend faire tuer Elayne, lâcha froidement Mat. Et avec elle, Egwene et Nynaeve.

Dans ce que venait de dire Gill, rien ne lui semblait très utile…

Et alors ? Je me fiche de savoir pourquoi il veut leur mort. L’idée, c’est de les sauver…

Les deux hommes dévisagèrent Mat comme s’il était redevenu fou.

— Tu nous fais une rechute ? demanda Gill, soupçonneux. La dernière fois, tu regardais tout le monde de travers, si je me souviens bien… Oui, tu es cinglé ! Ou alors, c’est une mauvaise blague. Tu as toutes les allures d’un farceur, mon garçon. Mais ta plaisanterie est de très mauvais goût.

— Quelle plaisanterie ? J’ai entendu Gaebril ordonner à un certain Comar de décapiter Elayne. Plus Egwene et Nynaeve, tant qu’il y serait. Ce Comar est un costaud à la barbe noire striée de blanc…

— On dirait bien le seigneur Comar…, souffla Gill. Un excellent soldat, mais contraint de quitter la Garde à cause d’une méchante affaire de dés pipés. Personne n’en parle devant lui, parce que c’est une des plus fines épées du royaume. Ce n’est pas une blague, hein, fiston ?

— Basel, j’ai bien l’impression que non… Il est sérieux, ça se voit…

— Que la Lumière nous protège ! Comment a réagi Morgase ? Car tu lui as tout dit, n’est-ce pas ?

— Bien entendu, lâcha Mat, amer. Alors même qu’elle couvait Gaebril du regard comme un chiot mort d’amour pour son maître. Vous savez ce que j’ai dit : « Majesté, je suis un simple villageois qui vient d’entrer chez vous par effraction, et en moins d’une heure, j’ai découvert que votre conseiller favori, ici présent – dont vous semblez par ailleurs être amoureuse – est un infâme traître qui a commandité la mort de votre fille. » Bon sang ! elle m’aurait fait décapiter sur-le-champ !

— C’est bien possible, oui…, murmura Thom en admirant les superbes sculptures qui ornaient le fourneau de sa pipe. Elle a toujours eu un caractère aussi imprévisible que la foudre… et deux fois plus dangereux.

— Tu es bien placé pour le savoir, Thom…, dit Basel, plongé dans ses pensées. (Le regard voilé, il passa les mains dans ses cheveux grisonnants.) Je dois bien pouvoir faire quelque chose… Je n’ai plus tenu une épée depuis la guerre des Aiels, mais… Non, ça ne servirait à rien ! Juste à me faire tuer, sans aider personne… Pourtant, il faut bien que j’intervienne !

— La rumeur…, dit Thom, les yeux baissés sur le plateau de jeu. Personne ne peut empêcher que des rumeurs arrivent aux oreilles de Morgase. Si elle les entend assez fort, elle commencera à se poser des questions. La rumeur est en quelque sorte la voix du peuple, et en cela, elle dit souvent la vérité. Morgase le sait. Dans le Grand Jeu, pas un homme vivant ne serait capable de lui tenir tête. Amoureuse ou non, quand elle commencera à étudier Gaebril comme un insecte, il ne pourra rien lui cacher, pas même les cicatrices de ses bêtises d’enfance. Et si elle découvre qu’il veut nuire à Elayne…

Thom plaça une pierre sur le plateau de jeu. Une décision bizarre, au premier regard. Mais en trois coups, analysa Mat, le tiers des pièces de l’aubergiste seraient piégées.

— Si elle découvre ça, acheva Thom, le seigneur Gaebril aura droit à de belles funérailles.

— Toi et ton Grand Jeu…, marmonna Gill. Cela dit, ça peut marcher… (Il eut soudain un grand sourire.) Je sais même par qui commencer ! Il me suffira de dire à Gilda que j’ai rêvé tout ça. Dans trois jours, les servantes et les serveuses d’une bonne moitié de la ville sauront ce qu’il en est. En matière de ragots, elle est imbattable !

— Basel, assure-toi quand même qu’on ne puisse pas remonter jusqu’à toi…

— Il n’y a aucun risque, Thom… La semaine dernière, un type m’a raconté un de mes cauchemars comme s’il le tenait de quelqu’un qui lui-même le tenait de quelqu’un d’autre… Gilda avait dû m’entendre faire des confidences à Coline, mais quand j’ai demandé des précisions à mon interlocuteur, il m’a donné une chaîne de noms qui remontait jusqu’à l’autre bout de la ville. Par curiosité, j’y suis allé, j’ai trouvé l’ultime personne, et ce faquin m’a affirmé avoir fait le rêve !

Mat écoutait distraitement, car les rumeurs – quel que soit le bien qu’elles pouvaient faire par ailleurs – n’aideraient pas Egwene et les deux autres femmes.