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— Mat, tu sais ce que tu veux, et je n’ignore rien de tes désirs les plus intimes. Pour les réaliser, tu dois choisir à qui tu fais confiance. Moi, j’avoue que je t’utiliserai. Les Aes Sedai ne le reconnaîtraient pas sous la torture. Alors que je t’offrirai la richesse et la gloire, elles te garderont en laisse jusqu’à ce que tu crèves.

— Vous dites beaucoup de choses, mais comment savoir si c’est la vérité ? Qui me dit que vous êtes plus fiable que ces femmes ?

— Écoute ce qu’elles te disent et devine ce qu’elles te taisent… Par exemple, t’ont-elles raconté que ton père est venu à Tar Valon ?

— Papa ? Ici ?

— Abell Cauthon et Tam al’Thor ont voyagé jusqu’ici, oui. En harcelant les Aes Sedai, ils ont fini par obtenir une audience. Pour savoir où vous étiez, tes amis et toi… Siuan Sanche les a renvoyés à Deux-Rivières les mains vides, sans même les informer que vous étiez vivants. Si tu ne poses pas la question, pourquoi ces femmes t’en parleraient-elles ? Et même si tu la poses, tu crois qu’elles prendront le risque que tu décides de retourner chez toi tambour battant ?

— Papa croit que je suis mort ?

— Mais il peut apprendre que c’est faux, si je m’en charge… Demande-toi à qui tu peux faire confiance, Mat Cauthon ! Les Aes Sedai t’ont-elles dit que Rand al’Thor s’est enfui, forçant Moiraine à le poursuivre ? T’ont-elles confié que l’Ajah Noir est partout dans leur précieuse Tour Blanche ? Tu veux parier qu’elles ne préciseront jamais de quelle manière elles entendent t’utiliser ?

— Rand s’est enfui ? Mais il…

Selene savait-elle que Rand avait reconnu être le Dragon Réincarné ? Peut-être bien… et peut-être bien que non. Dans le second cas, ce ne serait pas lui qui l’en informerait.

L’Ajah Noir ! Par le sang et les cendres !

— Qui êtes-vous, Selene ? Pas une Aes Sedai, j’ai compris, mais qui d’autre ?

La femme eut un sourire mystérieux.

— Souviens-toi simplement qu’il y a un autre choix possible. Tu n’es pas condamné à être le pantin des Aes Sedai ou une proie pour les Suppôts de Ba’alzamon. Mat, le monde est bien plus complexe que tu l’imagines. Pour le moment, fais ce que te demandent les Aes Sedai, mais rappelle-toi que ce n’est pas la seule option. Le feras-tu ?

— Je ne vois pas en quoi j’ai le choix… Mais j’essaierai de garder ça à l’esprit, je suppose…

Le regard de Selene se durcit. Toute chaleur glissa de sa voix comme l’ancienne peau d’un serpent sur la nouvelle.

— Tu supposes ? Je ne suis pas venue te voir pour obtenir ce genre de réponse, Matrim Cauthon !

Selene tendit une main délicate.

Elle ne tenait aucune arme et se trouvait à quatre bons pas de Mat. Pourtant, il se pencha en arrière comme si elle le menaçait avec une dague. Il n’aurait su dire pourquoi il réagissait ainsi. Enfin, il y avait une raison, mais… Selene le menaçait du regard, et il aurait juré que le danger était réel.

Il sentit sa peau picoter et sa migraine revint.

Puis tout cessa d’un coup. Comme si elle venait d’entendre quelque chose à travers le mur, Selene se retourna. Fronçant les sourcils, elle baissa sa main.

— Nous nous reparlerons, Mat, dit-elle, sa voix redevenue amicale. J’ai encore beaucoup de choses à te révéler. N’oublie pas que tu as le choix. Et garde à l’esprit que bien des gens voudraient t’éliminer. Si tu veux bien me suivre, je te protégerai et tu auras tout ce que tu désires. Je suis la seule à t’offrir cela…

Aussi gracieuse et aussi discrète que lorsqu’elle était entrée, Selene sortit de la chambre.

Mat relâcha enfin sa respiration. Il était en sueur, et son cœur battait la chamade.

Bon sang ! qui est-elle ?

Un Suppôt des Ténèbres ? Peut-être, oui… Mais elle semblait mépriser Ba’alzamon presque autant que les Aes Sedai, et ça ne collait pas. Les sbires du mal parlaient du Ténébreux comme les plus fervents fidèles du camp d’en face parlaient du Créateur. De plus, Selene ne lui avait pas demandé de garder secrète sa visite, comme l’aurait sûrement fait une vraie alliée du démon.

