Sheriam la regarda sans une once d’amabilité.
— Il se porte aussi bien que possible, répondit la Chaire d’Amyrlin. Seul le temps nous dira la suite… Il est resté si longtemps en contact avec un objet portant la souillure de Shadar Logoth. Comment évaluer les séquelles qu’il en gardera ? Peut-être aucune, ou au contraire… Nous verrons bien ! En tout cas, le lien avec la dague est rompu. À présent, il lui faut du repos et autant de nourriture que son estomac peut en contenir. Mais à mon avis, il devrait s’en tirer…
— Que criait-il, mère ? demanda Elayne.
Elle s’empressa d’ajouter :
— Si je peux me permettre de poser la question…
— Il donnait des ordres à des soldats…
La Chaire d’Amyrlin baissa un regard perplexe sur le jeune malade. Il ne bougeait plus, mais sa respiration régulière était de bon augure.
— Dans une bataille vieille de deux mille ans, je crois… Le sang ancien se réveille.
— Ce n’était pas une bataille, dit Nynaeve. Je l’ai entendu parler d’Aes Sedai. Mère, ce n’était pas une bataille…
Un moment, la Chaire d’Amyrlin sembla réfléchir à sa réponse – ou se demander si elle en donnerait une.
— À ces instants-là, dit-elle enfin, le passé et le présent ne faisaient plus qu’un. Il était ici et là-bas en même temps, et il savait qui nous étions. Il nous a demandé de le libérer… « Je suis un homme libre, Aes Sedai ! Pas le pantin des Aes Sedai. » Voilà exactement ce qu’il a dit…
Leane et quelques autres Aes Sedai marmonnèrent nerveusement entre leurs dents.
— Mère, dit Egwene, il ne pouvait pas penser ce qu’il disait. Le royaume de Manetheren était l’allié de Tar Valon.
— C’est vrai, mon enfant, mais qui peut connaître le cœur d’un homme ? Lui-même en est incapable, j’en ai bien peur. L’homme est l’animal le plus facile à capturer, et le plus difficile à tenir en laisse. Même quand il a choisi son sort librement…
— Mère, dit Sheriam, il est tard et les cuisinières doivent attendre leurs marmitons.
— Mère, osa souffler Egwene, ne pouvons-nous pas rester avec Mat ? S’il risque encore de…
La Chaire d’Amyrlin resta de marbre quand elle répondit :
— Des tâches vous attendent, mon enfant…
Elle ne parlait pas de récurer les chaudrons, Egwene en aurait mis sa main au feu.
— Bien, mère…
Elle fit une révérence, vite imitée par Nynaeve et Elayne, dont les robes frôlèrent la sienne. Après un dernier regard à Mat, toujours immobile, les trois fugueuses emboîtèrent le pas à Sheriam et sortirent.
19
Le réveil
Mat ouvrit très lentement les yeux, contempla un moment le plafond blanc, puis se demanda où il était et comment il avait atterri là. Des moulures dorées aux motifs végétaux encadraient le plafond, et le matelas, moelleux à souhait, devait être confortablement rempli de plume. Deux détails militant pour une riche demeure. Mais impossible de la situer dans le temps ni l’espace, car la tête de Mat était vide comme s’il venait de naître.
Il avait rêvé, des lambeaux de ces songes dérivant encore quelque part tout au fond de son esprit. Dans un fouillis d’images, il ne parvenait pas à faire le tri. Des combats héroïques, des fuites éperdues, des envahisseurs venus de l’autre côté de l’océan, les Chemins, des Pierres-Portails et tout un foisonnement de créatures tout droit sorties des récits d’un trouvère. Des rêves, donc… Enfin, à première vue, en tout cas. Car Loial était bien réel, et il appartenait pourtant aux Ogiers.
Dans ce fatras de scènes et de sentiments, l’écho de conversations passées ou imaginaires retentissait sous le crâne du jeune homme. Des dialogues avec son père, ses amis, Moiraine, une femme incroyablement belle, un capitaine de marine et un type très bien habillé qui lui donnait des conseils comme un père s’adressant à son fils.
