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— Je suis désolé de… Enfin, je veux dire… Eh bien je n’attendais pas de… (Mat prit une grande inspiration pour se calmer.) Désolé que vous m’ayez vu dans le plus simple appareil.

Le rouge toujours aux joues, Mat regretta que Rand (quoi qu’il ait pu devenir) ou Perrin ne soient pas là pour le conseiller. Avec les filles, ils n’avaient pas les mêmes problèmes que lui, loin de là. À Champ d’Emond, bien des jeunes filles s’étaient amourachées de Rand alors qu’elles le savaient promis à Egwene. Quant à Perrin, sa lenteur un peu balourde semblait avoir un grand succès auprès de la gent féminine.

En revanche, malgré tous ses efforts, Mat réussissait toujours à se ridiculiser devant ces dames. Comme il venait juste de le faire…

— En temps normal, je ne t’aurais pas rendu visite sans m’annoncer, Mat…, dit la femme. Mais j’étais à la Tour Blanche pour une autre raison, et j’ai voulu faire d’une pierre plusieurs coups en vous voyant tous…

Mat s’empourpra et tira sur les pans de la couverture. Mais l’inconnue ne semblait pas vouloir le taquiner. Avec plus de grâce qu’un cygne, elle approcha de la table.

— Tu es affamé, pas vrai ? Il fallait s’y attendre, avec la façon dont ces femmes s’y prennent… Mange absolument tout ce qu’elles te donnent, et tu reprendras du poids et des forces à une vitesse qui te stupéfiera.

— Désolé de poser cette question, dit timidement Mat, mais est-ce que je vous connais ? Ne soyez pas vexée, c’est juste que vous me semblez familière.

La visiteuse dévisagea le jeune homme jusqu’à ce qu’il se sente très mal à l’aise. À l’évidence, une femme comme elle n’imaginait pas qu’on puisse l’oublier.

— Tu m’as peut-être vue quelque part… Je m’appelle Selene.

Troublé, Mat eut le sentiment que ce nom, selon elle, aurait dû lui dire quelque chose.

Effectivement, ça lui disait quelque chose. Il devait l’avoir déjà entendu, mais de là à pouvoir dire où et quand !

— Vous êtes une Aes Sedai, dame Selene ?

— Non.

Une réponse sans passion mais néanmoins pleine de chaleur.

Pour la première fois, Mat oublia la beauté de Selene afin de mieux la découvrir. Presque aussi grande que lui, elle était mince comme une liane mais sûrement musclée et tonique, à voir sa façon de marcher. Si flambeur qu’il fût, le jeune homme n’aurait pas parié sur son âge. Un an ou deux de plus que lui, peut-être – voire une dizaine, mais pas plus. Comme pour confirmer ce qu’elle avait dit, elle ne portait pas la bague au serpent des Aes Sedai. En toute logique, ça n’aurait rien dû avoir d’étonnant, puisqu’elle n’avait pas cherché à se faire passer pour ce qu’elle n’était pas. Mais il y avait en elle des caractéristiques – la conscience sereine de sa supériorité, par exemple – que Mat associait d’instinct aux Aes Sedai.

— Vous n’êtes pas non plus une novice ? hasarda-t-il.

Les novices portaient du blanc – une récente découverte de Mat, au fil de ses aventures. Mais ce statut ne semblait pas convenir à Selene.

À côté d’elle, Elayne pourrait passer pour une fille de cuisine…

Elayne… Un autre nom qui hantait sa mémoire comme un fantôme.

— Pas davantage une novice, non…, répondit Selene avec une moue un rien méprisante. Disons que je suis une personne dont les intérêts convergent avec les tiens. Les Aes Sedai ont l’intention de t’utiliser, mais en gros, tu ne détesteras pas ça, je crois. Et tu t’y feras très bien. Tu n’es pas le genre d’homme qu’on doit pousser à partir en quête de gloire.

— M’utiliser ? répéta Mat.

Cette notion lui était familière, dès qu’on en venait aux Aes Sedai. Mais c’était Rand qu’elles voulaient manipuler comme un pantin, pas lui.

