Perrin s’avisa qu’il portait une veste sans manches de forgeron. Sentant un poids à sa ceinture, il voulut poser la main sur sa hache mais découvrit qu’il ne s’agissait pas d’elle. Sous ses doigts, il reconnut les contours du marteau offert par maître Ajala.
Cela lui sembla logique.
Tire-d’Aile atterrit souplement devant lui.
— Ainsi, tu es revenu, comme un imbécile ?
On eût dit que le loup s’adressait à un petit qui fourre son museau dans un tronc creux pour laper du miel sans se soucier des abeilles qui bourdonnent autour de sa tête.
— Le danger est plus grand que jamais, Jeune Taureau. Des créatures maléfiques rôdent dans les rêves. Les frères et les sœurs évitent les montagnes de roche qu’empilent les deux-pattes et ils ont presque peur de rêver les uns aux autres. Tu dois t’en aller !
— Non, dit Perrin. Faile est ici, prise dans un piège. Tire-d’Aile, il faut que je la trouve. Tu entends, il le faut !
Perrin sentit que quelque chose se passait en lui – un changement. Baissant les yeux, il découvrit ses membres aux poils bouclés et ses énormes pattes. Sous sa forme de loup, il était encore plus gros que Tire-d’Aile.
— Tu t’impliques trop ! Tu vas mourir, Jeune Taureau.
Chaque pensée – ou plutôt, chaque onde d’affects et d’images – trahissait la confusion du loup.
— Si je ne libère pas le faucon, je m’en moque, mon frère !
— Alors, nous allons chasser, mon frère !
Museau humant le vent, les deux loups entreprirent de sillonner la plaine à la recherche du faucon.
54
Dans la forteresse
Alors qu’il sondait les alentours éclairés par la lumière blafarde de la lune, Mat décida que les toits de Tear n’étaient décidément pas un endroit idéal pour un homme raisonnable. Une avenue très large – plus de cinquante pas, à ce niveau-là, on pouvait peut-être parler d’une esplanade – séparait la Pierre du toit de tuile où il était perché, deux étages au-dessus du sol pavé.
Cela dit, ai-je jamais été raisonnable ? Les personnes raisonnables à jet continu que j’ai connues étaient si ennuyeuses qu’on s’endormait en leur compagnie…
Qu’il s’agisse d’une rue ou d’une esplanade, il avait arpenté la zone, faisant le tour de la forteresse sur les trois côtés accessibles. Le quatrième, bordé par l’Erinin, aurait nécessité d’utiliser un bateau. Du côté où il était, la Pierre était directement accolée au mur d’enceinte de la ville. Lequel se trouvait lui-même à deux maisons sur la droite du toit de Mat. Apparemment, longer le sommet de la muraille était le meilleur moyen d’accéder à la Pierre, mais il n’avait guère envie de l’emprunter.
Ramassant son bâton et une petite boîte en étain à la poignée en fil de fer, le jeune homme avança prudemment vers une cheminée en brique plus proche du mur. Le présentoir à fusées – enfin, ce qui en avait été un jusqu’à ce qu’il travaille un peu dessus dans sa chambre – brinquebalait dans son dos. Désormais, c’était une sorte de baluchon très serré par les cordelettes qui le fermaient. Hélas, il restait trop gros pour être aisé à transporter sur des toits, par une nuit très sombre. Un peu plus tôt, déséquilibré à cause de son fardeau, Mat avait fait un faux pas, délogeant une tuile de son emplacement et l’envoyant tomber dans le vide. Réveillé en sursaut, l’occupant d’une chambre du dernier étage avait crié « au voleur ». Obligé de courir, Mat avait pris plus de risques qu’il ne semblait… raisonnable… justement.
Ajustant son « bagage » presque sans y penser, il s’accroupit derrière la cheminée. Après quelques minutes, il posa la boîte sur le sol, car la poignée commençait à devenir désagréablement chaude.
Étudier le terrain en étant hors de vue se révéla plus rassurant, mais aussi peu encourageant. Contrairement à celui de Caemlyn ou de Tar Valon, le mur d’enceinte – qui reposait sur de gros contreforts de pierre noyés dans l’obscurité –, épais de quelque trois pieds, n’était pas particulièrement large. Bien entendu, trois pieds suffisaient pour qu’on puisse marcher sans danger, mais l’à-pic, des deux côtés, devait frôler les cent pieds, ce qui suffisait pour se fracasser le crâne, surtout quand on atterrissait sur des pavés.
Mais grâce aux maisons, arriver au sommet de ce mur ne devrait pas être trop dur. Et ensuite, ce sera une vraie promenade de santé jusqu’à la forteresse.
Enfin, une façon de parler… Vus de la position du jeune homme, les flancs de la Pierre ressemblaient à des falaises. L’escalade devait être réalisable, à partir du sommet de la muraille, mais…
Allons, bien sûr que c’est faisable ! Souviens-toi des falaises, dans les montagnes de la Brume…
Trois cents pieds de grimpette avant d’atteindre le chemin de ronde donnaient quand même à réfléchir. Il y avait peut-être des meurtrières plus bas, mais dans l’obscurité, Mat ne les distinguait pas. Et de toute façon, aucun être humain n’était assez mince pour passer par là.
Trois cents pieds, peut-être même trois cent cinquante… Bon sang ! Rand lui-même ne se lancerait pas dans une telle folie !
Mais c’était le seul chemin. Toutes les portes et les poternes qu’il avait repérées étaient fermées et semblaient assez solides pour résister à l’assaut d’un troupeau de taureaux. Et devant chacune, il y avait au moins dix soldats armés jusqu’aux dents.
Mat cligna des yeux et sursauta. Tendant le cou pour mieux voir, il fut vite certain de ne pas avoir la berlue. Un fou furieux était déjà en train d’escalader la paroi, et il avait déjà fait la moitié du chemin.
Fou furieux, vraiment ? Qui suis-je pour dire ça, moi qui vais bientôt emprunter le même chemin ? Mais cet abruti risque de déclencher une alerte, et c’est moi qui serai capturé à sa place.
L’étrange acrobate n’était plus en vue.
Qui est-ce, au nom de la Lumière ? Mais au fond, qu’en ai-je à faire, de son identité ? En tout cas, c’est une fichue façon de gagner un pari. Si je m’en sors, je les embrasserai toutes, y compris Nynaeve.
Mat étudia le mur de la forteresse à la recherche du meilleur endroit où faire sa tentative. Mais il se pétrifia soudain, car une lame venait de se plaquer sur sa gorge.
Puis l’instinct prit le dessus. Fauchant les jambes de son agresseur invisible avec son bâton, Mat écarta en même temps l’arme de sa trachée-artère. Hélas, un deuxième agresseur lui faucha à son tour les jambes, et il s’écroula, tombant presque sur le type qu’il avait renversé.
Mat roula sur les tuiles, perdant au passage son baluchon de fusées.
S’il tombe dans la rue, je briserai le cou à ces chiens !
Jouant du bâton, il eut le sentiment de faire mouche plusieurs fois. Il entendit même des grognements de douleur, mais une nouvelle fois, une lame se plaqua sur sa gorge – non, deux, à présent !
Le jeune homme s’immobilisa, les bras en croix. Tout bien pesé, ce n’étaient pas des lames, mais l’arête tranchante de fers de lance sombres qui ne reflétaient pas la lumière de la lune. Des lances très courtes, constata Mat en remontant le long des deux hampes pour découvrir le visage des hommes qui les tenaient. Mais ses agresseurs avaient la tête enveloppée dans un foulard, et un masque noir ne laissait visibles que leurs yeux.