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— Je crois, Elaida Sedai…

En fait, Elayne avait l’air de ne pas avoir saisi un mot de cette tirade. Tout comme Egwene…

Qu’elle s’en soit aperçue ou pas, Elaida passa au sujet suivant :

— Toutes les trois, il se peut que vous soyez en danger… Vous êtes parties puis revenues, et entre-temps, Liandrin et ses… compagnes… se sont volatilisées. Des sœurs feront le rapprochement, c’est inévitable. Nous sommes sûres que Liandrin et les autres sont des Suppôts des Ténèbres. Et des membres de l’Ajah Noir… Refusant qu’on porte la même accusation contre Elayne, me voici contrainte de vous protéger toutes les trois. Dites-moi où vous êtes allées et ce que vous avez fait. Ensuite, je ferai tout mon possible pour vous aider.

Les yeux de l’Aes Sedai se rivèrent sur Egwene comme deux pointes de harpon.

La jeune fille chercha une réponse qu’Elaida pourrait croire. Parfois, disait-on, cette Aes Sedai devinait qu’on lui mentait simplement en entendant la voix de son interlocuteur.

— C’était… Mat. Il est très malade.

Egwene choisit ses mots afin de rester très loin de la vérité sans pour autant proférer de trop gros mensonges.

— Nous sommes allées… Hum, nous l’avons ramené ici, pour qu’il soit guéri. Sans nous, il serait mort. Mais la Chaire d’Amyrlin lui sauvera la vie.

Enfin, j’espère…

Egwene se força à soutenir le regard de l’Aes Sedai et à ne pas sauter nerveusement d’un pied sur l’autre, trahissant ainsi sa culpabilité. À l’expression d’Elaida, elle ne parvint pas à déterminer si son mensonge était passé.

— N’en dis pas plus, Egwene, intervint Nynaeve. (Elaida la foudroya du regard, mais elle ne broncha pas, ne clignant même pas des yeux.) Excusez mon interruption, Elaida Sedai, mais la Chaire d’Amyrlin a dit que nos fautes étaient oubliées et pardonnées. Afin de prendre un nouveau départ, nous ne sommes pas autorisées à en parler. Il faut faire comme si rien n’était jamais arrivé.

— La Chaire d’Amyrlin voit les choses ainsi ?

Là encore, impossible de dire si l’Aes Sedai avait gobé l’hameçon ou pas.

— Intéressant… Comment tout oublier alors que votre châtiment a été annoncé aux quatre vents ? Une procédure inédite, d’ailleurs, sauf lorsque la ou les condamnées sont calmées. De plus, j’ai cru comprendre que tu étais promue au statut d’Acceptée, Elayne. Et toi aussi, Egwene. Une bien étrange punition, non ?

Elayne regarda l’Aes Sedai comme si elle demandait la permission de parler.

— Notre mère a dit que nous étions prêtes, déclara-t-elle avec un rien de défi dans la voix. J’ai appris des choses, Elaida Sedai, et j’ai grandi. Sinon, la Chaire d’Amyrlin ne m’aurait pas promue.

— Appris et grandi, dis-tu ? Oui, c’est bien possible… Oui, c’est possible…

Impossible de dire si Elaida jugeait cela positif ou non. Toujours en quête d’informations, elle dévisagea Egwene et Nynaeve.

— Vous êtes revenues avec ce Mat, un garçon de chez vous. Il y en avait un autre, si je ne me trompe. Rand al’Thor.

Egwene eut l’impression qu’une main glacée se refermait sur son ventre.

— J’espère qu’il va bien, dit Nynaeve d’un ton neutre. (Mais elle tira d’instinct sur sa natte.) Voilà un bon moment que nous ne l’avons plus vu…

— Un jeune homme fascinant, fit Elaida en guettant la réaction des deux « paysannes ». Je ne l’ai vu qu’une fois, mais il m’a beaucoup intéressée. Selon moi, il est ta’veren. Oui, il est peut-être la clé de bien des mystères. Champ d’Emond doit être un endroit très particulier pour que deux femmes comme vous y soient nées. Sans parler de Rand al’Thor…

— C’est un village comme les autres, répondit Nynaeve.

— Oui, oui, bien sûr, fit Elaida avec un sourire qui glaça les sangs d’Egwene. Parlez-moi de Rand… La Chaire d’Amyrlin ne vous a pas interdit ça, je suppose ?

