Mais leur butin restait plus qu’inquiétant.
Comme leurs « petits frères » les angreal, les sa’angreal permettaient à une Aes Sedai de canaliser plus de Pouvoir sans risquer d’être consumée. Les seules différences entre ces artefacts étaient la puissance et la rareté. Les ter’angreal n’avaient qu’un très lointain rapport. Bien moins rares que les angreal et les sa’angreal, ils utilisaient le Pouvoir au lieu de contribuer à son contrôle. Nul ne comprenait leur fonctionnement. Alors qu’un grand nombre fonctionnaient exclusivement au service d’une Aes Sedai ou d’une Naturelle, d’autres remplissaient leur office même entre les mains d’un profane.
D’après ce qu’on disait, les angreal et les sa’angreal étaient systématiquement de petits objets. En revanche, la taille des ter’angreal pouvait varier à l’infini. Trois mille ans plus tôt, des Aes Sedai les avaient fabriqués avec une fonction bien précise en tête. Depuis, d’autres Aes Sedai étaient mortes ou avaient perdu la capacité de canaliser en essayant de découvrir le bon usage de ces artefacts. Certaines érudites de l’Ajah Marron, encore aujourd’hui, consacraient leur vie à l’étude des ter’angreal.
Certains servaient bel et bien aux Aes Sedai, même s’ils ne remplissaient probablement pas leur mission d’origine. Le solide bâton blanc que les Acceptées brandissaient tout en prêtant les Trois Serments était un ter’angreal, et il les liait à leurs promesses aussi sûrement que si on les leur avait gravées sur tous les os. L’arche aux multiples entrées où les novices subissaient l’épreuve finale, avant d’être acceptées, en était un autre.
Il existait une multitude d’autres ter’angreal. Un bon nombre refusaient obstinément de fonctionner et une fraction non négligeable semblait n’avoir aucune utilité du tout.
Pourquoi ont-elles volé des artefacts dont personne ne sait se servir ? se demanda Egwene. Peut-être parce que l’Ajah Noir le sait, lui…
Cette idée retourna l’estomac de la jeune fille. Car le résultat risquait d’être dévastateur – plus encore, peut-être, que lorsqu’un sa’angreal tombait entre les mains d’un Suppôt des Ténèbres.
— Le vol fut le plus véniel de leurs péchés, cette nuit-là, dit la Chaire d’Amyrlin. Trois sœurs ont péri, ainsi que deux Champions, sept gardes et neuf domestiques. Des assassinats pour couvrir les vols et la fuite des coupables. Rien ne prouve que ces femmes aient appartenu à l’Ajah Noir… (Elle fit la grimace comme si ces deux mots avaient mauvais goût.) Mais comment ne pas le penser ? Pour être franche, j’en ai la certitude. Quand des têtes de poissons flottent dans une eau rouge de sang, inutile de voir les brochets argentés pour savoir qu’ils étaient là !
— Dans ce cas, pourquoi nous traite-t-on comme des criminelles ? demanda Nynaeve. Nous avons été piégées par une sœur de l’Ajah Noir. N’est-ce pas suffisant pour nous laver de tout soupçon ?
— C’est ce que tu crois, petite ? Au contraire, remercie la Lumière que je sois la seule, avec Leane et Verin, à connaître le rôle qu’a joué Liandrin dans votre « fugue ». Si ça s’ébruitait, le Conseil vous condamnerait à être calmées sur-le-champ. Encore plus sûrement que s’il avait vent de votre petite démonstration face aux Capes Blanches. Allons, ne jouez pas les innocentes, Verin m’a tout raconté.
— Ce n’est pas juste ! s’écria Nynaeve.
Leane parut ne pas apprécier son éclat, mais ça ne la découragea pas :
— C’est anormal. Et…
La Chaire d’Amyrlin se leva. Et cela suffit à réduire au silence l’ancienne Sage-Dame.
Egwene se félicita d’être restée bouche close. À ses yeux, Nynaeve était la personne la plus volontaire du monde. Du moins, jusqu’à ce qu’elle ait rencontré la femme à l’étole multicolore.
Nynaeve, garde ton calme ! Nous sommes des fillettes – non, des bébés – devant leur maman. Et cette mère-là ne se contentera pas de nous flanquer une bonne fessée.
