La Fille-Héritière poussa un petit cri étranglé et Egwene murmura :
— Merci, mère…
Leane s’agita dans son coin. Egwene trouva qu’elle avait l’air mécontente. Pas surprise, car elle devait s’y attendre, mais profondément agacée.
— Inutile de me remercier… Vous êtes trop avancées pour rester de simples novices. Certaines sœurs penseront que vous ne méritez pas la bague, après vos méfaits, mais vous voir dans les graillons jusqu’aux coudes fera taire les critiques. Et si vous prenez ma décision pour une récompense, n’oubliez pas que les premières semaines dans les rangs des Acceptées servent à faire le tri entre les poissons frais et les morues pourries ! Ce qui vous attend vous fera regretter la douce époque du noviciat, et j’ai bien peur que certaines de vos formatrices en rajoutent, histoire de vous punir à leur façon. Bizarrement, je doute fort que vous osiez vous en plaindre. Ai-je tort ?
Je vais pouvoir apprendre, pensa Egwene. Choisir les cours qui m’intéressent et en savoir plus long sur les rêves…
Le sourire qui flottait sur les lèvres de la Chaire d’Amyrlin arracha la jeune fille à ses pensées. À l’évidence, la dirigeante suprême des Aes Sedai estimait qu’aucun « traitement de défaveur » ne serait trop dur s’il ne tuait pas les deux fugueuses.
Nynaeve affichait une compassion mêlée d’une vague terreur – comme si elle se souvenait avec horreur du début de sa formation d’Acceptée.
— Non, mère, nous ne nous plaindrons pas, dit Egwene d’une voix tremblante.
Elayne lui fit écho d’un ton encore plus étranglé.
— Dans ce cas, l’affaire est entendue. Elayne, ta mère n’a pas apprécié du tout ta disparition.
— Elle est au courant ?
Leane ricana et la Chaire d’Amyrlin fronça les sourcils.
— Comment le lui aurais-je caché ? Tu l’as ratée à un mois près, et c’est peut-être ta chance, parce que tu n’aurais sans doute pas survécu à une rencontre. Elle était assez furieuse pour faire un trou avec ses dents dans une rame ! Contre toi, contre moi, contre la Tour Blanche…
— J’imagine assez bien, mère…
— J’en doute, mon enfant… Tu viens de saboter une tradition aussi vieille que le royaume d’Andor. Une coutume plus forte que bien des lois. Morgase a refusé de repartir avec Elaida. Pour la première fois depuis la fondation du royaume, la reine d’Andor n’aura pas une Aes Sedai pour conseillère.
» Ta mère a exigé que je te renvoie à Caemlyn, si par hasard je te retrouvais. Je l’ai convaincue qu’une formation un peu plus longue te sauverait la vie. Elle voulait que tes deux frères cessent de s’entraîner avec les Champions. Les garçons l’en ont dissuadée, je ne sais fichtrement pas comment.
Elayne parut immergée dans ses pensées, comme si elle se représentait Morgase ruant dans les brancards.
— Gawyn est mon frère, dit-elle. Pas Galad.
— Ne sois pas enfantine ! Que tu l’aimes ou non, Galad et toi avez le même père, et il est donc ton frère. Je ne tolérerai plus que tu te comportes comme une gamine, mon enfant. Chez une novice, un peu de stupidité ne fait pas trop de mal. Chez une Acceptée, ce n’est pas admissible.
— C’est juste, mère…
— La reine a laissé à Sheriam une lettre pour toi. En plus de t’incendier copieusement, elle doit t’ordonner de revenir chez toi dès que tu en sauras assez pour ne pas te carboniser toute seule. Elle est sûre que quelques mois suffiront pour ça…
— Mère, je veux apprendre. (La voix d’Elayne ne tremblait plus.) Et devenir une Aes Sedai.
La Chaire d’Amyrlin eut un sourire encore plus sinistre que le précédent.
— Tant mieux pour toi, mon enfant, parce que je n’ai aucune intention de te rendre à Morgase. Tu as le potentiel d’être l’Aes Sedai la plus puissante qui ait vu le jour en mille ans. Pas question que je te lâche avant que tu aies reçu le châle en plus de la bague. Et tant pis si je dois te transformer en chair à saucisse pour y arriver ! Je ne te lâcherai pas ! Me suis-je bien fait comprendre ?
