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— Cette partie-là de l’affaire ne vous concerne pas, dit Sheriam. Je me chargerai d’enquêter sur la mort de cet homme. De votre côté, vous oublierez jusqu’à son existence. Si je vous surprends en train de fouiner… Eh bien, sachez que récurer des chaudrons et des casseroles n’est pas le pire châtiment imaginable. Et si on devait en arriver là, je n’accepterais aucune justification. Vous avez des questions ?

— Non, Sheriam Sedai.

Cette fois, au grand soulagement d’Egwene, Nynaeve avait joint sa voix à celle d’Elayne et à la sienne.

C’était bien le seul motif de soulagement. Sous l’œil d’aigle de Sheriam, traquer l’Ajah Noir se révélerait encore plus difficile. Un instant, la jeune fille crut qu’elle allait éclater d’un rire hystérique.

Si l’Ajah Noir n’a pas notre peau, la Maîtresse des Novices ne nous ratera pas.

Une idée glaça les sangs d’Egwene, lui ôtant toute envie de rire.

En supposant qu’elle ne soit pas une sœur noire…

Une idée si terrifiante que la jeune fille regretta aussitôt de l’avoir eue.

— Très bien…, fit Sheriam. Maintenant, vous allez venir avec moi.

— Où ça ? demanda Nynaeve.

Avant d’ajouter très vite :

— Sheriam Sedai…

— Vous avez oublié ? Dans la tour, la guérison est toujours réalisée en présence des gens qui ont amené le malade.

Consciente que la réserve de patience de l’Aes Sedai était presque épuisée, Egwene ne put pourtant pas se retenir de lancer :

— Elle va le sauver, alors ?

— La Chaire d’Amyrlin, avec l’aide d’autres sœurs, va s’occuper de lui. Egwene, tu avais des raisons d’en douter ?

La jeune fille secoua la tête.

— Dans ce cas, en route, et vite ! La vie de ton ami ne tient qu’à un fil et la Chaire d’Amyrlin n’aime pas attendre.

Malgré cette déclaration, Egwene eut l’impression que la Maîtresse des Novices n’était pas d’humeur à se presser…

18

Une guérison

Des lampes fixées à des supports de fer éclairaient les corridors qui couraient au cœur des entrailles de la Tour Blanche. Les rares portes devant lesquelles passèrent les trois fugueuses repenties – en rang derrière Sheriam – étaient fermées à double tour. Certaines étaient si bien intégrées au mur – un effet caméléon, comme la cape des Champions – qu’Egwene ne les vit pas avant d’avoir le nez dessus. Aux intersections, les embranchements latéraux obscurs ou très chichement éclairés ne donnaient pas envie de s’écarter du corridor principal.

Les quatre femmes ne croisèrent personne en ces lieux où même les Aes Sedai venaient très rarement. Bien que la température fût modérée, Egwene frissonnait de froid… et transpirait à grosses gouttes comme si elle crevait de chaud.

C’était là, dans les sous-sols de la tour, que les novices passaient une ultime épreuve avant d’être promues au rang d’Acceptées. Ou jetées dehors, si elles échouaient. C’était également là que les Acceptées prononçaient les Trois Serments après avoir passé avec succès leur dernier « examen ».

Les précieux et rares angreal et sa’angreal en possession de la tour étaient jalousement conservés quelque part dans ces catacombes, et on y entreposait aussi les ter’angreal de toute taille. Les sœurs noires avaient frappé ici, tuant et volant avant de se volatiliser.

En laissant derrière elles des complices qui nous attendent dans quelque recoin obscur, parce que Sheriam les a averties de notre venue…

L’Aes Sedai s’immobilisa brusquement. Terrorisée, Egwene poussa un petit cri… et rougit jusqu’aux oreilles quand ses amies la regardèrent comme si elle avait perdu la raison.

— Je pensais à l’Ajah Noir, se justifia-t-elle.

