— Comment te sens-tu ? demanda la Chaire d’Amyrlin en lui posant une main sur le front.
Mat en eut aussitôt la chair de poule. Venait-elle d’utiliser sur lui le Pouvoir, ou réagissait-il au simple contact d’une Aes Sedai ?
— Je vais bien… En fait, je suis en état de partir. Laissez-moi dire au revoir à Egwene et Nynaeve, et je ne vous traînerai plus dans les jambes. Enfin, je veux dire que je m’en irai… mère.
Moiraine et Verin ne s’étaient jamais formalisées de sa façon de parler, mais là, il s’adressait à la Chaire d’Amyrlin.
— Absurde, lâcha celle-ci.
Elle tira le fauteuil près du lit, s’assit et se tourna vers Leane :
— Les hommes refusent toujours d’admettre qu’ils sont malades. Et quand ils doivent s’y résigner, ça fait deux fois plus de travail aux femmes… Puis ils se proclament guéris beaucoup trop tôt, et tout recommence !
La Gardienne des Chroniques jeta un coup d’œil à Mat et acquiesça.
— C’est vrai, mère, mais celui-là ne peut pas prétendre qu’il est en pleine forme, puisqu’il tient à peine debout. Au moins, il n’a rien laissé sur son plateau.
— J’aurais été étonnée qu’il reste assez de miettes pour rassasier un moineau… Et je parie qu’il meurt encore de faim.
— Je peux lui faire apporter une tourte, mère. Ou un gâteau.
— Non, je crois qu’il faut lui laisser le temps de digérer. S’il venait à restituer son repas, ça ne lui ferait aucun bien…
Mat fulmina intérieurement. Quand un homme était malade, les femmes parlaient de lui comme s’il n’était pas là – ou comme s’il était retombé en enfance. Sa mère, ses sœurs, Nynaeve, la Chaire d’Amyrlin : sur ce point-là, elles se ressemblaient toutes.
— Je n’ai plus faim, dit Mat, et je me sens bien. Si vous me laissez m’habiller, vous verrez à quel point j’ai récupéré. Parce que je serai parti avant même que vous vous en soyez aperçues.
Les deux femmes le foudroyant du regard, il ajouta :
— Mère…
La Chaire d’Amyrlin ne se laissa pas démonter.
— Tu as mangé pour cinq, et si tu ne veux pas mourir de faim, tu devras faire trois ou quatre repas de ce genre par jour pendant quelques semaines. Sais-tu que tu viens d’être arraché à un lien avec le démon qui a tué toute la population d’Aridhol ? Et qui a attendu deux mille ans avant de fondre sur une nouvelle victime ? C’est plus grave qu’une arête de poisson plantée dans le pouce, mon garçon. Ce démon te tuait à petit feu et pour te sauver, nous sommes passées très près de t’achever…
— Je n’ai plus faim, persista Mat.
Bien entendu, son estomac gargouilla, histoire de le ridiculiser.
— J’ai tout compris de toi dès que je t’ai vu, dit la Chaire d’Amyrlin. Comme une anguille, tu glisses entre les mains de toute personne qui tente de t’attraper. Du coup, tu penses bien que j’ai pris des précautions.
— Des précautions ? répéta Mat.
Les deux femmes ne bronchèrent pas, mais il eut l’impression que leurs yeux le clouaient sur le lit.
— Ton nom et ta description seront bientôt connus de toutes les sentinelles et de tous les responsables des quais. Je ne te garderai pas de force dans la tour, mais pas question que tu quittes Tar Valon avant d’être rétabli. Si tu te caches en ville, la faim te forcera à sortir de ton trou. Sinon, nous te trouverons avant que tu sois mort d’inanition.
— Pourquoi vous acharner à m’emprisonner ?
Mat repensa à Selene. Selon elle, les Aes Sedai voulaient se servir de lui.
— Que vous importe mon estomac ? Et si j’ai faim, ne puis-je pas me nourrir tout seul ?
La Chaire d’Amyrlin eut un rire de gorge.
