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— Absurde…, maugréa-t-il. Ce n’est probablement même pas de l’ancienne langue. Du charabia, simplement… Cette Aes Sedai est folle. Ce n’était qu’un rêve.

L’Aes Sedai… Moiraine…

S’avisant soudain de la maigreur anormale de ses mains et de ses poignets, Mat les étudia avec attention. Puis il se souvint qu’il avait été malade. Une affection liée à une dague au manche orné d’un gros rubis. Il y avait aussi une ville fantôme souillée par le mal. Shadar Logoth… Tout cela semblait n’avoir aucun sens, comme si ce n’était qu’à demi réel, mais il ne s’agissait pas de rêves. Egwene et Nynaeve l’avaient conduit à Tar Valon pour que les Aes Sedai le guérissent. Ça, au moins, c’était une certitude.

Il tenta de s’asseoir et retomba en arrière, aussi faible qu’un agneau nouveau-né. Entêté, il finit par réussir à se redresser et écarta la couverture de laine qui le protégeait du froid. Ses vêtements n’étaient nulle part en vue – mais peut-être rangés dans l’armoire sculptée qui occupait une bonne partie d’un mur. Pour le moment, de toute façon, c’était le cadet de ses soucis. Tenant plus ou moins bien sur ses pieds, il tituba sur le sol couvert d’un épais tapis, fit une étape en s’accrochant au dossier d’un fauteuil, puis se propulsa jusqu’à une table aux pieds artistiquement sculptés. Des bougies installées par quatre sur des bougeoirs équipés de petits déflecteurs fournissaient une vive lumière. À leur lueur, Mat s’examina dans le miroir placé au-dessus du petit coin toilette de la chambre. Émacié, les yeux cernés de noir, les cheveux poisseux de sueur, il se tenait voûté comme un vieillard et vacillait sur ses jambes, fragiles telles des hautes herbes malmenées par des bourrasques. Il se redressa – un effort épuisant – mais constata, dépité, que ça ne changeait pas grand-chose à son allure générale.

Un plateau couvert d’un torchon reposait sur la table, juste devant ses mains. Une bonne odeur de nourriture en montant, il retira le chiffon et découvrit deux carafes en argent et des assiettes en porcelaine verte. D’après ce qu’on disait, le Peuple de la Mer demandait des prix prohibitifs pour cette somptueuse vaisselle.

Mat s’était attendu à découvrir du bouillon de bœuf ou des ris de veau, bref le genre de menu dont on accablait en général les convalescents. Bien au contraire, il découvrit une assiette de tranches de rôti de bœuf accompagnées de moutarde forte et de raifort, plus un assortiment appétissant de pommes de terre sautées, de haricots rouges aux oignons, de fèves et de chou braisés. On avait aussi pensé aux cornichons, aux petits oignons et même au fromage. Enfin, une petite motte de beurre voisinait avec de grosses tranches de pain blanc.

Quant aux carafes, l’une contenait du lait frais très récemment tiré et l’autre ce qui semblait être, à l’odeur, du vin doux aux épices.

Un festin amplement suffisant pour quatre hommes ! L’eau lui montant à la bouche, Mat entendit son estomac grommeler d’impatience.

Avant, je dois découvrir où je suis…

Mat prit quand même une tranche de rôti, l’enroula comme une crêpe et la trempa dans la moutarde. Tout en mangeant, il s’écarta de la table et se dirigea vers une des trois hautes et étroites fenêtres. Les volets sculptés de motifs rappelant de la dentelle étaient fermés, mais par l’interstice, Mat put voir qu’il faisait nuit dehors. Pour le peu qu’il distinguait, d’autres fenêtres brillaient dans le noir comme de minuscules lucioles. Déçu, Mat s’appuya au rebord de la fenêtre, comme si ce revers de fortune venait de lui couper les jambes. Puis il se mit à réfléchir, et tout lui sembla moins sombre.

En utilisant sa cervelle, disait toujours son père, Abell Cauthon, on parvenait à retourner à son avantage les pires situations. Il savait de quoi il parlait, car c’était le meilleur marchand de chevaux de Deux-Rivières. Quand quelqu’un semblait l’avoir roulé, c’était toujours une illusion, car il avait le génie de se retrouver immanquablement gagnant. Sans être malhonnête, cependant, mais simplement futé. Même les gens de Bac-sur-Taren ne parvenaient jamais à le gruger, alors qu’ils avaient la réputation bien méritée d’être durs en affaires. Et si Abell s’en tirait si bien, c’était tout simplement parce qu’il savait aborder une situation selon tous les points de vue possibles.