Cela dit, le discours de la Chaire d’Amyrlin semblait offrir une échappatoire aux trois fugueuses. Egwene n’aurait su dire laquelle, mais son instinct lui soufflait que tout n’était pas perdu.
— Mère, excuse-moi d’intervenir, mais quel sort nous réserves-tu ?
— Quel sort, mon enfant ? J’ai l’intention de vous punir, Elayne et toi, parce que vous avez quitté la tour sans autorisation. Nynaeve, elle, sera châtiée pour être sortie de Tar Valon sans permission. Pour commencer, vous passerez toutes par le bureau de Sheriam Sedai. Je lui ai ordonné de vous faire tâter de la badine chaque matin afin que vous ne puissiez plus vous asseoir durant quelques semaines – sans un coussin, en tout cas. Les novices et les Acceptées ont déjà été informées de cette sanction.
Egwene en cilla de surprise. Se raidissant soudain, Elayne ne put retenir un petit cri et lâcha quelques mots entre ses dents.
Nynaeve fut la seule à ne pas réagir.
Qu’il s’agisse de corvées ou de coups de badine, les punitions restaient entre la Maîtresse des Novices et la fautive qui les recevait. En général, il s’agissait d’une novice, mais il arrivait qu’une Acceptée dépasse les bornes…
Sheriam ne rend jamais les châtiments publics, pensa Egwene, accablée. Quelle honte ce sera ! Mais être emprisonnée serait pire. Sans parler d’être calmée…
— Bien entendu, cette annonce publique fait partie intégrante de la sanction, précisa la Chaire d’Amyrlin comme si elle avait lu les pensées de la jeune fille. J’ai aussi fait savoir que vous seriez affectées aux cuisines jusqu’à nouvel ordre. Pour faire la plonge, naturellement. Et j’ai sous-entendu que ce « nouvel ordre » risquait de ne pas advenir avant la fin de vos jours. Avez-vous des objections à tout cela ?
— Non, mère, dit très vite Egwene.
Nynaeve détesterait récurer les chaudrons, ça se voyait sur son visage.
Allons, ça pourrait être pire ! Tellement pire, mon amie !
L’air pincé, l’ancienne Sage-Dame consentit à acquiescer.
— Et toi, Elayne ? demanda la Chaire d’Amyrlin. La Fille-Héritière du royaume d’Andor est habituée à davantage d’égards.
— Mère, je veux devenir une Aes Sedai !
Sans se rasseoir, Siuan s’empara d’une feuille de parchemin et entreprit de la lire. Lorsqu’elle releva les yeux, son sourire n’avait rien d’engageant.
— Si l’une d’entre vous avait été assez idiote pour se plaindre, j’aurais tellement salé votre addition, gamines, que vous auriez maudit votre mère de s’être un jour laissé embrasser par votre père. Comment avez-vous pu croire qu’il était bon de quitter la tour en catimini ? Un enfant ne serait pas tombé dans un piège si grossier ! Bon sang ! je vous apprendrai à réfléchir ! Et si je n’y arrive pas, je me servirai de vos carcasses pour calfeutrer les fuites d’une vanne !
Egwene se surprit à remercier en silence la Chaire d’Amyrlin. Mais ce n’était pas encore fini…
— Passons aux autres projets que j’ai pour vous… Depuis votre départ de la tour, vous semblez avoir toutes les trois développé votre aptitude à canaliser le Pouvoir. Vous avez beaucoup appris. Y compris des choses que j’entends vous voir oublier très vite.
— Mère, dit Nynaeve, je sais que nous avons… eh bien… commis quelques transgressions. Mais à partir de maintenant, nous nous efforcerons d’agir comme si nous avions prêté les Trois Serments.
Egwene eut du mal à en croire ses oreilles. Nynaeve, si conciliante ?
— Je l’espère bien… Si c’était possible, je vous ferai brandir le Bâton des Serments dès ce soir, mais il est réservé aux Aes Sedai, donc, je devrai me fier à votre bon sens, si vous en avez, pour vous garder entières. À propos, Elayne et Egwene, vous allez accéder au statut d’Acceptées.