— Oui, mère, répondit Elayne d’un ton mal assuré.
À sa place, Egwene n’en aurait pas mené large non plus. Coincée entre Caemlyn et la Tour Blanche – piégée entre Morgase et la Chaire d’Amyrlin, comme un morceau de chiffon que se disputent deux chiens. S’il était arrivé à Egwene d’envier sa fortune et son destin à Elayne, ce n’était pas le cas en ce moment.
— Leane, dit soudain la Chaire d’Amyrlin, conduis Elayne dans le bureau de Sheriam. J’ai encore un mot ou deux à dire aux deux autres. Rien qui risque de les réjouir, je le crains…
Egwene et Nynaeve échangèrent un regard interloqué. Un instant, partager la même perplexité fit disparaître la tension qui régnait entre elles.
Que peut-elle vouloir nous dire qui ne soit pas pour les oreilles d’Elayne ? Au fond, je m’en moque, si elle n’essaie pas de m’empêcher d’apprendre. Mais pourquoi exclure Elayne ?
À la mention du maudit bureau, la Fille-Héritière tressaillit, mais elle se ressaisit très vite tandis que Leane se mettait en mouvement.
— Qu’il en soit ainsi, mère, dit la jeune fille.
Elle se fendit d’une révérence, sa robe faisant un parfait éventail, puis se redressa et suivit Leane, le menton fièrement pointé.
14
La piqûre des épines
La Chaire d’Amyrlin ne parla pas tout de suite. Allant se camper devant la fenêtre, les mains croisées dans le dos, elle contempla le jardin, en contrebas.
Enfin, elle prit une grande inspiration et parla sans se retourner.
— Pour le moment, j’ai empêché les fuites, mais pour combien de temps ? Les domestiques ne sont pas au courant des vols de ter’angreal, et ils n’ont pas fait le lien entre les morts et le départ de Liandrin avec ses complices. Pour eux, les meurtres sont le fait de Suppôts des Ténèbres. Bien sûr, je n’ai pas démenti… Des rumeurs commencent à circuler en ville sur une intrusion meurtrière de Suppôts dans la tour. Contre ça, je n’ai rien pu faire. C’est mauvais pour notre réputation, mais la vérité serait encore pire. Hors de la tour, personne ne sait que des Aes Sedai ont succombé. À l’intérieur, très peu de gens sont informés.
» Des Suppôts dans la Tour Blanche ! Quelle horreur ! J’ai passé ma vie à tenter d’empêcher ça. Si ça arrivait vraiment, je les pêcherais, je les viderais et je les accrocherais au soleil pour qu’ils sèchent !
Nynaeve coula à Egwene un regard perplexe – la jeune fille, elle, était carrément larguée par la métaphore – puis elle prit son courage à deux mains et demanda :
— Mère, serons-nous plus sévèrement punies ? Je veux dire : en plus de ce que tu nous as annoncé ?
La Chaire d’Amyrlin jeta un coup d’œil par-dessus son épaule aux deux jeunes femmes. Egwene vit que son regard était comme voilé.
— Plus sévèrement punies ? Tu peux le dire, oui… Des mauvaises langues affirmeront que vous promouvoir était une faveur. Mais toute rose a ses épines, et les véritables piqûres seront très douloureuses…
Elle se retourna, alla se rasseoir et replongea dans sa très dubitative méditation.
Voir la dirigeante des Aes Sedai douter ainsi noua les entrailles d’Egwene. La Chaire d’Amyrlin était toujours sûre d’elle-même et certaine de suivre le bon chemin. En d’autres termes, c’était l’incarnation même de la force. Malgré toute la puissance potentielle de la jeune fille, la femme assise en face d’elle avait assez de connaissances et d’expérience pour la manipuler comme une poupée de chiffon. Et voilà qu’elle hésitait comme une fillette qui doit plonger dans une mare mais qui ignore sa profondeur et ne sait pas non plus si le fond est tapissé de vase ou de cailloux. Ce spectacle terrorisait Egwene.