Je me vois d’ici en parler à une Aes Sedai… Désolé, mais une femme est venue me voir. Elle n’appartenait pas à votre ordre, pourtant elle a failli utiliser sur moi le Pouvoir de l’Unique. À l’entendre, elle n’était pas un Suppôt du Ténébreux – elle m’a prévenu que vous envisagiez de m’utiliser, et révélé que l’Ajah Noir a noyauté la tour. Enfin, elle a dit que j’étais important. Je ne sais pas en quoi, mais bon… Si je m’en vais maintenant, vous n’en prendrez pas ombrage, pas vrai ?

À chaque minute passée, l’idée de prendre la tangente devenait de plus en plus séduisante. Toujours drapé dans sa couverture, Mat s’éloigna du lit et se dirigea d’un pas hésitant vers l’armoire. Ses bottes y étaient rangées et sa cape pendait à un crochet avec sa ceinture, sa bourse et son couteau glissé dans un fourreau. Ce n’était qu’un outil de campagnard, avec une lame grossière, mais en l’utilisant bien, on pouvait faire autant de dégâts qu’avec la plus élégante dague. Ses autres habits – deux vestes en laine rustiques, trois pantalons, quelques chemises et un assortiment de sous-vêtements – avaient été lavés ou brossés, selon les cas, puis soigneusement rangés sur une étagère.

La bourse accrochée à sa ceinture était vide. Mais son contenu se trouvait sur une autre étagère, à côté de tout ce qu’on avait retiré de ses poches.

Écartant une plume de faucon rouge, un galet poli dont il avait aimé les couleurs, son rasoir et son couteau de poche, il prit la plus petite bourse qui reposait sur une longueur de corde d’arc enroulée. Lorsqu’il eut ouvert la bourse et compté sa fortune, il regretta que sa mémoire, pour une fois, ne lui ait pas joué un mauvais tour.

— Deux pièces d’argent et de la petite monnaie en cuivre… Avec ça, je n’irai pas très loin…

À une époque, il aurait eu l’impression d’être riche. Mais ça, c’était avant de quitter Champ d’Emond.

Il se pencha pour regarder de nouveau ce qu’il y avait sur l’étagère.

Où sont-ils ?

Un instant, il redouta que les Aes Sedai les aient jetés, comme aurait fait sa mère dans des circonstances pareilles. Mais derrière sa boîte à feu et une petite pelote de ficelle à collet, il repéra ses deux godets revêtus de cuir.

Quand il les secoua, le bruit le rassura, mais il les ouvrit quand même. Tout son matériel était là. Cinq dés gravés de symboles, pour jouer à la couronne, et cinq classiques, avec des points pour figurer les chiffres. Avec ceux-ci, on pouvait pratiquer pas mal de jeux, mais ces derniers temps, la couronne avait les faveurs de la plupart des joueurs. Avec ces dés, les deux pièces d’argent feraient assez de petits pour qu’il puisse ficher le camp de Tar Valon.

Loin des Aes Sedai et de Selene… Ce qui s’appelle faire d’une pierre deux coups.

Quelqu’un frappa à la porte puis entra sans attendre d’y avoir été invité. Se retournant, Mat vit qu’il s’agissait de la Chaire d’Amyrlin et de sa Gardienne des Chroniques. Même sans leurs étoles – aux couleurs des sept Ajah pour la Chaire et bleue pour la Gardienne – il les aurait reconnues du premier coup d’œil. Très loin de Tar Valon, il les avait aperçues une seule et unique fois, mais nul ne pouvait oublier les deux Aes Sedai les plus influentes du monde.

Le voyant drapé dans une serviette, sa bourse et ses godets à la main, la Chaire d’Amyrlin arqua un sourcil à l’intention de Mat.

— Je doute que tu aies besoin de ces objets avant un bon moment, mon garçon, dit-elle sèchement. Remets-les à leur place et va te recoucher avant de t’étaler de tout ton long.

Mat hésita, mais ses fichus genoux choisirent ce moment pour se dérober. Sous le regard des deux Aes Sedai, qui semblaient avoir percé à jour ses velléités de rébellion, il obéit à petits pas, tenant à deux mains la couverture salvatrice. Puis il s’étendit, raide comme une planche, ne sachant pas trop ce qu’il pouvait faire d’autre.