— Avec deux pièces d’argent et quelques piécettes de cuivre, mon garçon ? Pour régler tes notes de taverne, il faudrait que tu aies une chance insolente au jeu. Mais nous ne guérissons pas les gens pour qu’ils gâchent tout en mourant bêtement. De plus, tu auras peut-être encore besoin de nos services.
— Vous m’avez guéri, non ? Que pourriez-vous faire de plus ?
— Mon fils, tu as trimballé cette dague pendant des mois. En principe, nous devons t’avoir débarrassé de la souillure, mais si nous en avons laissé une trace, c’est suffisant pour te tuer. Et comment savoir quelles séquelles te laissera cette longue « infection » ? Dans six mois ou un an, tu risques d’être très content qu’une Aes Sedai consente à s’occuper à nouveau de toi.
— Je suis censé rester ici un an ?
Leane s’agita un peu et riva sur l’impertinent jeune homme un regard glacial. La Chaire d’Amyrlin, elle, ne perdit pas une once de sa sérénité.
— Peut-être pas si longtemps… Mais ce qu’il faudra pour avoir la certitude que tu es guéri. Tu ne peux pas vouloir qu’il en soit autrement. Lèverais-tu l’ancre avec un bateau dont le calfeutrage a peut-être été mal fait ? Ou qui pourrait avoir une ou plusieurs lattes de coque pourries ?
— Je ne connais rien aux navires…, marmonna Mat.
L’Aes Sedai disait peut-être la vérité. En théorie, ces femmes ne mentaient jamais. En théorie…
— Mère, je suis parti de chez moi depuis très longtemps… Papa et maman doivent penser que je suis mort.
— Si tu veux leur écrire une lettre, je m’assurerai qu’elle atteigne Champ d’Emond.
Mat attendit un peu, mais la Chaire d’Amyrlin ne dit rien de plus.
— Merci, mère… Je suis surpris que mon père ne m’ait pas cherché. C’est le genre d’homme à ne reculer devant rien…
Mat crut déceler un peu d’hésitation chez l’Aes Sedai, avant qu’elle réponde :
— Il est venu… Leane, parle à ce garçon.
La Gardienne des Chroniques prit aussitôt le relais :
— À ce moment-là, nous ne savions pas où tu étais, Mat. Je le lui ai dit, et il est parti avant les tempêtes de neige. Pour que son voyage de retour soit plus agréable, je lui ai donné un peu d’argent.
— Avoir de tes nouvelles lui fera plaisir, dit la Chaire d’Amyrlin. Et je ne parle même pas de ta mère ! Dès que tu l’auras écrite, remets-moi ta lettre et je m’en occuperai.
Les Aes Sedai lui avaient dit la vérité, mais il avait dû demander.
Elles n’ont pas mentionné le père de Rand. Parce qu’elles se disent que ça ne m’intéresserait pas, ou pour une autre raison ? Je n’en sais rien… Qui peut s’y retrouver avec les Aes Sedai ?
— Mère, je voyageais avec un ami, Rand al’Thor. Vous vous souvenez de lui ? Savez-vous comment il va ? Je parie que son père aussi est mort d’inquiétude.
— Pour ce que j’en sais, ton ami va bien, mais il n’y a aucune certitude. Je l’ai vu une fois, à Fal Dara, là où je t’ai rencontré également. (La Chaire d’Amyrlin se tourna vers la Gardienne.) Leane, un morceau de tourte lui ferait du bien. Et une boisson au miel pour lui adoucir la gorge, s’il continue à jacasser ainsi. Tu veux bien t’en occuper ?
La grande Aes Sedai se leva et sortit.
— Si tel est ton désir, mère…
Quand la Chaire d’Amyrlin regarda de nouveau Mat, elle souriait, mais ses yeux bleus étaient glaciaux.
— Certains sujets sont périlleux et il vaut mieux ne pas les aborder, même devant Leane. Les bavardages inconsidérés sont souvent plus mortels que la foudre, mon garçon.
— Périlleux, mère ?
La bouche sèche, Mat résista à l’envie de se passer la langue sur les lèvres.
Que sait-elle exactement sur Rand ? Bon sang ! si Moiraine était un peu moins adepte du secret…