Tar Valon ! Mat ne pouvait être qu’à Tar Valon. Dans un palais ou quelque chose d’équivalent, étant donné le luxe de la chambre – le tapis à fleurs domani, à lui seul, coûtait plus cher qu’une ferme à Deux-Rivières…

À l’évidence, il n’était plus malade – en tout cas, c’était ce que lui soufflait son corps –, et d’après ce qu’on lui avait raconté, sa seule chance de guérir se trouvait à Tar Valon. En réalité, il ne s’était jamais senti mal, même quand Verin – un autre nom sorti du brouillard de sa mémoire – avait dit à quelqu’un qu’il agonisait. À présent, il se sentait faible comme un bébé et plus affamé qu’un loup en hiver, mais il aurait juré que les Aes Sedai l’avaient guéri.

Je me sens… moi-même et en forme, voilà tout. Donc, j’ai été guéri…

Mat ne put s’empêcher de faire la grimace. Pour le sauver, les Aes Sedai s’étaient servies du Pouvoir de l’Unique. Cette idée lui donnait la chair de poule, mais il ne pouvait pas se plaindre d’avoir été pris en traître.

— C’est mieux que d’être mort, se consola-t-il.

Même s’il se remémorait les histoires qui couraient sur le compte des « sorcières de Tar Valon » ?

— Tout est préférable à la mort. Et Nynaeve elle-même pensait que j’étais perdu. De toute façon, ce qui est fait est fait !

Le jeune homme s’avisa soudain qu’il avait fini sa tranche de rôti et se léchait les doigts. Toujours vacillant, il retourna à côté de la table, tira le tabouret glissé dessous et s’assit. Négligeant les couverts, il roula une deuxième tranche de viande.

Comment retourner à son avantage le fait d’être à Tar Valon, et probablement dans la Tour Blanche ? Cette cité était un nid d’Aes Sedai, une excellente raison pour en partir aussi tôt que possible. Ses souvenirs du temps passé avec Moiraine, puis en compagnie de Verin, n’avaient rien de traumatisant. Mais s’il ne se rappelait pas avoir vu l’une ou l’autre Aes Sedai se comporter vraiment mal, un bémol s’imposait : de cette époque, il ne se souvenait pas de grand-chose.

De plus, interpréter les actes d’une de ces femmes n’était jamais facile.

— Elles n’agissent pas toujours pour les motifs qui semblent évidents, et si elles ne mentent jamais, leur conception de la vérité peut se révéler très différente de la nôtre. (Mat avala une énorme bouchée de pommes de terre sautées.) Il ne faudra jamais que j’oublie ça… Même quand je suis sûr de quelque chose à leur sujet, ça peut être totalement faux.

Une conclusion plutôt déprimante. Pour se consoler, le jeune homme s’attaqua aux fèves avec un appétit qui semblait ne jamais devoir être rassasié.

Penser aux Aes Sedai lui remit en mémoire le peu qu’il savait d’elles. Pour commencer, il y avait sept Ajah : le Bleu, le Rouge, le Marron, le Vert, le Jaune, le Blanc et le Gris. De toutes, les sœurs rouges étaient les plus redoutables.

Si on exclut l’Ajah Noir – qui n’existe pas, si on en croit ces femmes.

Cela dit, l’Ajah Rouge ne s’intéresserait pas à lui, c’était certain. Seuls les hommes capables de canaliser le Pouvoir l’intéressaient.

Rand ! Que la Lumière me brûle ! comment ai-je pu l’oublier ? Où est-il ? Et comment va-t-il ?

Même s’il avait connu la réponse à ces questions, Mat ne pouvait rien faire pour son ami. De toute manière, dans le cas contraire, il aurait longuement hésité. Rand contrôlait le Pouvoir, et durant toute son enfance, Mat avait entendu des histoires horribles au sujet des hommes aptes à canaliser. S’ils terrorisaient les enfants, ces récits n’épargnaient pas les nerfs des adultes, parce que la plupart d’entre eux étaient vrais. S’il avait découvert que Rand torturait de petits animaux et tuait des bébés, Mat n’aurait probablement pas été beaucoup plus perturbé. Quand on finissait par accepter la réalité, il devenait difficile de considérer un type tel que Rand comme un ami.