— Eh bien, pense à autre chose ! lança Sheriam, ressemblant enfin à la Maîtresse des Novices ferme mais cordiale qu’Egwene appréciait tant. Dans les années à venir, les sœurs noires seront le cadet de vos soucis. Avant de devoir les affronter, vous bénéficierez de ce bien qui nous manque tellement : le temps. Beaucoup de temps, même… Bien, quand nous serons entrées, plaquez-vous contre le mur et n’ouvrez plus la bouche. On vous autorise à être présentes par pure compassion. Ça ne vous donne pas le droit d’intervenir ni de déranger les officiantes.

Sheriam ouvrit une porte bardée d’un métal ouvragé pour ressembler à la pierre.

La salle carrée aux murs clairs se révéla des plus spacieuses. En guise de mobilier, il n’y avait qu’une longue et assez étroite table recouverte d’un drap blanc. Mat y était allongé, tout habillé à part ses bottes et sa veste. En le voyant si dévasté, Egwene dut se retenir de hurler. Le pauvre garçon respirait comme un soufflet de forge, et à intervalles très irréguliers.

La dague de Shadar Logoth était glissée à sa ceinture dans son fourreau ouvragé. Malgré la vive lumière fournie par une dizaine de lampes, le rubis qui ornait son manche brillait sombrement comme un œil malveillant.

La Chaire d’Amyrlin se tenait près de la tête de Mat, et Leane près de ses pieds. Quatre Aes Sedai avaient pris place d’un côté de la table, et trois autres leur faisaient face. Sheriam vint compléter le trio. Parmi les officiantes, Egwene reconnut Verin, Serafelle, une autre sœur marron, Alanna Mosvani, de l’Ajah Vert, et Anaiya, de l’Ajah Bleu auquel appartenait également Moiraine.

Alanna et Anaiya avaient souvent enseigné à Egwene l’art de s’ouvrir à la Source Authentique, puis de s’abandonner au saidar afin d’en obtenir le contrôle. Entre son arrivée à la tour et son départ pas vraiment volontaire, Anaiya avait dû la mettre à l’épreuve une bonne cinquantaine de fois pour voir si elle n’était pas une Rêveuse. Ces études n’avaient rien prouvé ni infirmé. Inlassable, la très gentille Anaiya au si charmant sourire – la seule touche de beauté qu’elle eût reçue en héritage – s’était acharnée, continuant ses recherches avec la force implacable d’un rocher qui dévale le versant d’une montagne.

Les autres Aes Sedai étaient des inconnues pour Egwene, à part une femme au regard froid qui devait appartenir à l’Ajah Blanc. Alors que la Chaire d’Amyrlin et la Gardienne des Chroniques portaient leur étole, les autres sœurs n’arboraient rien qui puisse aider à deviner leur obédience. Toutes arboraient une bague au serpent, bien entendu, et leur visage sans âge aurait suffi à trahir leur qualité d’Aes Sedai. Comme on pouvait s’y attendre, aucune n’avait accordé plus qu’un regard distrait et vaguement hautain aux trois jeunes femmes.

Malgré le calme apparent des officiantes, Egwene crut voir quelques indices d’incertitude… L’étrange moue d’Anaiya, le front plissé de la splendide Alanna, le tic nerveux de la femme aux yeux froids, qui lissait machinalement le devant de sa robe bleu pâle…

Une Aes Sedai qu’Egwene n’avait jamais vue posa sur la table un long et étroit écrin en bois noir parfaitement ordinaire. Quand elle l’eut ouvert, la Chaire d’Amyrlin retira de son lit de velours un bâton blanc à cannelures qui faisait environ la longueur de son avant-bras. L’artefact aurait pu être en os ou en ivoire, mais ce n’était pas le cas. En ce monde, personne ne savait de quoi il était fait.

Egwene n’avait jamais vu ce bâton. Elle le reconnut pourtant grâce à la description qu’Anaiya en avait faite devant les novices. C’était un des rares sa’angreal détenus par la tour, et presque à coup sûr le plus puissant. Si les sa’angreal n’avaient aucun pouvoir propre, puisqu’il s’agissait de focus servant à amplifier les aptitudes d’une Aes Sedai, leur efficacité variait, comme celle des outils plus prosaïques. Avec ce bâton, une Aes Sedai déjà puissante aurait pu abattre les murs de Tar Valon presque sans y penser.