— Tout ce que vous dites est vrai… Mais chacune de vous est au minimum l’égale de Liandrin en puissance pure, et c’est elle la plus forte du groupe. Je sais, elles sont entraînées et pas vous. Et je suis au courant de tes… limites, Nynaeve. Mais faute d’aviron, gamine, on rame avec n’importe quelle planche pour ramener le bateau au port.
— Mais ça ne servirait à rien…, couina Egwene.
Elle détestait que sa voix s’étrangle ainsi, mais elle avait bien trop peur pour en avoir honte.
Elle est sérieuse ! Par la Lumière ! elle ne plaisantait pas ! Liandrin m’a livrée aux Seanchaniens, et cette femme veut que je traque treize sœurs noires ?
— Avec les cours, les exercices et les corvées – sans compter qu’Anaiya Sedai voudra sûrement continuer à m’étudier pour savoir si je suis une Rêveuse… Mère, avec tout ça, j’aurai à peine le temps de dormir et de manger. Alors, traquer qui que ce soit…
— Tu te débrouilleras, voilà tout, dit la Chaire d’Amyrlin comme si débusquer des sœurs noires était aussi simple que bien briquer un parquet. Une Acceptée choisit ses matières – dans un certain cadre, bien sûr – et le temps qu’elle veut y consacrer. Quant au règlement, il est un peu plus souple que pour les novices. Petite, il faut trouver les vers qui rongent le fruit.
Egwene consulta Nynaeve du regard. Mais son amie s’adressa à la Chaire d’Amyrlin :
— Pourquoi Elayne est-elle exclue ? Pas parce que tu la soupçonnes d’appartenir à l’Ajah Noir, n’est-ce pas ? Donc, c’est parce qu’elle est la Fille-Héritière du royaume d’Andor…
— Quand tu lances tes filets, petite, la pêche est miraculeuse ! Oui, c’est bien ça. Je l’enrôlerais si c’était possible, mais pour le moment, Morgase rue déjà assez dans les brancards. Quand je l’aurai proprement bouchonnée et remise dans le droit chemin, cette jolie pouliche pourra peut-être se joindre à vous. J’ai bien dit « peut-être »…
— Si c’est comme ça, mère, ne mêle pas Egwene à cette histoire. Elle est à peine sortie de l’adolescence… Je serai ton molosse, c’est promis.
Egwene voulut s’écrier qu’elle était adulte, mais la Chaire d’Amyrlin lui brûla la politesse :
— Je ne t’utilise pas comme un appât, mon enfant. Si j’avais cent candidates possibles, ça ne me satisferait quand même pas. Mais il n’y a que vous deux, et je devrai faire avec…
— Nynaeve, intervint Egwene, je ne te comprends pas… Tu veux jouer les molosses ?
— Ce que je veux ne compte pas… Mais je préfère chasser les sœurs noires que me demander si l’Aes Sedai qui me donne un cours en est une. Et quoi que ces femmes préparent, je n’ai pas l’intention d’attendre la catastrophe les bras croisés…
La décision qu’Egwene prit d’instinct lui déchira les entrailles.
— Dans ce cas, j’en suis aussi… Pas question non plus que je reste les bras croisés…
Voyant que Nynaeve allait discutailler, Egwene sentit monter en elle une colère délicieusement réconfortante, après un régime exclusivement à base de peur.
— Et ne répète surtout pas que je suis trop jeune ! Au moins, je sais canaliser le Pouvoir quand j’en ai besoin. Enfin, la plupart du temps… Nynaeve, je ne suis plus une gamine !
Nynaeve tira frénétiquement sur sa natte, les lèvres pincées. Puis elle se détendit un peu…
— Tu as grandi, c’est ça ? J’ai dit moi-même que tu étais une femme… Mais je n’y croyais pas vraiment… Jeune fille – non, jeune femme –, tu viens de sauter avec moi dans un chaudron, et il se pourrait bien que quelqu’un allume le feu dessous.
— Je sais, répondit simplement Egwene, fière que sa voix ne tremble pas.
La Chaire d’Amyrlin souriait comme si elle était soulagée. Mais dans son regard, Egwene vit une lueur malicieuse, comme si elle avait su depuis le début où en viendraient les choses.
