Tel’aran’rhiod continuait à ne rien lui faire découvrir de très utile. Elle y apercevait parfois Rand, Mat ou Perrin, mais plutôt moins que dans ses propres rêves, et ça ne lui apprenait jamais rien d’utile.
Dans le Monde des Rêves, elle voyait les Seanchaniens, auxquels elle refusait de penser. Dans des cauchemars récurrents, un Cape Blanche coinçait maître Luhhan dans un piège à loups géant, afin qu’il serve d’appât.
Pourquoi Perrin avait-il un faucon sur l’épaule ? Et pourquoi était-il si important qu’il se décide entre la hache qu’il portait jusque-là et un marteau de forgeron ?
Pourquoi voyait-elle Mat jouer aux dés avec le Ténébreux et crier sans cesse : « Je viens ! Je viens ! » ? Et pourquoi pensait-elle, dans le rêve, que son cri s’adressait à elle ?
Et il y avait Rand… Elle l’avait vu avancer furtivement dans l’obscurité, en quête de Callandor. Six hommes et cinq femmes évoluaient autour de lui, certains le traquant, d’autres l’ignorant, d’autres encore tentant de le guider vers le cristal scintillant tandis que certains tentaient de lui en interdire l’accès. Rand, qui ne paraissait pas savoir où il était, lui apparaissant seulement par intermittence…
Un des hommes avait des yeux de feu – littéralement – et il désirait la mort de Rand avec une rage désespérée qu’Egwene sentait presque dans sa propre chair. Celui-là, elle le connaissait… Ba’alzamon. Mais qui étaient les autres ?
Rand dans cette salle sèche et poussiéreuse, de nouveau, avec de petites créatures qui s’insinuaient sous sa peau.
Rand affrontant une horde de Seanchaniens. Puis l’affrontant elle, Egwene, avec les femmes qui l’accompagnaient – et l’une d’entre elles était une Seanchanienne, justement.
Rien de tout ça n’avait de sens. Egwene devait cesser de penser à Rand et aux autres pour se concentrer sur ce qui l’attendait dans la réalité.
Que prépare donc l’Ajah Noir ? Pourquoi aucun de mes rêves ne concerne-t-il nos ennemies ? Comme j’aimerais pouvoir contrôler le ter’angreal, afin qu’il me soit vraiment utile.
— Capitaine, faites débarquer les chevaux, dit Egwene. Je vais prévenir maîtresse Maryim et maîtresse Caryla – respectivement Nynaeve et Elayne, pour le marin d’eau douce.
— J’ai déjà envoyé un mousse les avertir, maîtresse Joslyn. Et vos montures seront à terre dès que mes hommes pourront utiliser un treuil.
Canin semblait vraiment ravi de les voir filer. Rien que pour l’embêter, elle faillit lui dire de prendre tout son temps, mais elle se ravisa. Si le Projectile ne tanguait plus, elle voulait quand même retrouver le bon vieux plancher des vaches. Le plus vite possible !
Histoire de montrer qu’elle n’était pas pressée, elle alla flatter les naseaux de Brume, laissant la jument lui donner de petits coups de tête amicaux dans la paume de la main.
Nynaeve et Elayne émergèrent sur le pont, lestées de tous leurs bagages – et la Fille-Héritière lestée de l’ancienne Sage-Dame, aurait-on pu dire, car cette dernière avait du mal à tenir debout toute seule. Voyant qu’Egwene la regardait, Nynaeve mit un point d’honneur à gagner sans aide l’endroit où les marins finissaient de mettre en place une passerelle. Remarquant que deux hommes étaient déjà en train de passer la sangle d’un treuil sous le ventre de Brume, Egwene courut chercher ses propres affaires.
Quand elle revint sur le pont, sa jument était déjà à terre et la monture d’Elayne l’avait remplacée au bout du treuil.
Dès qu’elle reprit contact avec la terre ferme, Egwene éprouva un soulagement infini. Au moins, ce sol-là ne tanguerait jamais sous ses pieds ! Ce bonheur savouré, elle s’intéressa à la cité que ses compagnes et elle avaient eu tant de mal à atteindre.
D’immenses entrepôts s’alignaient le long des quais, occultant un peu la vue. Des bateaux de toutes tailles étaient amarrés aux quais ou mouillaient sur le fleuve. Ayant eu sa dose de navigation, Egwene s’en détourna définitivement.