— Muad’drin tia dar allende caba’drin rhadiem, murmura Mat.
Pour lui, ces mots n’étaient qu’une série de sons. Et pourtant, ils éveillaient quelque chose au plus profond de son âme.
À ses pieds, des rangs de lanciers s’étendaient des deux côtés sur une profondeur d’environ deux mille pas. Au-dessus des têtes flottaient les étendards et les bannières d’une multitude de cités, de capitales et de maisons nobles mineures. Sur la gauche, la rivière protégeait le flanc de cette armée. Sur la droite, les marécages jouaient le même rôle. Posté sur le versant d’une colline, il suivait l’héroïque combat des lanciers contre une horde de Trollocs acharnés à se frayer un passage. Des assaillants dix fois plus nombreux que les défenseurs… Les lances humaines transperçaient les cuirasses des monstres dont les haches de guerre, s’abattant sans relâche, tranchaient impitoyablement les bras, les jambes et les têtes. Les cris de rage ou de douleur saturaient l’air. Dans un ciel sans nuages, le soleil ardent était à son zénith. Sous une chaleur accablante, des nuées de flèches s’abattaient sur les combattants, tuant les humains comme leurs adversaires.
Il avait ordonné à ses archers de cesser le tir, mais les Seigneurs de la Terreur se fichaient de massacrer leurs propres guerriers, tant que les survivants avaient une meilleure chance d’ouvrir une brèche dans ses lignes. Sur la crête, derrière lui, la Garde du Cœur attendait l’ordre d’attaquer, tous les destriers piaffant d’impatience. Les armures des hommes et les protections métalliques des chevaux brillaient comme de l’argent poli sous les assauts de l’astre diurne. Comme leurs maîtres, les montures ne supporteraient plus très longtemps la chaleur.
Aujourd’hui, la devise était « vaincre ou mourir ». Fieffé flambeur devant le Créateur, il savait que l’heure de jeter les dés avait sonné. D’une voix qui parvint à dominer le vacarme, il cria enfin les ordres tant attendus :
— Fantassins, prêts à laisser charger la cavalerie !
Le porteur de l’étendard à l’Aigle Rouge, qui chevauchait toujours à côté de lui, avança tandis que l’ordre était transmis sur toute la largeur du front.
Quelques instants plus tard, les lanciers s’écartèrent avec une parfaite synchronisation, ouvrant plusieurs grands couloirs en plusieurs points de leur large formation. Bien entendu, les Trollocs se ruèrent dans ces brèches en braillant à pleins poumons leur cri de guerre bestial.
Il dégaina son épée et la brandit au-dessus de sa tête.
— Garde du Cœur, chargez !
Il talonna sa monture, qui passa au galop. Derrière lui, des centaines de cavaliers l’imitèrent.
— Chargez !
Premier à engager le fer contre les Trollocs, son porte-bannière très légèrement distancé, il frappa de taille et d’estoc.
— Pour l’honneur de l’Aigle Rouge !
La Garde du Cœur s’engouffra dans toutes les brèches, déterminée à contenir les monstres puis à les repousser.
— L’Aigle Rouge ! L’Aigle Rouge !
Alors que des épées à la lame incurvée tentaient de s’abattre sur lui, tandis que des visages monstrueux et grimaçants le défiaient sans cesse, il continua sa charge désespérée.
Vaincre ou mourir !
— Manetheren !
Mat porta ses mains tremblantes à son front.
— Mos Valdar Cuebiyari…, marmonna-t-il.
Il aurait juré que ces mots signifiaient : « Chargez, Garde du Cœur ! » Mais il était impossible qu’il soit capable de les traduire. À part les quelques mots que lui avait appris Moiraine, il ne comprenait rien à l’ancienne langue. Pour lui, il aurait très bien pu s’agir des jacasseries d’une pie.