— Bon sang ! c’est de moi que je dois me préoccuper !
Prenant la carafe de vin, Mat voulut se servir, mais il constata, non sans surprise, qu’elle était vide. Du coup, il se servit du lait.
— Egwene et Nynaeve veulent devenir des Aes Sedai… (Avant d’énoncer à voix haute cette vérité, Mat aurait juré qu’il ne s’en souvenait pas.) Rand suit Moiraine comme un toutou et il se fait appeler le Dragon Réincarné. Quant à Perrin, qui sait où il en est ? Depuis que ses yeux ont changé de couleur, il se comporte comme un cinglé. Bref, il va falloir que je me débrouille tout seul.
Que la Lumière me brûle ! c’est une évidence ! Je suis le seul du groupe qui a encore toute sa tête. Sans moi, ils sont condamnés…
Tar Valon, donc… D’après ce qu’on disait, c’était la ville la plus prospère du monde. Plaque tournante du commerce avec les Terres Frontalières, la cité abritait aussi le fief des Aes Sedai. Pour être franc, Mat doutait de pouvoir convaincre une de ces femmes de jouer avec lui. Et dans le cas contraire, il craignait de ne jamais devoir se fier au résultat d’un lancer de dés ou à la distribution des cartes. En revanche, la ville devait regorger de marchands et autres négociants pleins aux as. Oui, une petite visite s’imposait. Depuis son départ de Champ d’Emond, il avait beaucoup bourlingué. Hélas, il gardait fort peu de souvenirs de ses voyages. Quelques images de Caemlyn et de Cairhien, et c’était tout. Or, depuis sa plus tendre enfance, il rêvait de se promener dans une mégalopole.
— Oui, mais pas quand elle est pleine d’Aes Sedai, marmonna-t-il en finissant l’assiette de fèves.
Un peu las des légumes, il repassa à l’attaque de la viande.
Rêvassant, il se demanda si les Aes Sedai lui permettraient de garder le rubis de la maudite dague. Il se souvenait très vaguement de l’arme, et c’était comme repenser à une terrible blessure. Ses entrailles se nouaient et le sang battait à ses tempes. Mais le rubis, lui, continuait de le séduire, brillant comme un œil écarlate dans la nuit désolée qu’était devenue sa mémoire. À coup sûr, il avait plus de droits que les Aes Sedai sur cette pierre précieuse qui devait valoir l’équivalent d’une dizaine de fermes dans son pays natal.
Oui, mais elles prétendront que le rubis est lui aussi souillé…
Ce qu’il était probablement, pour être franc. Même s’il en avait conscience, Mat s’amusa un peu en imaginant qu’il l’échangeait contre les meilleures terres des Coplin, une famille de Champ d’Emond. Trublions-nés, lorsqu’ils ne devenaient pas des escrocs et des voleurs, ces gens méritaient amplement tout ce qui leur arrivait de mal – et plus encore. Hélas, les Aes Sedai ne se déferaient sûrement pas du rubis. Et si par hasard elles acceptaient, elles refuseraient qu’il aille le vendre si loin de Tar Valon. De plus, l’idée de posséder la plus grande ferme du territoire n’excitait plus Mat comme naguère. Pendant longtemps, c’était pourtant resté sa grande ambition, avec le désir d’être un aussi bon vendeur de chevaux que son père. Désormais, ces objectifs lui semblaient insignifiants. Des désirs étriqués, quand on avait conscience de la taille réelle du monde.
Avant tout, décida le jeune homme, il devait retrouver Egwene et Nynaeve.
Qui sait, elles auront peut-être recouvré leur santé mentale ? et renoncé à l’idée idiote de devenir des Aes Sedai.
