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Malgré la pénombre, Egwene était seule dans son corridor avec une novice qui la précédait – ou une servante, car il arrivait que les domestiques aussi portent une robe blanche. Martelant les dalles en damier du sol, ses chaussures produisaient un écho qui semblait se répercuter à l’infini. Bref, un endroit des plus perturbants pour quelqu’un qui réfléchissait à l’Ajah Noir.

Egwene avisa soudain la porte que Verin lui avait décrite. Un battant noir, au sommet d’une montée, près d’une tapisserie décrépite qui représentait un roi à cheval acceptant la reddition d’un autre souverain. Éprise de précision, l’Aes Sedai avait même mentionné le nom des deux hommes morts plusieurs siècles avant la naissance d’Artur Aile-de-Faucon.

Verin était friande de ce genre de choses. La jeune fille, elle, avait déjà oublié le nom des deux belligérants et des royaumes depuis longtemps disparus qu’ils dirigeaient. Cela dit, elle restait sûre de son fait, car aucune autre tapisserie qu’elle avait vue jusque-là ne correspondait à la description de Verin.

Dans le couloir désert, le bruit des pas d’Egwene résonnait de plus en plus comme un glas, et le sentiment d’être en danger la prenait à la gorge. Elle frappa à la porte, fit l’effort d’attendre qu’on lui dise d’entrer et s’engouffra dans une pièce où elle ne fit qu’un pas avant de s’arrêter, stupéfaite.

Les murs étaient couverts d’étagères, sauf à l’endroit où une porte se découpait – sans doute l’accès aux appartements privés – et aux emplacements où pendaient des cartes, souvent en plusieurs couches, et ce qui semblait une série de représentations du cosmos. Egwene reconnut le nom de certaines constellations – le Laboureur et le Moissonneur, l’Archer et les Cinq Sœurs – mais d’autres la plongèrent dans la plus grande perplexité. Des grimoires et des rouleaux de parchemin s’entassaient sur toutes les surfaces planes, voisinant avec les objets les plus extraordinaires qu’Egwene ait jamais vus. D’étranges masses de verre ou de métal, des cornues reliées entre elles par des tubes alambiqués, des cercles enchâssés dans des cercles… Tout cela au milieu d’une collection d’ossements et de crânes de toutes les tailles et quasiment de toutes les formes. Dans un coin, une chouette empaillée, à peine plus grande que la main d’Egwene, trônait sur ce qui semblait être la tête blanchie par le temps d’un lézard. Mais ça ne pouvait pas être un reptile de ce genre, car le crâne était aussi long qu’un avant-bras humain et la mâchoire garnie de crocs recourbés plus gros qu’un doigt.

Les bougies disposées sans ordre ni logique produisaient une alternance d’ombre et de lumière qui accentuait l’aspect terrifiant des lieux. Contre toutes les consignes de sécurité, la plupart des flammes côtoyaient des rouleaux de parchemin ou des piles de feuilles hautement inflammables.

La chouette cligna des yeux, faisant sursauter Egwene de peur.

— Oui, oui, c’est toi…, marmonna Verin.

Assise derrière une table de travail surchargée d’ouvrages, de cartes et d’objets exotiques, elle étudiait attentivement une page sans doute arrachée à un livre.

— Tu as eu peur de la chouette ? Elle tient les souris éloignées. Tu sais que ces bestioles adorent le parchemin… (Verin fit un grand geste circulaire, puis elle sembla se souvenir de la page qu’elle venait de faire passer devant ses yeux.) Fascinante, cette relique… Rosel d’Essam affirme qu’une centaine de pages au moins ont survécu à la Dislocation du Monde. Elle savait de quoi elle parlait, puisque ses écrits sont postérieurs d’à peine deux siècles à la terrible catastrophe. Mais à ma connaissance, il ne reste plus que ce fragment – et peut-être est-ce un exemplaire unique. Selon Rose, le texte contenait des secrets que l’univers n’aurait pas voulu affronter. Du coup, elle en parle toujours indirectement. Moi, j’ai relu cette page cent fois, pour tenter de résoudre une partie de l’énigme.