Moi, je leur suis parfaitement inutile. Pas vrai ? Lumière, fais que ce soit vrai !

— Que voulez-vous dire ? Je ne suis pas une personne importante. En réalité, je ne suis utile à personne, à part à moi-même. Et de quelle gloire parlez-vous ?

— Je savais que ça te motiverait… Tu as ça dans le sang.

Selene sourit et Mat craignit d’en défaillir de bonheur. Désireux de garder contenance, il se gratta la tête – mais il lâcha la couverture, et il dut la rattraper en catastrophe.

— Selene, écoutez-moi ! Les Aes Sedai n’ont aucun intérêt pour ma petite personne.

Même alors que j’ai soufflé dans le cor ?

— Je suis un modeste fermier…

Mais elles me croient peut-être lié à Rand d’une façon ou d’une autre… Non, car Verin a dit…

Ce qu’avaient pu dire Verin et Moiraine avant elle n’était plus qu’un trou noir dans ses souvenirs. Mais Mat restait convaincu que la plupart des Aes Sedai ne connaissaient rien du tout au sujet de Rand. Il fallait que ça continue ainsi jusqu’à ce qu’il soit trop loin d’ici pour s’en soucier encore.

— Encore une fois, je ne suis qu’un simple péquenot. J’aimerais voir un peu le monde, puis retourner au pays, dans la ferme de mon père.

Selene acquiesça comme si elle avait lu les pensées de Mat dans son esprit.

— Tu es plus important que tu veux bien le dire… Et sûrement beaucoup plus que ces prétendues Aes Sedai le savent. Si tu es assez malin pour ne pas leur faire confiance, la route de la gloire t’est grande ouverte.

— En tout cas, on entend bien que vous ne vous fiez pas à elles…

Prétendues Aes Sedai ?

Mat eut une idée très précise, mais il ne parvint pas à la formuler.

— Êtes-vous… ? Ne le prenez pas mal, mais…

— Tu veux savoir si je fais partie des Suppôts des Ténèbres ? (Selene ne semblait pas furieuse. Au contraire, elle souriait comme une fillette – mais avec pas mal de condescendance.) Un de ses minables sbires de Ba’alzamon qui espèrent recevoir de lui l’immortalité et la puissance ? Non, je n’obéis à personne, et je ne marche jamais au pas. Je serais prête à avancer aux côtés d’un homme qui me serait très cher, mais pas à le suivre. Ce n’est pas dans mes habitudes.

— Oui, c’est évident…, souffla Mat.

Par le sang et les cendres ! un Suppôt ne plaisanterait pas avec ce sujet comme elle vient de le faire. Mais si je me trompe, elle risque d’avoir sur elle un couteau à la lame empoisonnée.

Un vague souvenir dansait dans sa mémoire. Une femme vêtue comme une noble et qui brandissait une dague mortelle. Un Suppôt des Ténèbres, bien entendu…

— Je ne pensais pas à vous accuser de… Non, je… Eh bien, vous ressemblez à une reine. Voilà ce que je voulais dire. Seriez-vous une grande dame ?

— Mat, tu dois apprendre à me faire confiance. Bien sûr, je t’utiliserai aussi… Tu es trop soupçonneux de nature – et porter cette dague n’a rien arrangé – pour me croire si je te dis le contraire. Mais en entrant dans mon jeu, tu gagneras la fortune, la puissance et la gloire. De toute façon, je ne te contraindrai à rien. Un homme convaincu, j’en suis depuis toujours persuadée, est deux fois plus efficace qu’un exécutant terrorisé. Ces Aes Sedai ne mesurent pas à quel point tu es important.

» Il essaiera de te dissuader de me suivre ou de te tuer. Mais n’oublie pas que je peux te donner ce que tu désires.

— Il ? lança Mat.

Me tuer ? Par la Lumière ! ils poursuivaient Rand, pas moi ! Mais comment sait-elle au sujet de la dague ? Bah ! je suppose que toute la Tour Blanche est au courant…

— Qui est ce « il » qui tentera de me tuer ?

Selene pinça les lèvres comme si elle regrettait d’en avoir trop dit.