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— Mère, je ne sais rien de « périlleux ». De plus, j’ai presque tout oublié de mon passé.

— Tu te souviens du cor ?

— Quel cor, mère ?

Si vite qu’il ne suivit pas ses mouvements, la Chaire d’Amyrlin se leva, le toisant comme s’il méritait le fouet.

— Tu te moques de moi, et je te le ferai regretter au point que tu appelleras ta mère en pleurant. Je n’ai pas de temps à perdre en jeux stupides, et toi non plus. Alors, ça te revient ?

Mat resserra les pans de la couverture autour de son torse et lâcha un pitoyable :

— Oui, je me souviens, mère…

La Chaire d’Amyrlin se détendit un peu. Mat se sentit moins oppressé, comme si elle venait de l’autoriser à retirer sa tête du billot juste avant que le bourreau frappe.

— C’est bien, Mat… (L’Aes Sedai se rassit.) Sais-tu que tu es lié au cor ?

Mat remua les lèvres, répétant sans un bruit le mot « lié ».

— Oui, lié… Je me doutais que tu ne savais pas… Tu as soufflé dans le Cor de Valère, réveillant les héros morts. Si tu recommences un jour, le résultat sera identique. Mais pour toute autre personne, ce sera un banal instrument, du moins tant que tu vivras.

— Tant que je vivrai ? Mais vous auriez pu me laisser mourir ? (L’Aes Sedai acquiesça.) Et dans ce cas, vous auriez pu choisir n’importe qui pour souffler dans le cor.

— C’est bien vu, oui.

— Par le sang et les cendres ! c’est ça que vous voulez de moi ! Quand arrivera l’Ultime Bataille, vous entendez que j’appelle les héros morts afin qu’ils viennent affronter le Ténébreux. Par le sang et les maudites cendres !

— Tu préférerais que nous ayons opté pour l’autre solution ?

Mat ne comprit pas tout de suite ce que voulait dire l’Aes Sedai. Puis il se souvint : l’autre solution, c’était qu’il meure pour laisser sa place à quelqu’un.

— Vous voulez que je souffle dans le cor ? Pas de problème, je soufflerai. Ai-je dit que je ne le ferais pas ?

La Chaire d’Amyrlin eut un soupir agacé.

— Tu me fais penser à oncle Huan. Personne ne pouvait le coincer. Il adorait jouer, comme toi, et s’amuser ne lui laissait guère de temps pour travailler. Il est mort en sortant des enfants d’une maison en feu. Il a refusé d’abandonner tant qu’il y en avait encore un à l’intérieur. Serais-tu comme lui, Mat ? Pourrons-nous compter sur toi quand les flammes nous cerneront ?

Incapable de soutenir le regard de la Chaire d’Amyrlin, Mat baissa les yeux sur ses doigts, qui martelaient en rythme la couverture.

— Je ne suis pas un héros… Je fais ce qui doit être fait, mais je n’ai rien à voir avec un héros.

— La plupart des héros reconnus ont fait ce qui s’imposait à un moment donné, et rien de plus. Pour l’heure, je ne t’en demanderai pas plus. Ne parle à personne du cor, à part moi. Et n’évoque surtout pas le lien.

Pour l’heure ? pensa Mat. C’est la seule concession qu’elle te fera, et ce jusqu’à la fin des temps…

— Je n’ai pas l’intention de dire à quiconque…

La Chaire d’Amyrlin plissa le front. Conscient d’avoir crié, Mat reprit un ton plus amical :

— Je tiendrai ma langue. Bon sang ! j’aimerais tant que personne ne sache ! Mais pourquoi voulez-vous garder le secret ? Vous vous méfiez de vos Aes Sedai ?

Un long moment, Mat craignit d’être allé trop loin.

Le visage dur et le regard tranchant – comme une lame, pensa Mat, terrifié –, la Chaire d’Amyrlin déclara enfin :

— Si nous pouvions être les deux seuls à savoir, j’en serais ravie. Même sans mauvaise volonté, quand trop de gens le connaissent, un secret est vite éventé. L’immense majorité des gens croit que le Cor de Valère est une légende. Ceux qui savent qu’il n’en est rien pensent qu’il doit encore être découvert par un des Quêteurs. Mais au cœur du mont Shayol Ghul, on sait la vérité, et certains Suppôts doivent la connaître aussi. Mais ils ignorent où est l’instrument, et ils ne savent pas que c’est toi qui as soufflé dedans. Tu veux être la cible prioritaire des Suppôts, des Blafards et des Trollocs ? Ils veulent le cor, tu le sais. Car il peut servir tout aussi bien les Ténèbres que la Lumière. Mais pour qu’il passe dans leur camp, il faut que nos ennemis te capturent ou te tuent. Veux-tu avoir peur en permanence ?