La petite chouette cligna de nouveau des yeux et Egwene dut en détourner le regard.

— Que dit ce fragment, Verin Sedai ?

La sœur marron cligna des yeux, rappelant furieusement la chouette.

— De quoi il parle ? Je vais te le traduire directement et te le lire presque comme un barde qui déclame en Haut Chant : « Cœur de la Nuit. Ba’alzamon. Un nom caché par un nom dans un nom obscurci par un nom. Un secret enfoui sous un secret dissimulé par un secret. Renégat de l’Espoir. Ishamael a trahi toute espérance. La vérité brûle et carbonise. Face à la vérité, l’espoir faillit. Mais un mensonge est notre bouclier. Qui peut se dresser devant le Cœur de la Nuit ? Qui peut affronter le Renégat de l’Espoir ? Une âme de ténèbres, ou l’Âme des Ténèbres… » Voilà, ça s’arrête là. Qu’en dis-tu ?

— Je n’en sais rien… Mais ça ne me plaît pas.

— Pourquoi en serait-il autrement, mon enfant ? Pourquoi comprendrais-tu ou aimerais-tu ces mots ? Je les étudie depuis quarante ans, et je n’ai réussi ni l’un ni l’autre.

Verin glissa soigneusement la page dans une écritoire de cuir qu’elle replaça machinalement sur une pile de documents.

— Mais je ne t’ai pas fait venir pour ça…

En marmonnant, elle farfouilla sur sa table, rattrapant plus d’une fois une montagne de livres qui menaçait de s’écrouler. Au terme de son exploration, elle exhiba fièrement quelques feuilles de parchemin couvertes d’une écriture fine et tenues ensemble par une longueur lâche de ruban.

— Voilà, mon enfant… C’est tout ce que nous savons au sujet de Liandrin et de ses complices. Nom, âge, Ajah d’origine, lieu de naissance… Absolument tout ! Enfin, tout ce qui figure dans les archives. Y compris leurs résultats, durant la formation. Et de chiches renseignements sur les ter’angreal qu’elles ont volés. Pour l’essentiel, il s’agit de descriptions. J’ignore si ce matériel vous aidera. Moi, je n’y ai rien trouvé d’intéressant.

— L’une de nous y fera peut-être une découverte…

Si vous nous avez vraiment remis tout ce dont vous disposez…

Egwene fut étonnée par ses propres soupçons, mais ils lui parurent très vite logiques. La Chaire d’Amyrlin se fiait à Verin parce qu’elle y était obligée. Mais comment savoir si l’érudite ne faisait pas partie de l’Ajah Noir ?

La jeune fille s’ébroua. Après avoir voyagé avec Verin de la pointe de Toman à Tar Valon, elle refusait d’envisager que cette sœur un peu replète soit un Suppôt des Ténèbres.

— Verin Sedai, je vous fais confiance…

Vraiment ?

L’Aes Sedai regarda bizarrement Egwene. Puis elle s’ébroua aussi, comme pour chasser une pensée incongrue.

— Ces listes sont peut-être capitales, ou au contraire juste bonnes à brûler. Mais je ne t’ai pas demandé de venir uniquement pour ça.

Elle entreprit de faire un peu de place sur la table de travail en doublant ou triplant la hauteur de certaines piles.

— D’après Anaiya, tu pourrais devenir une Rêveuse. La dernière, Corianin Nedeal, morte il y a quatre cent soixante-treize ans, méritait à peine ce nom, si on en croit les archives. Si tu étais à la hauteur, ce serait fascinant…

— Anaiya m’a observée, Verin Sedai, mais sans parvenir à être sûre que mes rêves prédisaient l’avenir.

— C’est une partie des talents d’une Rêveuse, mon enfant. Et peut-être la moins importante. Le protocole d’études d’Anaiya est beaucoup trop lent, si tu veux mon avis.

Du bout d’un index, Verin dessina sur la table, dans une épaisse couche de poussière, une série de lignes parallèles.

— Disons que ces lignes représentent les mondes qui pourraient exister si des choix divergents avaient été faits. En d’autres termes, si des points d’inflexion décisifs de la Trame avaient pris une autre direction.