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Egwene se redressa et pressa le pas pour ne pas se laisser distancer. Au sortir d’un croisement de couloirs, un homme en pantalon et veste marron fut soudain en vue. Tournant le dos aux deux femmes, il était en équilibre sur la demi-pointe d’un pied, l’autre en suspension dans l’air comme s’il avait été pétrifié en pleine course.

Si le tueur devait avoir l’impression d’être englué dans de la gelée, il n’était prisonnier que d’une simple masse d’air. Egwene se souvenait très bien du « truc » de la Chaire d’Amyrlin – la scène s’était passée dans la cabine d’un bateau – mais elle aurait été incapable de le reproduire. Nynaeve avait besoin de voir une seule fois une manipulation pour l’intégrer à son répertoire. Quand elle réussissait à canaliser, bien entendu…

Soudain, la surprise et la terreur coupèrent Egwene de la Source Authentique. Le manche d’une dague dépassait de la poitrine du tireur. Son visage était cireux et la mort voilait déjà ses yeux mi-clos. Lorsque Nynaeve relâcha l’emprise de l’air sur son corps, il s’écroula comme une masse.

C’était un homme sans caractéristiques frappantes. Taille moyenne, corpulence moyenne, traits passe-partout… Dans un groupe de trois ou quatre passants, Egwene ne l’aurait sûrement pas reconnu, même si elle l’avait vu dix minutes plus tôt. Mais après un examen minutieux, un détail la frappa enfin : il manquait une arbalète pour faire de lui le tireur embusqué.

— Nynaeve, il avait nécessairement un complice… Quelqu’un a pris son arbalète. Sans doute son meurtrier… Un assassin qui nous vise peut-être en ce moment même.

— Du calme… (Nynaeve sonda les deux extrémités du couloir en tirant nerveusement sur sa natte.) Ne t’affole pas, et nous trouverons une idée…

Elle s’interrompit, car des bruits de pas retentissaient dans la rampe menant à leur étage.

Le cœur d’Egwene battit la chamade. Les yeux rivés sur l’endroit où allait déboucher l’intrus, elle tenta de toucher de nouveau le saidar, mais dans un tel état d’excitation, contrairement à Nynaeve, elle avait assez peu de chances d’y parvenir.

Sheriam Sedai apparut dans le couloir et se pétrifia devant le spectacle qu’elle découvrit.

— Au nom de la Lumière ! qu’est-il arrivé ici ?

Elle se ressaisit et rejoignit à grands pas les deux jeunes femmes.

— Nous venons de le découvrir…, dit Nynaeve tandis que la Maîtresse des Novices s’agenouillait près du cadavre.

Sheriam posa une main sur la poitrine de l’homme et la retira très vite, comme si elle s’était brûlée. Mobilisant tout son courage, elle recommença, attendit quelques instants et souffla :

— Mort… Oui, aussi mort qu’il est possible de l’être… Et même plus… (Se relevant, elle tira un mouchoir d’un des gants glissés à sa ceinture et s’essuya les doigts.) Vous l’avez découvert comme ça ?

Egwene acquiesça. Si elle parlait, Sheriam comprendrait immédiatement qu’elle mentait.

— Oui, comme ça, confirma Nynaeve d’un ton très assuré.

— Un homme mort dans les quartiers des novices, ce serait déjà un scandale. Mais ça…

— Qu’y a-t-il de spécial ? demanda Nynaeve. Et comment peut-on être plus que mort ?

Sheriam dévisagea tour à tour les deux jeunes femmes.

— C’est un Sans-Âme… Un Homme Gris…

Distraitement, elle s’essuya de nouveau les doigts tout en baissant un regard inquiet sur le mort.

— Un Sans-Âme ? répéta Egwene d’une voix étranglée.

— Un Homme Gris ? lança Nynaeve.

