Que veut-elle dire par les « véritables piqûres » ? Au nom de la Lumière ! quel sort cruel nous réserve-t-elle ?
Alors qu’elle tapotait un coffret ouvragé posé devant elle, la Chaire d’Amyrlin le contemplait comme si son regard le traversait pour voir on ne savait quoi au-delà.
— La question est : À qui puis-je me fier ? Je devrais pouvoir me reposer sur Leane et Sheriam, au minimum. Mais prendrai-je ce risque ? Verin ? Ah ! Verin ! J’ai déjà mis entre ses mains davantage que ma vie, mais jusqu’où pourrai-je aller ? Moiraine… Elle, j’ai toujours cru qu’elle était fiable…
Egwene se sentit très mal à l’aise. Que savait exactement la dirigeante des Aes Sedai ? Hélas, ce n’était pas le genre de question qu’on pouvait poser à quelqu’un de si important.
Mère, sais-tu qu’un jeune homme de mon village – accessoirement, le garçon que je pensais épouser un jour – est le Dragon Réincarné ? Sais-tu que deux de tes Aes Sedai l’assistent de leur mieux ?
Quoi qu’il en soit, la Chaire d’Amyrlin ne pouvait pas savoir qu’elle avait rêvé de Rand, la nuit précédente, le voyant fuir Moiraine.
Vraiment, elle ne peut pas savoir ?
Dans le doute, Egwene préféra ne rien dire.
— Que signifie cette histoire d’épines ? demanda Nynaeve.
La Chaire d’Amyrlin relevant brusquement la tête, l’ancienne Sage-Dame continua sur un ton plus humble :
— Quelles autres punitions nous attendent, mère ? Désolée, mais je n’ai rien compris à ton monologue sur la confiance. Mais si tu veux mon opinion, Moiraine est indigne de la tienne…
— C’est ce que tu penses ? Une année passée hors de ton village, et tu te crois apte à dire quelle Aes Sedai est fiable, et quelle autre ne l’est pas ? Alors que tu sais à peine lever une voile, tu te prends pour un vieux loup de mer ?
— Ses paroles ont dépassé sa pensée, mère, intervint Egwene.
C’était faux, car Nynaeve avait au contraire modéré sa hargne contre Moiraine. Mais quand Egwene lui jeta un regard d’avertissement, l’ancienne Sage-Dame tira nerveusement sur sa natte.
— Au fond, qui peut savoir ? souffla la Chaire d’Amyrlin comme si elle pensait tout haut. La confiance est une notion aussi glissante qu’un plein panier d’anguilles. L’important, c’est que je suis obligée de me reposer sur vous, même si vous êtes fragiles comme des roseaux.
— Fragiles, mère ? répéta Nynaeve, l’air pincé.
La Chaire d’Amyrlin ne releva pas l’interruption.
— Liandrin a pour de bon essayé de vous utiliser pour calfeutrer les fuites d’une vanne, et ça ne lui a pas réussi… Je me demande si elle n’est pas partie parce qu’elle savait que vous alliez revenir et la démasquer. En conséquence, je dois déduire que vous ne faites pas partie de… Je préférerais manger crues les arêtes et les entrailles d’un poisson, mais il faudra pourtant que je m’habitue à dire ce nom. L’Ajah Noir… Voilà de quoi vous ne faites probablement pas partie.
Egwene en couina de surprise.
Nous, membres de l’Ajah Noir ? Par la Lumière !
— Probablement ? explosa Nynaeve. Comment oses-tu nous soupçonner d’un tel forfait, mère ?
— Si tu veux le savoir, continue comme ça ! Tu as les pouvoirs d’une Aes Sedai, à tes bonnes heures, mais tu es encore très loin d’en être une. Alors, tu veux me défier ? Parle, si tu as des choses à dire. Quand j’en aurai fini avec toi, je promets de te laisser implorer mon pardon. Minable petit roseau, je te briserai sans y penser, parce que je suis à bout de patience.