Mat regretta de ne pas avoir une deuxième couverture et un édredon bien épais. D’un seul coup, la chambre lui paraissait glaciale…

— Dois-je comprendre que des Suppôts pourraient venir me chercher jusqu’ici ? Je croyais que la Tour Blanche leur était interdite.

Mat se souvint de ce que Selene avait dit de l’Ajah Noir. Comment réagirait la Chaire d’Amyrlin, s’il lui répétait les propos de sa visiteuse ?

— Une bonne raison de rester, non ? (L’Aes Sedai se leva et lissa sa robe.) Repose-toi, mon garçon. Bientôt, tu te sentiras beaucoup mieux. Dors…

La Chaire d’Amyrlin sortit et ferma délicatement la porte derrière elle.

Un long moment, Mat se perdit dans la contemplation du plafond. Plongé dans ses pensées, il remarqua à peine la servante qui vint lui apporter de la tourte aux pommes et une nouvelle carafe de lait. Et il la vit à peine ressortir avec le plateau d’assiettes vides. Même si l’odeur de pomme et de cannelle lui mit l’eau à la bouche, il ne jugea pas bon de se lever. La Chaire d’Amyrlin pensait le garder comme un mouton dans un enclos. Et Selene…

Par la Lumière ! qui est-elle ? Et que veut-elle ?

Selene avait parlé d’or sur certains points, mais la Chaire d’Amyrlin n’avait pas caché son intention de se servir de Mat. Cela dit, il restait encore trop de zones d’ombre dans son discours pour qu’il lui fasse confiance. Des trous dans le raisonnement qui pouvaient tous cacher un piège mortel.

La dirigeante suprême des Aes Sedai et Selene se disputaient un trophée : lui, en l’occurrence. Affronter des Trollocs était probablement un sort moins cruel qu’être l’enjeu de ce duel.

Mat devait fuir Tar Valon afin de leur échapper à toutes les deux. Une fois le fleuve traversé, il pourrait tenir à distance les Aes Sedai, Selene et les Suppôts des Ténèbres. De ça, il en était certain ! Il y avait une issue, et il la trouverait s’il abordait le problème sous tous ses angles.

Sur la table, la tourte refroidissait…

21

Un monde de rêves

Tandis qu’elle courait dans le couloir mal éclairé, Egwene continuait à s’essuyer les mains avec une serviette. Elle les avait lavées deux fois, mais la graisse refusait de partir. Avant de vivre à la Tour Blanche, elle n’aurait pas cru qu’il existait tant de casseroles et de chaudrons en ce monde. En plus, c’était le jour du pain… Combien de seaux de cendres avait-il fallu retirer des fours ? La jeune fille avait fini par perdre le compte…

Il y avait également eu le nettoyage des cheminées, puis des tables – frottées énergiquement avec du sable fin – et enfin du sol, un exercice qu’il fallait réaliser à quatre pattes, pour ne laisser passer aucune tache. Sa robe blanche souillée, le dos en compote, Egwene ne rêvait plus que de son lit. Mais Verin était passée aux cuisines, prétendument pour commander un dîner à livrer dans sa chambre, et elle lui avait soufflé à l’oreille une convocation impérieuse.

L’Aes Sedai vivait au-dessus de la bibliothèque, dans des quartiers utilisés par une poignée de sœurs marron. L’air y était poussiéreux, comme si les érudites, trop occupées par leurs recherches, ne prenaient pas la peine d’inciter les servantes à venir faire le ménage. Contrairement à d’autres secteurs de la tour, les couloirs tournaient selon tous les angles possibles, montant ou descendant sans raison apparente. Les rares tapisseries aux couleurs passées devaient être nettoyées aussi rarement que le reste et une bonne partie des lampes étaient éteintes faute de combustible.