— Normalement, ça ne devrait pas faire partie de votre programme, mais avec vous, les règles ont vite tendance à passer par-dessus bord… Les Sans-Âme, ou Hommes Gris, renoncent à leur âme, justement, pour être de meilleurs assassins au service du Ténébreux. Du coup, ils ne sont plus vraiment vivants… Ou plutôt, ni morts ni vivants, si vous préférez… Malgré le nom « Homme Gris », des femmes figurent parmi ces tueurs impitoyables. Mais elles sont très rares. Même chez les Suppôts des Ténèbres, peu d’entre elles sont assez stupides pour consentir un sacrifice pareil.

» Ces tueurs passent si bien inaperçus qu’on ne les remarque pas avant qu’il soit trop tard. Cet homme était déjà mort quand il marchait encore. À présent, seuls mes yeux me disent que sa dépouille est celle d’une créature vivante. Je ne sens rien, comprenez-vous ? (Sheriam regarda les deux fugueuses d’un œil soupçonneux.) Depuis les guerres des Trollocs, aucun Homme Gris n’était entré à Tar Valon.

— Qu’allez-vous faire ? demanda Egwene.

Voyant Sheriam plisser le front, elle se hâta d’ajouter :

— Si je peux me permettre de demander, Maîtresse des Novices.

L’Aes Sedai hésita un instant.

— Pourquoi te refuser ça, au fond ?… Après tout, vous avez eu la malchance de le trouver. Pour te répondre, la Chaire d’Amyrlin décidera, mais dans les circonstances actuelles, je doute qu’elle veuille ébruiter cette affaire. De fait, il y a assez de rumeurs comme ça. Vous ne parlerez de cette histoire à personne d’autre que moi – et la Chaire d’Amyrlin, si c’est elle qui évoque en premier le sujet.

— Compris, Aes Sedai, dit Egwene, pleine de ferveur.

Le ton de Nynaeve fut beaucoup moins enthousiaste.

Comme si elle avait tenu leur obéissance pour un acquis, Sheriam ne daigna pas notifier aux deux jeunes femmes qu’elle les avait entendues.

— Il sera impossible de cacher qu’un homme est mort ici, dit-elle.

L’aura du Pouvoir l’enveloppa. Jaillissant du néant, un étrange demi-cylindre semi-opaque vint recouvrir la dépouille, la dissimulant presque.

— Voilà… Ainsi, personne ne pourra, en le touchant, découvrir qui il était vraiment. Je ferai en sorte qu’on ait emporté le tout avant le retour des novices. Quant à vous deux, fichez le camp d’ici. Nynaeve, ta chambre me semble une excellente destination. Dans votre situation, mes enfants, si on découvre que vous avez joué un rôle dans cette histoire, même minime, ça ira mal pour vous… Allez, débarrassez-moi le plancher !

Egwene salua l’Aes Sedai et tira sur la manche de Nynaeve.

Mais l’ancienne Sage-Dame refusa de filer.

— Sheriam Sedai, pourquoi êtes-vous venue ici ?

Un instant, Sheriam en resta bouche bée. Mais elle se reprit très vite, et, les poings plaqués sur les hanches, foudroya l’impertinente du regard.

— La Maîtresse des Novices a-t-elle besoin d’un prétexte pour inspecter ces quartiers ? Et est-ce que ce sont maintenant les Acceptées qui interrogent les Aes Sedai ? La Chaire d’Amyrlin n’a pas renoncé à tirer quelque chose de vous… Moi, je me pique de vous apprendre les bonnes manières, au minimum ! Alors, déguerpissez avant que je vous convoque dans mon bureau pour une « entrevue » qui servira de prologue au rendez-vous que nous avons déjà.

Une idée traversa soudain l’esprit d’Egwene.

— Pardonnez-moi, Sheriam Sedai, mais je dois aller chercher ma cape. Je meurs de froid.

La jeune fille partit au pas de course dans la galerie avant que l’Aes Sedai ait pu le lui interdire.

Si Sheriam trouvait le carreau d’arbalète devant sa porte, il y aurait beaucoup trop de questions. Et Egwene ne pourrait plus prétendre qu’elle avait découvert par hasard un cadavre sans aucun lien avec elle.