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Egwene prit la main de Nynaeve et celle d’Elayne.

Par la Lumière ! elles ne sont pas sûres de pouvoir guérir Mat, même avec ce sa’angreal ! Qu’aurions-nous pu faire ? Réussir à l’achever et nous tuer en même temps…

— Je me chargerai de la fusion des flux, annonça la Chaire d’Amyrlin. Soyez toutes très prudentes. La quantité de Pouvoir requise pour briser le lien avec la dague et réparer les dégâts dont elle est responsable sera très proche de celle qu’il faudrait pour tuer le malade. Je vais établir la fusion…

La dirigeante suprême des Aes Sedai tendit le bâton devant elle, juste au-dessus du visage de Mat. Toujours inconscient, le jeune homme secoua la tête, saisit d’une main le manche de la dague et marmonna ce qui semblait être une série de « non » rageurs.

L’aura blanche apparut autour de toutes les Aes Sedai. Puis elle s’étendit jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’une seule « masse » de lumière baignant les dix officiantes. En comparaison, les lampes ressemblaient désormais à de vulgaires bougies. Et dans cette aveuglante clarté, une lumière encore plus forte apparut soudain, tel un éclair à l’étourdissante blancheur d’os.

La lueur du sa’angreal…

Egwene dut résister à l’impulsion de s’ouvrir au saidar et d’ajouter son flux à la fusion. Ce désir était si fort qu’elle en vacilla, manquant tomber. Pour la soutenir, Elayne lui serra plus fort la main.

Nynaeve avança vers la table, puis elle s’arrêta, hochant la tête de rage.

Par la Lumière ! pensa Egwene, moi, je pourrais le faire.

Mais faire quoi, exactement ?

C’est si puissant et si merveilleux…

Dans sa main, la jeune fille sentit trembler les doigts d’Elayne.

Sur la table, au cœur de la lumière, Mat se débattait en marmonnant des propos incompréhensibles. Mais il n’avait pas lâché la dague ni ouvert les yeux. Très lentement, il arqua le dos, les muscles tellement tendus qu’il en tremblait. Il continua à lutter, son corps se cabrant jusqu’à ce que ses épaules et ses talons seuls touchent encore la table. Sur le manche de la dague, sa main s’ouvrit comme si on l’obligeait à écarter les doigts, puis elle s’éloigna de l’arme, pouce après pouce, sans renoncer à résister.

Mat eut un rictus de douleur et sa respiration s’accéléra.

— Elles sont en train de le tuer…, souffla Egwene. La Chaire d’Amyrlin assassine Mat. Nous devons intervenir.

Murmurant elle aussi, Nynaeve répondit :

— Non… Si nous les arrêtons, en supposant que nous en soyons capables, Mat mourra. Je doute d’être en mesure de contrôler la moitié d’une telle quantité de Pouvoir…

L’ancienne Sage-Dame se tut comme si elle venait de mesurer l’énormité de ses propos. Seule, canaliser la moitié de ce que dix Aes Sedai confirmées avaient peine à contrôler avec l’aide d’un sa’angreal ?

— Que la Lumière me pardonne, mais j’en meurs d’envie !

Nynaeve serra les lèvres et se mura dans le silence. Avait-elle voulu dire qu’elle mourait d’envie d’aider Mat ? ou de canaliser un tel flux de Pouvoir ?

Egwene sentait en elle ce désir impérieux, comme l’appel d’une musique qui l’aurait obligée à danser.

— Nous devons leur faire confiance…, finit par souffler Nynaeve. C’est la seule chance de Mat.

À cet instant même, le jeune homme cria :

— Muad’drin tia dar allende caba’drin rhadiem !

Les yeux toujours fermés, le corps tendu comme un arc, il hurla :

— Los Valdar Cuebiyari ! Los ! Carai an Caldazar ! Al Caldazar !

Egwene fronça les sourcils. De l’ancienne langue… Un idiome qu’elle était parfaitement capable de reconnaître, même si elle ne comprenait que quelques mots.

« Carai an Caldazar ! Al Caldazar ! »

« Pour l’honneur de l’Aigle Rouge ! Pour l’Aigle Rouge ! »

L’antique cri de guerre de Manetheren, un royaume qui s’était éteint durant les guerres des Trollocs. Et qui s’étendait jadis là où se trouvait aujourd’hui le territoire de Deux-Rivières.

Egwene ne comprenait pas plus que ces mots-là. Pourtant, un court instant, elle eut le sentiment qu’elle aurait dû saisir les autres, comme si leur sens était juste hors de son champ de vision, et qu’il eût suffi qu’elle tourne la tête pour que tout change.

Avec un bruit sec, la dague et son fourreau paré d’or se détachèrent de la ceinture de Mat et vinrent léviter une vingtaine de pouces au-dessus de son corps torturé. Comme s’il combattait lui aussi la guérison, le rubis semblait propulser tout autour de lui des étincelles écarlates.

Mat ouvrit les yeux et regarda les femmes qui l’entouraient.

— Mia ayende, Aes Sedai ! Caballein misain ye ! Inde muagdhe Aes Sedai misain ye ! Mia ayende !

Le jeune homme poussa un cri de rage qui s’éternisa, emplissant la pièce jusqu’à ce qu’Egwene se demande comment il pouvait rester de l’air dans ses poumons.

