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Que la Lumière me brûle ! Il a fallu que je tombe sur de vrais voleurs ! Qu’est-il donc arrivé à ma chance ?

Mat sourit, dévoilant au maximum ses dents afin que les deux types les voient.

— Je ne veux surtout pas vous empêcher de travailler, nobles sires… Si vous me fichez la paix, je vous rendrai la pareille sans jamais parler à personne de notre rencontre. (Les voleurs masqués ne bronchèrent pas plus que la pointe de leur arme.) Croyez-moi, je ne veux pas plus de publicité que vous… Je ne vous dénoncerai pas.

Les deux cambrioleurs continuèrent à le regarder, aussi immobiles que des statues.

Au nom de la Lumière ! je n’ai pas de temps à perdre avec des enfantillages ! Il est temps de jeter les dés.

Un court moment, Mat eut le sentiment que ces mots avaient un étrange écho dans sa tête. Prêt à passer à l’action, il serra plus fort son bâton, qu’il tenait encore contre son flanc… et faillit crier de douleur quand un pied s’écrasa sur son poignet.

Crétin que je suis ! J’ai oublié le premier homme que j’ai fait tomber !

Avisant une autre ombre derrière celle de cet agresseur, Mat regretta soudain beaucoup moins de ne pas avoir pu repasser à la contre-attaque. Face à tant d’adversaires, ses chances n’étaient vraiment pas bonnes…

Une botte souple montante lacée jusqu’au genou écrasait sa main. Ce détail vestimentaire éveilla en lui un souvenir. Celui d’un homme rencontré dans les montagnes… Étudiant la silhouette, Mat émit l’hypothèse que ses vêtements, pour être si peu visibles même dans le noir, devaient être dans les tons de gris ou d’ocre. À la taille, l’homme qui aimait piétiner les autres portait un long couteau mais pas d’épée. Et comme les deux autres, il était voilé de noir.

Voilé de noir !

Cette fois, Mat y était !

Des Aiels ! Mais bon sang ! que fichent-ils ici ?

Non sans éprouver une vive envie de vomir, le jeune homme se rappela que les Aiels se voilaient lorsqu’ils avaient l’intention de tuer.

— Oui, dit une voix masculine, nous sommes des Aiels.

Mat sursauta, stupéfait, car il n’aurait pas cru avoir parlé à voix haute.

— Tu danses bien, même quand on te prend par surprise, dit une voix féminine. (Celle de la fâcheuse qui lui écrasait le poignet, crut repérer Mat.) Un autre jour, j’aurai peut-être le temps de danser avec toi comme il convient…

Mat esquissa un sourire.

Si elle parle de danser, c’est qu’ils ne vont pas me tuer.

Hélas, il lui sembla se souvenir que le verbe « danser » avait un sens très particulier pour les Aiels.

Les fers de lance s’écartèrent du cou de Mat, puis des mains l’aidèrent à se relever. Une fois debout, il les chassa sans ménagement et entreprit d’épousseter ses vêtements comme s’il était dans une salle commune d’auberge et pas sur un toit obscur en compagnie de quatre Aiels. Dans tous les jeux, même celui de la mort, il était toujours payant de montrer à ses adversaires qu’on avait des nerfs d’acier.

En plus de leur couteau, les guerriers voilés portaient un carquois à la ceinture. Un arc pendait dans leur dos en même temps qu’un petit faisceau de ces étranges lances courtes, les pointes dépassant de leur épaule. S’avisant qu’il fredonnait Je suis au fond du puits, le jeune homme jugea plus judicieux de s’arrêter.

— Que fais-tu là ? demanda la voix d’homme.

Avec les voiles, Mat ne put pas déterminer de quelle gorge elle sortait. C’était celle d’un homme mûr, sûr de lui et habitué à commander. La femme était relativement facile à repérer à cause de sa taille, légèrement inférieure à la sienne. Mais les trois autres Aiels étaient tous au minimum plus grands que lui d’une bonne tête.

Aiels de malheur ! fulmina intérieurement Mat.

