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— Mais pourquoi irait-elle dans ce sens ? demanda Elayne.

— La Tour Blanche a des raisons que la raison ignore, mon enfant… Je ne connais pas la réponse à ta question. Selon ce qui sert le mieux leurs intérêts, les Aes Sedai choisiront de guérir ou de ne pas guérir Mat. Aucun des Trois Serments ne les oblige à le sauver. Pour la Chaire d’Amyrlin, il n’est qu’un outil, exactement comme nous. Elle nous utilisera pour combattre l’Ajah Noir, mais lorsqu’on casse un outil, et qu’il se révèle irréparable, on ne pleure pas sa triste fin. On s’en procure un autre, et voilà tout ! Vous ne devriez jamais oublier ça, toutes les deux…

— Que pouvons-nous faire pour Mat ? demanda Egwene.

Nynaeve alla ouvrir son armoire, fourragea dedans et en sortit un petit sachet d’herbes.

— Avec mes potions, et pas mal de chance, je le tirerai peut-être de là.

— Verin n’a pas réussi, dit Elayne, même avec l’aide de Moiraine, qui s’est aidée d’un angreal. Nynaeve, si tu canalises trop de Pouvoir, tu risques d’être réduite en cendres. Ou de te calmer toute seule, si tu as de la chance. En admettant qu’on puisse dire les choses comme ça…

L’ancienne Sage-Dame haussa les épaules.

— On me répète sans cesse que j’ai le potentiel suffisant pour être une des plus puissantes Aes Sedai de notre Âge. Il est peut-être temps de voir si c’est vrai.

Sur ces mots, Nynaeve tira nerveusement sur sa natte. Elle avait peur, malgré sa bravoure affichée, mais ça ne l’empêcherait pas d’agir.

Même au prix de sa propre vie, pensa Egwene, elle n’abandonnera pas Mat.

— Selon les Aes Sedai, nous sommes toutes les trois très puissantes – enfin, nous le serons bientôt. Si nous intervenons ensemble, nous nous partagerons le flux de Pouvoir…

— Nous n’avons jamais essayé, dit Nynaeve, et j’ignore comment on s’y prend pour coopérer. Essayer peut être aussi dangereux que puiser trop de Pouvoir…

Elayne sauta soudain du lit.

— Bon, si on doit le faire, pourquoi attendre un siècle ? Plus nous en parlerons, et plus je serai morte de peur. Mat est dans les quartiers des invités. Sheriam me l’a dit, sans préciser dans quelle chambre.

Comme pour ponctuer cette déclaration, la porte s’ouvrit à la volée et une Aes Sedai entra dans la chambre comme si elle était chez elle, y surprenant des intruses.

Pour cacher son déplaisir, Egwene s’inclina bien bas.

17

La sœur rouge

Plus jolie que belle, Elaida affichait une sévérité qui ajoutait de la maturité à son visage sans âge d’Aes Sedai. Bien qu’elle n’eût pas l’air vieille, Egwene ne parvenait pas à l’imaginer enfant ou adolescente, comme si elle n’avait jamais été jeune.

À part pour les cérémonies, très peu d’Aes Sedai portaient à l’intérieur de la tour le châle rituel orné de la Flamme de Tar Valon. Faisant exception à la règle, Elaida se séparait rarement du sien, les franges rouges indiquant sans ambiguïté possible son appartenance à l’Ajah de la même couleur. Sa robe crème était rayée de rouge, et des souliers rouges pointaient sous son long ourlet tandis qu’elle avançait dans la pièce. Sous le poids de son regard sombre, les trois jeunes femmes eurent le sentiment d’être des vers de terre observés par un oiseau affamé.

— Ainsi, je vous trouve ensemble… Pourquoi est-ce que ça ne m’étonne pas vraiment ?

La voix de l’Aes Sedai ne cherchait pas plus à donner le change que le reste de sa personne. Femme d’influence et de pouvoir, elle était prête à user de ses prérogatives si ça s’imposait. En sachant toujours plus long qu’elle voulait bien en dire, elle affichait la même confiance, qu’elle soit face à une novice ou à une reine.