Toujours ce sentiment de sentir les fils qui lui faisaient bouger les membres…
— Verin…, souffla la Chaire d’Amyrlin. Si quelqu’un est fiable, c’est bien elle. De plus, elle en sait aussi long que moi, et peut-être même plus… (Elle cessa de parler pour elle-même.) Verin vous communiquera tout ce que nous savons sur Liandrin et ses complices. Elle vous fournira aussi une liste des ter’angreal volés et de leurs usages, quand nous les connaissons. Quant aux sœurs noires qui pourraient toujours être ici… Ouvrez les oreilles et les yeux, et posez les bonnes questions aux bonnes personnes… Soyez discrètes, comme des souris. Dès que vous avez un soupçon, venez m’en parler. Personne ne trouvera ça bizarre, puisque vous êtes punies. Vous me ferez des rapports plus complets quand je vous convoquerai pour « voir où vous en êtes ». N’oubliez pas que les sœurs noires n’hésitent pas à tuer.
— Tout ça est bien beau, dit Nynaeve, mais nous restons des Acceptées obligées de se frotter à des Aes Sedai. Si une sœur nous dit ne nous occuper de nos affaires – ou nous force à aller laver son linge – nous serons contraintes d’obéir. De plus, certains secteurs de la tour sont interdits aux Acceptées. Et certaines activités aussi. En outre, si nous démasquions une sœur noire, elle pourrait ordonner aux gardes de nous enfermer dans nos chambres, et ils obéiraient. Qui croirait à la parole d’une Acceptée face à celle d’une Aes Sedai ?
— En règle générale, vous devrez travailler dans le cadre des prérogatives d’une Acceptée, afin qu’on ne vous soupçonne pas.
La Chaire d’Amyrlin ouvrit le coffre noir posé devant elle. Regardant les deux jeunes femmes comme si elle hésitait encore, elle finit par en sortir plusieurs petites feuilles de parchemin soigneusement pliées. Les étudiant soigneusement, elle en choisit deux et, après avoir remis les autres en place, les tendit à ses deux « molosses ».
— Cachez-les bien, et utilisez-les uniquement en cas d’urgence.
Egwene déplia son message et découvrit qu’il portait le sceau à la Flamme Blanche.
« Tout ce que fait la personne porteuse de ce document est couvert par mon autorité, consécutivement à des ordres que j’ai donnés. J’entends qu’on ne lui fasse pas obstacle et qu’on lui obéisse.
Siuan Sanche
Gardienne des Sceaux
Flamme de Tar Valon
Et Chaire d’Amyrlin. »
— Avec ce texte, dit Nynaeve, qui avait imité Egwene, rien ne m’est interdit… Diriger les gardes. Commander les Champions… (Elle eut un petit rire.) Et même obliger l’un d’eux à danser avec moi !
— Exact, du moins jusqu’à ce que je l’apprenne… Parce que si tu n’as pas une bonne raison, je te ferai regretter de ne pas être tombée entre les mains de Liandrin.
— Je n’ai pas l’intention d’abuser de ce pouvoir, crut bon de préciser Nynaeve. Je voulais seulement souligner qu’il est… eh bien, plus étendu que je l’aurais cru.
— Si tu dois en avoir besoin, mieux vaut qu’il en soit ainsi. Mais n’oublie pas, petite : un Suppôt ou un Fils de la Lumière n’en auront rien à faire. Et ils te tueront sans doute si tu le leur montres. Ce document est un bouclier, mais le parchemin n’est pas très épais, et sur celui-là, il y a en quelque sorte une cible dessinée…
— Oui, mère, répondirent en chœur Egwene et Nynaeve.
La jeune fille rangea le précieux document dans sa bourse et se jura de ne l’en sortir qu’en cas d’extrême urgence.
Et comment saurai-je que c’est le moment ?
— Et Mat ? demanda Nynaeve. Mère, il est très malade, et je ne lui donne pas beaucoup de temps…
— Je vous ferai parvenir de ses nouvelles.
— Mais…
— Je vous tiendrai au courant ! Maintenant, dehors, les gamines ! Tous les espoirs de la tour sont entre vos mains. Filez prendre un peu de repos. Mais ne ratez pas votre rendez-vous avec Sheriam… et avec les chaudrons.