— Nous t’observons depuis un moment, continua l’homme, et nous t’avons vu étudier la forteresse sous toutes ses coutures. Pourquoi ?

— Je pourrais vous poser la même question ! lança soudain une nouvelle voix.

Mat fut le seul à sursauter quand un type en pantalon bouffant sortit des ombres. Pour avoir de meilleurs appuis sur les tuiles, l’inconnu était pieds nus.

— Je m’attendais à trouver des voleurs, pas des Aiels, mais n’allez pas croire que votre nombre m’impressionne. (Le bâton fin et souple que brandissait le type zébra l’air, sifflant comme la lanière d’un fouet.) Mon nom est Juilin Sandar, pisteur de mon état, et j’aimerais savoir ce que vous fichez tous sur ce toit à regarder la Pierre de Tear.

Mat secoua la tête, accablé.

Toute la ville s’est donné rendez-vous sur les toits, cette nuit ?

Il ne manquait plus que Thom vienne leur jouer un solo de harpe – ou qu’un voyageur égaré leur demande l’adresse d’une auberge.

Un fichu pisteur de voleurs !

Mais pourquoi les Aiels se montraient-ils si passifs ?

— Tu es discret, pour un citadin, dit celui qui devait être le chef des Aiels. Mais pourquoi nous suis-tu ? Nous n’avons rien volé. Et pourquoi as-tu si souvent regardé la Pierre toi aussi, ce soir ?

Même à la chiche lumière de la lune, la surprise de Sandar se vit comme le nez au milieu de la figure. Sursautant, il ouvrit la bouche… et la referma illico lorsque quatre autres guerriers voilés sortirent des ombres.

— On dirait que je suis piégé…, fit-il en s’appuyant à son bâton. Et que je vais devoir répondre à vos questions… (Il regarda la Pierre, puis secoua la tête.) Aujourd’hui, j’ai fait quelque chose qui m’a… perturbé… (Il semblait parler tout seul, comme s’il essayait de comprendre les événements qui l’avaient conduit jusque-là.) Une partie de moi me disait qu’il était juste d’obéir, et sur le coup, c’est ce qui m’est apparu. Mais une petite voix, depuis, me répète que je suis un traître. Je jurerais qu’elle se trompe, mais elle refuse de se taire, même si elle est à peine audible.

Il se tut et secoua de nouveau la tête.

— Je suis Rhuarc, dit le chef des Aiels, du clan des Neuf Vallées des Aiels Taardad. Jadis, j’étais un Aethan Dor, un Bouclier Rouge dans votre langue. Les Boucliers Rouges ont parfois le même genre de mission que les pisteurs de voleurs. Sandar, je te dis ça pour que tu saches que je n’ignore rien de tes activités ni du genre d’homme que tu es. Je ne te veux aucun mal, et pas davantage à tes concitoyens, mais nous ne tolérerons pas que tu donnes l’alarme. Si tu ne nous dénonces pas, tu vivras. Sinon…

— Si vous ne voulez pas nuire à la cité, que faites-vous ici ?

— La Pierre…, répondit simplement Rhuarc.

Après une brève réflexion, Sandar acquiesça.

— Encore un peu, et je souhaiterais que vous ayez le pouvoir de nuire à la forteresse… Je tiendrai ma langue.

Rhuarc se tourna vers Mat.

— Et toi, jeune impétueux sans nom ? Me diras-tu ce que tu fais sur ce toit ?

— Une petite promenade digestive…, lança Mat, nonchalant.

L’Aielle lui plaqua de nouveau son fer de lance sur la gorge. Prudent, il s’efforça de ne pas déglutir, afin d’éviter un lamentable accident.

Bon, au fond, je peux leur révéler quelques petites choses…

Il ne fallait surtout pas montrer qu’il était secoué par tout ça. Trahir une faiblesse devant un adversaire revenait à renoncer à tout avantage qu’on pouvait avoir sur lui. Très lentement, du bout de deux doigts, le jeune homme écarta le fer de lance de sa gorge. Il eut l’impression d’entendre rire l’Aielle, mais il n’en aurait pas mis sa tête à couper.