Tear était bâtie sur un terrain parfaitement plat. Entre les bâtiments, au bout de ruelles boueuses, on apercevait des maisons et des auberges en pierre ou en bois. Souvent pointus, les toits, ici, avaient d’étranges coins à angle aigu qui leur donnaient une allure vaguement menaçante. Au-delà de ces bâtiments, un grand mur de pierre grise défendait l’accès au cœur battant de la cité. Derrière cette muraille, en plissant un peu les yeux, Egwene distingua la pointe de hautes et élégantes tours et le sommet des dômes d’une kyrielle de palais. Autre bizarrerie, les dômes, à Tear, avaient une forme plutôt massive – voire carrée – alors que les tours étaient pointues comme des flèches.
De la même taille que Caemlyn et Tar Valon, à peu de chose près, Tear n’égalait pas la beauté de ces deux mégalopoles. Elle restait cependant une cité glorieuse et imposante.
Pourtant, Egwene eut très vite du mal à détourner le regard de la Pierre de Tear.
Grâce aux récits, elle savait qu’il s’agissait de la plus grande forteresse connue. De la plus vieille, aussi, puisque sa construction avait suivi de très peu la Dislocation du Monde. Pourtant, rien n’aurait pu préparer la jeune femme au spectacle qui s’offrait à ses yeux.
Au premier coup d’œil, Egwene crut qu’il s’agissait d’une grande colline de pierre grise – ou plutôt d’une petite montagne chauve qui s’étendait de la berge ouest du fleuve jusqu’à l’intérieur de la ville, à travers la muraille d’enceinte. Même après avoir vu l’étendard géant qui flottait sur son vertigineux sommet – trois croissants de lune blancs sur deux demi-champs de rouge et de doré, un drapeau qui battait au vent neuf cents pieds au-dessus du fleuve – on continuait à avoir du mal à croire qu’il s’agissait d’un édifice et non d’un fief ménagé dans une montagne préexistante. Les tours et les fortifications témoignaient bien d’une intervention non naturelle, mais l’œil refusait pourtant d’admettre la vérité.
— Construite avec le Pouvoir, murmura Elayne.
Elle aussi contemplait la Pierre, fascinée.
— Des flux de Terre modelés pour faire jaillir la roche du sol, de l’Air pour en importer des huit coins du monde, et une combinaison de Terre et de Feu pour que la forteresse soit entièrement d’une pièce, sans l’ombre d’un joint ni ajout de mortier. Selon Atuan Sedai, la Tour Blanche serait aujourd’hui incapable de répéter cet exploit. Une étrange situation, quand on sait combien les Hauts Seigneurs abominent le Pouvoir, de nos jours.
— Considérant ce que tu viens de dire, intervint Nynaeve en lorgnant bizarrement les dockers qui allaient et venaient autour d’elle, je suggère que nous évitions de mentionner à haute voix un certain nombre de détails.
Elayne sembla hésiter entre une juste indignation – après tout, elle avait parlé à voix basse – et une franche approbation. Comme à l’accoutumée, elle finit par pencher du côté de l’approbation. Une tendance à toujours se ranger du côté de l’ancienne Sage-Dame qui pesait de plus en plus à Egwene…
Particulièrement quand Nynaeve a raison, dut reconnaître in petto – et à contrecœur – la jeune femme. Ici, porter la bague au serpent ou être associée d’une quelconque façon à Tar Valon était un moyen radical de se faire remarquer, et pas en bien.
Pour l’heure, les dockers n’accordaient pas une once d’attention aux trois femmes tandis qu’ils couraient dans tous les sens, ployant le dos sous des charges phénoménales.
Une forte odeur planait dans l’air. Rien d’étonnant, car les trois quais suivants étaient réservés à de petits bateaux de pêche très semblables à celui qui figurait sur un tableau, dans le bureau de la Chaire d’Amyrlin. Des hommes et des femmes déchargeaient ces petits navires, portant des paniers débordant de poissons argentés, ocre et verts – sans parler d’autres couleurs, qu’Egwene n’aurait jamais associées à la faune marine : rouge vif, bleu foncé et jaune brillant. Et beaucoup de spécimens arboraient en outre des rayures ou des taches d’une multitude de teintes, même si le blanc dominait.