Nynaeve fit mine de relever le défi, mais elle se ravisa, prit une grande inspiration et parla d’un ton beaucoup plus modéré – pas vraiment conciliant, mais presque :
— Pardonne-moi, mère. Mais tu ne devrais pas… Nous ne sommes pas… Enfin, nous ne… hum…
Étouffant un sourire, la Chaire d’Amyrlin se radossa à son fauteuil.
— Ainsi, tu peux te contenir, quand tu l’as décidé… Une information précieuse…
Egwene se demanda jusqu’à quel point il s’était agi d’une sonde, histoire d’en découvrir plus sur l’ancienne Sage-Dame. Mais à voir les rides de tension, autour des yeux de la dirigeante des Aes Sedai, elle songea que sa réserve de patience était peut-être bel et bien épuisée.
— Je regrette de ne pas avoir trouvé une astuce pour t’octroyer le châle dès aujourd’hui, mon enfant… Selon Verin, tu es déjà aussi puissante que toutes les autres sœurs.
— Le châle ? s’écria Nynaeve. Moi, une Aes Sedai ?
La Chaire d’Amyrlin eut un geste las, comme si elle jetait au loin un objet dont elle regrettait en même temps de se séparer.
— Inutile de pleurer sur ce qui est impossible… Comment te promouvoir au rang d’Aes Sedai et te condamner, le même jour, à la corvée de vaisselle ? De plus, Verin m’a prévenue que tu ne sais pas encore canaliser le Pouvoir à volonté, sauf quand tu es hors de toi. Si tu avais fait mine de recourir au saidar devant moi, je t’aurais immédiatement coupée de la Source Authentique. Les ultimes épreuves requises pour obtenir le châle exigent qu’on soit capable de canaliser tout en restant de marbre sous une extrême pression. Je n’ai pas assez d’autorité pour passer outre cette exigence. Et si je l’avais, je ne le ferai pas…
Sonnée, Nynaeve regardait la Chaire d’Amyrlin comme si elle ne comprenait plus rien à rien.
— Mère, je ne saisis pas, dit Egwene.
— Le contraire m’aurait étonnée, dans ce contexte… Vous êtes les deux seules personnes dont je peux être absolument sûre. Les deux seules qui n’appartiennent de toute évidence pas à… l’Ajah Noir. (Ces deux mots semblaient toujours laisser un goût atroce sur la langue de la Chaire d’Amyrlin.) Liandrin et ses douze complices sont parties, mais qui me dit qu’elles étaient les seules sœurs noires ? N’ont-elles pas laissé à la Tour Blanche certaines de leurs complices ? Comme un récif, dans des eaux peu profondes, qu’on ne voit pas avant qu’il ait ouvert une voie d’eau dans la coque. Il se peut que je ne découvre rien avant qu’il soit trop tard, mais je ne laisserai pas Liandrin et ses sbires s’en tirer à si bon compte. Pas après les vols, et surtout pas après les meurtres. Personne ne tue mes gens sans en payer un jour le prix. Et je ne permettrai pas que treize Aes Sedai parfaitement formées servent les Ténèbres. Non, je les trouverai, et je les ferai calmer.
— Je ne vois pas le rapport avec nous, dit Nynaeve.
Et si elle l’entrevoyait, ce qu’elle découvrait ne semblait pas lui plaire.
— C’est simple, petite… Vous devez devenir mes molosses lancés aux trousses de l’Ajah Noir. Personne ne se doutera que vous accomplissez cette mission. Deux Acceptées pas totalement formées et humiliées en public par la Chaire d’Amyrlin en personne.
— C’est de la folie ! s’écria Nynaeve, les yeux ronds de stupeur et de terreur. Ce sont de vraies Aes Sedai ! Egwene était encore une novice ce matin, et je suis incapable d’allumer une bougie avec le Pouvoir, sauf quand je suis furieuse. À nous deux, quelles chances aurions-nous de survivre ?
Egwene acquiesça de bon cœur, la gorge sèche comme du vieux parchemin.
Traquer l’Ajah Noir ? Je préférerais partir à la chasse à l’ours armée d’une badine. Elle veut nous effrayer – une autre forme de punition.
La Chaire d’Amyrlin hocha également la tête.