Anaiya se baissa pour prendre sous la table une boîte de métal qui devait être très lourde, à voir les efforts qu’elle produisait. Lorsqu’elle la posa près de Mat puis l’ouvrit, Egwene vit qu’il n’y avait qu’un tout petit espace vide niché entre des montants d’une épaisseur peu commune. Se baissant de nouveau, Anaiya ramassa une longue pince du genre que les femmes utilisaient en cuisine, par exemple pour retirer un morceau de viande du feu, et s’en servit pour capturer la dague avec mille précautions, comme s’il s’était agi d’un serpent venimeux.

Mat cria encore plus fort et le rubis vira au rouge sang.

L’Aes Sedai déposa la dague dans la boîte et referma vivement le couvercle.

— Quelle abomination…, souffla-t-elle, l’air révulsée.

Dès que la dague fut enfermée, Mat cessa de crier et il retomba sur la table comme si ses os et ses muscles venaient de se liquéfier. Une seconde plus tard, l’aura qui nimbait les officiantes et la table se volatilisa.

— C’est fait…, dit la Chaire d’Amyrlin d’une voix rauque, comme si c’était elle qui venait de crier. Oui, terminé…

Plusieurs Aes Sedai titubaient et presque toutes avaient un filet de sueur sur le front. Anaiya sortit de sa manche un banal mouchoir et s’essuya le visage sans chercher à se dissimuler. La sœur blanche aux yeux froids, elle, se tamponna discrètement le front avec un mouchoir en dentelle de Lugard.

— C’est fascinant…, souffla Verin. Penser que le sang ancien puisse être si fort chez quelqu’un, de nos jours…

Serafelle et elle se rapprochèrent et se lancèrent dans un conciliabule à mi-voix.

— Il est guéri ? demanda Nynaeve. Et il vivra ?

Mat paraissait dormir, mais il avait toujours cette tête cadavérique…

Cela dit, d’après ce qu’en savait Egwene, une guérison traitait absolument tous les maux du patient.

Sauf si le séparer de la dague a consumé tout le pouvoir dont disposaient les Aes Sedai.

— Brendas, dit la Chaire d’Amyrlin, peux-tu le faire ramener dans sa chambre ?

— Bien sûr, mère, répondit l’Aes Sedai aux yeux froids avec une révérence aussi inexpressive que son regard.

Elle partit chercher les porteurs de civière. Plusieurs Aes Sedai la suivirent, y compris Anaiya. Sans cesser de parler, Verin et Serafelle suivirent le mouvement. Quand elles passèrent devant elle, Egwene tenta de saisir quelques mots, mais les deux sœurs parlaient bien trop bas.

— Mat va bien ? insista Nynaeve.

Sheriam la regarda sans une once d’amabilité.

— Il se porte aussi bien que possible, répondit la Chaire d’Amyrlin. Seul le temps nous dira la suite… Il est resté si longtemps en contact avec un objet portant la souillure de Shadar Logoth. Comment évaluer les séquelles qu’il en gardera ? Peut-être aucune, ou au contraire… Nous verrons bien ! En tout cas, le lien avec la dague est rompu. À présent, il lui faut du repos et autant de nourriture que son estomac peut en contenir. Mais à mon avis, il devrait s’en tirer…

— Que criait-il, mère ? demanda Elayne.

Elle s’empressa d’ajouter :

— Si je peux me permettre de poser la question…

— Il donnait des ordres à des soldats…

La Chaire d’Amyrlin baissa un regard perplexe sur le jeune malade. Il ne bougeait plus, mais sa respiration régulière était de bon augure.

— Dans une bataille vieille de deux mille ans, je crois… Le sang ancien se réveille.

— Ce n’était pas une bataille, dit Nynaeve. Je l’ai entendu parler d’Aes Sedai. Mère, ce n’était pas une bataille…

Un moment, la Chaire d’Amyrlin sembla réfléchir à sa réponse – ou se demander si elle en donnerait une.

— À ces instants-là, dit-elle enfin, le passé et le présent ne faisaient plus qu’un. Il était ici et là-bas en même temps, et il savait qui nous étions. Il nous a demandé de le libérer… « Je suis un homme libre, Aes Sedai ! Pas le pantin des Aes Sedai. » Voilà exactement ce qu’il a dit…

Leane et quelques autres Aes Sedai marmonnèrent nerveusement entre leurs dents.

— Mère, dit Egwene, il ne pouvait pas penser ce qu’il disait. Le royaume de Manetheren était l’allié de Tar Valon.

— C’est vrai, mon enfant, mais qui peut connaître le cœur d’un homme ? Lui-même en est incapable, j’en ai bien peur. L’homme est l’animal le plus facile à capturer, et le plus difficile à tenir en laisse. Même quand il a choisi son sort librement…

— Mère, dit Sheriam, il est tard et les cuisinières doivent attendre leurs marmitons.

— Mère, osa souffler Egwene, ne pouvons-nous pas rester avec Mat ? S’il risque encore de…

La Chaire d’Amyrlin resta de marbre quand elle répondit :

— Des tâches vous attendent, mon enfant…

Elle ne parlait pas de récurer les chaudrons, Egwene en aurait mis sa main au feu.

— Bien, mère…

Elle fit une révérence, vite imitée par Nynaeve et Elayne, dont les robes frôlèrent la sienne. Après un dernier regard à Mat, toujours immobile, les trois fugueuses emboîtèrent le pas à Sheriam et sortirent.