Quand elle arriva devant sa chambre, le projectile n’était plus nulle part en vue. De sa présence, il ne restait plus qu’une entaille, sur le mur.
Comment a-t-il pu disparaître sans que nous nous en apercevions ? L’œuvre d’un autre Homme Gris !
Le flot de Pouvoir qui déferla en elle indiqua à Egwene qu’elle avait d’instinct puisé dans la Source Authentique. Malgré ça, ouvrir sa porte et entrer dans sa chambre lui coûta un effort surhumain. Par bonheur, il n’y avait personne caché dans la pièce. Décrochant sa cape blanche d’un portemanteau, elle sortit en trombe et garda le contact avec le saidar jusqu’à ce qu’elle ait quasiment rejoint Nynaeve et Sheriam.
Pendant sa brève absence, les deux femmes devaient avoir eu une autre prise de bec. Faisant mine d’être docile comme un agneau, Nynaeve donnait surtout l’impression qu’elle avait des aigreurs d’estomac. Furibarde, la Maîtresse des Novices semblait avoir envie de réduire en bouillie l’ancienne Sage-Dame, et elle ne paraissait guère mieux disposée vis-à-vis d’Egwene.
— Désolée, Sheriam Sedai… (Tout en s’inclinant, la jeune fille réussit à poser la cape sur ses épaules.) Découvrir le cadavre d’un homme… d’un Homme Gris, même… Ce doit être le choc, mais je suis morte de froid. Puis-je me retirer ?
Sheriam acquiesça sèchement.
Dès que Nynaeve eut salué la Maîtresse des Novices, Egwene la prit par le bras et l’entraîna avec elle.
— Tu veux nous attirer encore plus d’ennuis ? demanda-t-elle quand elles furent deux étages plus bas. Que lui as-tu dit d’autre, pour qu’elle soit dans cet état ? Une question impertinente ? J’espère que tu as appris quelque chose d’intéressant, parce que ça risque de te coûter cher.
— Elle n’aurait rien dit… Pour accomplir notre mission, il faut poser des questions. Si nous ne prenons aucun risque, nous n’apprendrons jamais rien.
— D’accord, mais sois un peu plus prudente.
À voir son expression, Nynaeve n’était nullement disposée à éviter le danger.
— Le carreau a disparu, soupira Egwene. Un autre Homme Gris a dû le récupérer.
— C’est pour ça que tu… ? Par la Lumière !
Nynaeve tira très fort sur sa natte.
— Avec quoi a-t-elle recouvert le… défunt ? demanda Egwene.
Tant que possible, elle préférait éviter d’associer les mots « homme » et « gris ».
— De l’Air… Un truc très malin. Et dont je pense pouvoir me resservir profitablement.
Le Pouvoir de l’Unique se subdivisait en cinq pouvoirs bien distincts : la Terre, l’Air, le Feu, l’Eau et l’Esprit. Chaque « Talent » reposait sur une combinaison différente de ces cinq éléments.
— Je ne comprends pas toujours la façon dont les Pouvoirs œuvrent ensemble. Pour la guérison, par exemple, je vois l’utilité de l’Esprit, voire de l’Air, mais que vient faire l’Eau là-dedans ?
Nynaeve se tourna vivement vers sa jeune amie.
— Quelle mouche te pique, à babiller ainsi ? As-tu oublié notre mission ?
Les deux amies venaient d’atteindre les quartiers des Acceptées, un ensemble de galeries configuré comme la résidence des novices, mais avec moins d’étages.
Bien qu’il n’y eût personne, à part une Acceptée qui courait dans une galerie, bien plus bas, l’ancienne Sage-Dame baissa la voix :
— As-tu oublié l’Ajah Noir ?
— Je m’y efforce ! s’écria Egwene. Pour un moment, au moins. J’essaie aussi de ne pas penser au cadavre d’un tueur qui a failli me faire éclater la tête – ni à son complice, qui pourrait bien recommencer d’ici peu. (Elle se tapota l’oreille, toujours douloureuse même si le sang avait séché.) Nous avons de la chance d’être encore en vie.
L’expression de Nynaeve se radoucit. Mais quand elle parla, elle recouvra son ancienne autorité de Sage-Dame trop souvent contrainte de dire – pour leur bien – des choses désagréables aux gens.