À dire vrai, Mat doutait que les deux femmes aient évolué ainsi. Mais il ne pouvait pas partir sans leur dire au revoir. Car il allait partir, le sort en était jeté. Un moment avec les deux villageoises, une journée en ville – et une nuit à jouer aux dés pour remplir sa bourse – puis il lèverait l’ancre pour un endroit où on ne croisait jamais l’ombre d’une Aes Sedai. Avant de retourner chez lui, ce qu’il ferait tôt ou tard, il avait envie de voir le monde, mais sans que ces fichues femmes tirent les fils de sa vie comme ceux d’une marionnette.
Inspectant le plateau, car il avait encore faim, Mat fut ébahi de constater qu’il ne restait plus rien à part quelques miettes de pain et une croûte de fromage. Les deux carafes étaient vides. Surpris, le jeune homme baissa les yeux sur son ventre. Avec tout ce qu’il avait ingurgité, il aurait dû être plein à ras bord, mais il se sentait léger comme s’il avait à peine grignoté. Récupérant quelques chutes de fromage qu’il n’avait pas remarquées de prime abord, il les porta à sa bouche et… se pétrifia.
J’ai soufflé dans le Cor de Valère…
Troublé, il sifflota une chanson mais s’arrêta net quand les paroles lui revinrent à l’esprit.
« Tout seul au fond du puits
Au milieu de la nuit
J’entends tomber la pluie.
Le puits va s’écrouler
La corde est décrochée
Mon temps est écoulé. »
— La corde a intérêt à ne pas être décrochée, parce que j’ai l’intention de remonter à la surface…
Mat laissa retomber les chutes de fromage sur une assiette. Depuis une minute, il se sentait de nouveau malade. Fidèle au conseil de son père, il tenta de réfléchir pour dissiper enfin le brouillard qui dérivait dans sa tête.
Verin avait mission d’apporter le cor à Tar Valon. Savait-elle qu’il avait soufflé dans l’instrument ? Apparemment, elle ne lui avait jamais rien dit qui puisse le lui laisser penser.
Oui, oui, c’était sûr ! Enfin, presque…
Et si elle ne sait pas, ça change quoi ? Si toutes les Aes Sedai l’ignorent, qu’est-ce que ça me met dans la poche ? Sauf si Verin a changé d’avis, elles ont le cor et je ne leur sers à rien.
Une conclusion logique. Mais comment aurait-il pu préjuger de la logique des sorcières de Tar Valon ?
— Si on me le demande… Eh bien, je n’ai jamais touché au cor ! Et si elles savent ? Là, j’improviserai. Elles n’oseront pas attendre quelque chose de moi, pas vrai ?
Entendant frapper à la porte, Mat se leva d’un bond, comme s’il avait eu un endroit où s’enfuir. Et des jambes assez solides pour le porter… Hélas, ce n’était pas le cas.
La porte s’ouvrit.
20
Des visites
Vêtue d’une robe blanche tenue à la taille par une ceinture d’argent, une femme entra, referma derrière elle et s’adossa à la porte pour river sur Mat deux grands yeux plus noirs que tous ceux que le jeune homme avait vus.
Le souffle coupé par la beauté de sa visiteuse, Mat ne dit pas un mot. Ses cheveux aile-de-corbeau tenus par un cercle d’argent qui faisait écho à sa ceinture, cette femme parvenait à paraître plus gracieuse que n’importe quelle danseuse, même quand elle ne bougeait pas un cil. Le jeune homme eut le sentiment qu’il la connaissait, mais il arriva vite à la conclusion qu’il se trompait. Aucun homme ne pouvait oublier une pareille beauté.
— Une fois remplumé, dit-elle, tu devrais être plutôt pas mal… Pour le moment, tu ne voudrais pas mettre quelque chose ?
Un instant, Mat continua à admirer sa visiteuse. Puis il s’avisa soudain qu’il était nu comme un ver. Rouge comme une pivoine, il tituba jusqu’au lit et s’enroula dans la couverture. Épuisé par l’effort, il s’assit au bord du lit – ou plutôt, s’y laissa tomber.