Nynaeve tira sur sa natte, Elayne s’intéressa aux motifs du tapis et Egwene se tortura la cervelle pour trouver une réponse cohérente.

On dit qu’elle devine quand on lui ment… Par la Lumière ! si c’est vrai…

Après un long silence, Nynaeve fit enfin mine de parler.

Mais la porte s’ouvrit de nouveau, laissant passer Sheriam, qui regarda la petite assemblée avec une certaine surprise.

— Je suis contente que tu sois ici, Elayne, parce que je veux vous voir toutes les trois. En revanche, je ne m’attendais pas à te voir, Elaida.

L’Aes Sedai rouge se leva et arrangea son châle.

— Nous sommes toutes très curieuses au sujet de ces filles… Pourquoi sont-elles parties ? Qu’ont-elles fait pendant leur absence ? Mais elles m’ont dit que la Chaire d’Amyrlin leur avait ordonné de ne plus en parler.

— Et c’est une bonne chose…, dit Sheriam. Elles vont être punies, et ça mettra un terme à cette histoire. J’ai toujours pensé que la faute est effacée une fois la sanction infligée.

Un long moment, les deux Aes Sedai se regardèrent, aussi impassibles l’une que l’autre.

— Tu as raison, bien entendu, finit par dire Elaida. Je leur parlerai peut-être de nouveau un jour, sur d’autres sujets…

Une menace, à l’évidence. Confirmée par le regard qu’Elaida jeta aux trois fugueuses tandis qu’elle passait devant Sheriam, qui lui tenait obligeamment la porte ouverte.

La Maîtresse des Novices regarda sa collègue descendre le couloir puis disparaître.

Egwene soupira de soulagement. Nynaeve et Elayne lui firent écho la seconde d’après.

— Elle m’a menacée…, dit Elayne, incrédule, presque comme si elle pensait tout haut. Elle m’a menacée d’être calmée si je n’arrêtais pas d’être si obstinée !

— Tu l’as mal comprise, dit Sheriam. Si l’obstination était un défaut méritant ce châtiment, la liste des condamnées serait trop longue pour qu’on puisse l’apprendre par cœur. Peu de femmes dociles reçoivent la bague et le châle. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, que vous ne deviez jamais vous montrer dociles…

— Bien sûr, Sheriam Sedai ! dirent ensemble les trois jeunes femmes.

— Vous voyez, fit la Maîtresse des Novices, quand c’est utile, vous pouvez faire semblant d’être dociles… Eh bien, vous allez avoir le temps de vous y entraîner, avant de rentrer dans les bonnes grâces de la Chaire d’Amyrlin. Et dans les miennes, ce qui sera encore plus difficile.

— Oui, Sheriam Sedai, dit Egwene.

Mais cette fois, seule Elayne lui fit écho.

— Et le cadavre, Sheriam Sedai ? demanda Nynaeve. Le Sans-Âme ? Avez-vous découvert son meurtrier ? Savez-vous pourquoi il s’est introduit dans la tour ?

Sheriam pinça les lèvres.

— Tu fais un pas en avant, Nynaeve, et aussitôt après, un pas en arrière… Elayne ne paraissant pas surprise, j’en déduis que tu lui as tout raconté – malgré mon interdiction formelle d’en parler à quiconque ! En conséquence, il y a dans la tour sept personnes informées qu’un homme a été abattu aujourd’hui. Dans le lot, deux sont des hommes qui ne savent rien de plus que ça, à part qu’ils doivent tenir leur langue. Si un ordre de la Maîtresse des Novices n’a aucun poids à tes yeux – dans ce cas, je te remettrai dans le droit chemin – peut-être obéiras-tu à la Chaire d’Amyrlin. Et vous aussi, Egwene et Elayne. Récapitulons, puisque ça semble indispensable : vous ne devez parler à personne de cette affaire, à part moi-même et la Chaire d’Amyrlin. La mère ne veut pas ajouter des rumeurs à toutes celles qui nous accablent déjà. Me suis-je bien fait comprendre ?

Un chœur de « Oui, Sheriam Sedai » répondit à cette question rhétorique qui ne supposait pas de contradiction. Mais Nynaeve ne voulut pas en rester là :

— Sept personnes, donc… Plus l’assassin… Et les gens qui ont aidé les deux intrus à s’infiltrer dans la tour.