— Souviens-toi du cadavre, Egwene. N’oublie pas que ce Sans-Âme voulait te tuer. Pense à l’Ajah Noir à chaque seconde de ton existence. Parce que si tu relâches un instant ta vigilance, tu risques de ne jamais vivre l’instant suivant…
— Je sais, mais je ne suis pas obligée de trouver ça plaisant.
— As-tu relevé l’omission de Sheriam ?
— Pardon ?
— Elle ne s’est jamais demandé qui avait pu poignarder ce type… Allons, suis-moi. Ma chambre n’est pas loin et tu pourras te reposer pendant que nous parlerons.
16
Un, deux et…
La chambre de Nynaeve était beaucoup plus grande que celle d’une novice. De plus, elle disposait d’un véritable lit, pas d’une niche aménagée dans le mur. À la place du rituel tabouret, deux fauteuils à dossier rembourré lui permettaient de recevoir confortablement des visiteuses. Enfin, elle rangeait ses vêtements dans une armoire au lieu de les accrocher à un portemanteau.
Le mobilier très ordinaire aurait convenu à merveille à l’intérieur d’une ferme raisonnablement prospère. Mais par rapport aux novices, les Acceptées vivaient dans le luxe. Dans son fief, Nynaeve pouvait même bénéficier du confort d’un tapis – petit mais pas vraiment laid avec ses motifs géométriques jaunes et rouges sur fond bleu.
Quand Nynaeve et Egwene y entrèrent, la chambre n’était pas vide. Elayne les y attendait, debout devant la cheminée, les bras croisés et les yeux rouges de colère – mais pas seulement à cause de ça, semblait-il. Deux grands jeunes hommes s’étaient approprié les fauteuils, où ils se prélassaient sans complexes. Le premier, sa veste ouverte laissant apercevoir une chemise blanche immaculée, arborait les mêmes yeux et les mêmes cheveux qu’Elayne. Rien d’anormal à ça, songea Egwene, puisque c’était son frère.
Environ de l’âge de Nynaeve, le second garçon, sa veste grise boutonnée jusqu’au col, avait des yeux et des cheveux noirs. D’une minceur athlétique, il se leva avec la grâce et la confiance d’un escrimeur entraîné.
Alors qu’il la saluait, Egwene se dit pour la énième fois qu’elle n’avait jamais vu un homme aussi beau. Oui, Galad était vraiment magnifique…
— Je suis ravi de te revoir, dit-il en prenant entre les siennes la main de la jeune fille. Je me suis inquiété à ton sujet… Enfin, je voulais dire, nous nous sommes inquiétés à ton sujet.
Son pouls s’accélérant, Egwene retira sa main de peur que le jeune homme s’en aperçoive.
— Merci, Galad…
Par la Lumière ! il est extraordinairement beau.
Egwene s’ordonna d’arrêter de penser ainsi, mais ça n’eut pas un grand effet. Tirant sur les plis de sa robe, elle regretta que Galad la voie vêtue d’un vulgaire sac blanc. Une robe de soie aurait été tellement plus seyante. Voire une de ces robes domani dont Min lui avait parlé, ces tenues si fines et si bien coupées qu’elles paraissaient transparentes alors que ce n’était pas le cas. S’empourprant, elle chassa cette image de son esprit et rougit davantage encore en songeant que Galad la regardait. Mais il devait être habitué, puisque toutes les femmes de la tour, de la plus humble servante aux Aes Sedai elles-mêmes, regardaient Galad comme s’il leur inspirait exactement les mêmes pensées. De plus, il affichait ce sourire qui semblait ne s’adresser qu’à elle. Une vraie torture.
Par la Lumière ! s’il devine mes pensées, si peu que ce soit, j’en mourrai de honte !
Le frère d’Elayne se pencha en avant dans son fauteuil.
— La question est de savoir où tu étais… Mes amis, ma sœur élude mes questions comme si elle avait des figues plein les poches et refusait de les partager.
— Gawyn, je t’ai déjà dit que ça ne te regardait pas ! Nynaeve, je venais ici pour avoir un peu de compagnie, ils m’ont vue et il n’y a pas eu moyen de les décrocher de mes basques.