— Excusez-moi, Elaida Sedai, dit Nynaeve en s’inclinant respectueusement, mais j’allais sortir. J’ai tant de retard dans mes études. Si vous voulez bien me…

— Tes études attendront, Acceptée. Après tout, ça ne les changera pas beaucoup…

Elaida s’empara du sachet que tenait l’ancienne Sage-Dame. Elle l’ouvrit, jeta un coup d’œil dedans, puis le laissa tomber sur le sol.

— Des herbes médicinales… Tu n’es plus une rebouteuse de village, mon enfant. T’accrocher au passé t’empêchera d’avancer, rien de plus.

— Elaida Sedai, intervint Elayne, je…

— Tiens ta langue, novice… Sais-tu que tu as peut-être brisé un lien millénaire entre Tar Valon et Caemlyn ? Tu parleras quand je t’interrogerai.

Elayne se plongea dans la contemplation du sol, juste devant la pointe de ses chaussures. La voyant rougir, Egwene se demanda si c’était de colère ou de honte…

Comme si elle était seule dans la pièce, Elaida s’assit dans un fauteuil puis arrangea soigneusement sa robe. Très contente d’elle, elle ne fit aucun geste pour inviter les trois fugueuses à s’asseoir aussi. L’air pincé, Nynaeve commença à tirer discrètement sur sa natte.

Allait-elle investir l’autre siège sans demander la permission ? Egwene espéra que non…

Quand elle fut parfaitement bien installée à son goût, Elaida étudia de nouveau ses proies, puis elle parla enfin :

— Savez-vous qu’il y a parmi nous des membres de L’Ajah Noir ?

Egwene, Nynaeve et Elayne échangèrent des regards interloqués.

— On nous l’a dit, oui, répondit prudemment Nynaeve.

Après une pause, elle ajouta :

— Elaida Sedai…

— Oui, je me doutais que vous étiez informées.

Egwene sursauta, alarmée par le ton de l’Aes Sedai – une accusation implicite – et Nynaeve voulut lancer une repartie acide. Mais le regard de l’Aes Sedai l’en dissuada.

— Deux villageoises disparaissent et entraînent avec elles la Fille-Héritière du royaume d’Andor. Oui, la jeune fille qui montera un jour sur le Trône du Lion, si je ne l’écorche pas vive avant pour vendre sa peau à un maroquinier. Un départ sans autorisation ni explications, comme si la Tour Blanche était un moulin !

— Personne ne m’a entraînée, dit Elayne. Je suis partie de mon plein gré.

— Vas-tu enfin m’obéir, gamine ? (Une aura apparut soudain autour d’Elaida, qui riva les yeux sur la Fille-Héritière.) Tu veux une bonne leçon, là, tout de suite ?

Elayne leva la tête et il n’y eut plus aucun doute sur son état d’esprit. Elle bouillait de rage et n’était pas prête à céder.

Alors que les deux femmes se défiaient du regard, Egwene enfonça les ongles dans ses paumes. Il y avait de quoi perdre l’esprit. Elayne, Nynaeve ou elle pouvaient réduire Elaida en cendres dans son fauteuil. En la prenant par surprise, du moins, car elle était une Aes Sedai accomplie.

Mais si nous ne jouons pas son jeu, acceptant de gober ce qu’elle voudra bien nous donner, nous gâcherons tout. Elayne, retiens-toi de tout détruire.

Comme si elle avait entendu, la Fille-Héritière baissa les yeux.

— Excusez-moi, Elaida Sedai, j’ai oublié un instant quelle était ma place…

L’aura disparut et l’Aes Sedai eut un ricanement méprisant.

— Où que ces deux paysannes t’aient conduite, tu y as pris de très mauvaises habitudes. Tu seras la première reine d’Andor à être également Aes Sedai. D’Andor ou d’ailleurs, à vrai dire… Et ce depuis près de mille ans ! Qui sait ? tu seras peut-être une des sœurs les plus puissantes que le monde ait connues depuis la Dislocation. Assez forte, qui peut le dire ? pour être la première tête couronnée à proclamer ouvertement son appartenance à notre ordre. Ne cours pas le risque de perdre tout cela, parce que c’est encore tout à fait possible. Après avoir investi tant d’énergie et de temps, je détesterais que ça finisse ainsi. Tu comprends ce que je veux te dire ?