— Les mondes accessibles par les Pierres-Portails, dit Egwene, histoire de montrer qu’elle avait suivi les cours de Verin, pendant le voyage.
Mais quel rapport avec le fait qu’elle soit ou non une Rêveuse ?
— C’est ça, oui… Mais la Trame peut être encore plus complexe. La Roue tisse nos vies afin de produire la Trame d’un Âge, mais les Âges eux-mêmes sont tissés dans le Lacis, à savoir la Grande Trame. Mais comment savoir si cela représente plus de dix pour cent de la « tapisserie » totale ? Durant l’Âge des Légendes, certains érudits pensaient qu’il existait des mondes encore plus difficiles à atteindre que ceux des Pierres-Portails. Ils seraient configurés comme ceci…
Verin dessina d’autres lignes, hachurant le premier ensemble.
— La chaîne et le canevas du tissage… Il se peut que la Roue du Temps tisse une Trame qui englobe une infinité de mondes. (Verin se redressa et se frotta les mains l’une contre l’autre.) L’hypothèse se tient, et dans tous ces univers – le royaume des variations – il existe quelques rares constantes. Par exemple, le Ténébreux est emprisonné dans la totalité de ces mondes.
Contre sa volonté, Egwene avança pour mieux voir les lignes dessinées par Verin.
— Dans tous les mondes ? Comment est-ce possible ? Doit-on comprendre qu’il y a un Père des Mensonges dans chacun ?
L’idée qu’il existe tant de Ténébreux glaça les sangs de la jeune fille.
— Non, mon enfant. Il n’y a qu’un Créateur, présent en même temps dans tous ces univers. Pareillement, le Ténébreux est unique, mais il existe partout simultanément. S’il se libère de sa prison dans un monde, il sera libre dans tous les autres. Inversement, tant qu’il est prisonnier dans un seul, il l’est dans tous les autres.
— Tout ça n’a pas beaucoup de sens, je dirais…
— Les paradoxes, mon enfant ! Le Ténébreux est l’incarnation même de la contradiction et du chaos. Le destructeur de la raison et de la logique. Celui qui brise tous les équilibres et fait triompher le désordre.
La chouette s’envola soudain, planant en silence avant de se percher sur un crâne tout blanc, derrière l’Aes Sedai. Clignant des yeux, l’oiseau de proie étudia les deux femmes. Egwene avait remarqué ce crâne en entrant. Voyant ses cornes recourbées et son gros museau, elle s’était demandé quel bélier avait pu avoir une tête si grosse. À présent, elle devinait la réponse. Ce n’était pas le crâne d’un bélier, mais celui d’un Trolloc.
Elle inspira à fond en frissonnant.
— Verin Sedai, où est le lien avec mon éventuelle nature de Rêveuse ? Le Ténébreux est prisonnier au cœur du mont Shayol Ghul, et je ne veux même pas imaginer qu’il s’évade un jour.
Oui, mais les sceaux faiblissent… Même les novices le savent, désormais…
— Le lien ? Il n’y en a aucun, mon enfant ! Sinon que nous devons tous affronter le Ténébreux d’une manière ou d’une autre. Il est prisonnier, certes, mais la Trame n’a pas ramené par hasard ton ami Rand en ce monde. Le Dragon Réincarné affrontera le Ténébreux, ça, c’est une certitude. Si Rand survit jusque-là, bien sûr… Le Ténébreux, lui, tentera d’infléchir la Trame, s’il le peut. Nous avons bien avancé, non ? Ce devrait être plus clair pour toi.
— Verin Sedai, désolée, mais si tout ça (Egwene désigna le quadrillage, dans la poussière) n’a rien à voir avec mes dons de Rêveuse, pourquoi m’en parlez-vous ?
Verin regarda la jeune fille comme si elle faisait exprès de ne rien comprendre.
— Rien ? Ce n’est pas le cas, mon enfant… Il y a un lien. Et c’est une troisième constante, en plus de l’existence du Créateur et de celle du Ténébreux. Dans chaque univers, un monde existe à l’intérieur de ce qu’on nomme la réalité. Un monde qui est présent dans tous les autres en même temps. Ou peut-être même qui les englobe. Les érudits de l’Âge des Légendes le nommaient Tel’aran’rhiod. Le Monde Invisible. Mais « Monde des Rêves » serait sans doute une meilleure traduction. Des gens ordinaires qui n’ont aucune aptitude pour canaliser le Pouvoir aperçoivent parfois Tel’aran’rhiod dans leurs songes. Et grâce à lui, ils captent des images des autres mondes. Pense à certaines choses que tu as vues dans tes rêves. Mais une vraie Rêveuse peut entrer dans Tel’aran’rhiod.
Egwene voulait déglutir, mais sa gorge nouée l’en empêcha.
— Verin Sedai, je doute d’être une Rêveuse. Anaiya Sedai n’a pas…
— Ses observations ne prouvent rien, ni dans un sens ni dans l’autre. Et elle reste persuadée que tu peux tout à fait être une Rêveuse.
— Un jour ou l’autre, je finirai par le savoir, non ?
Lumière, c’est bien ce que je veux, n’est-ce pas ? Apprendre et en savoir chaque jour un peu plus !
— Tu n’as pas le temps d’apprendre, mon enfant… La Chaire d’Amyrlin vous a confié une mission capitale, à ton amie et à toi. Tu dois utiliser tous les outils à ta disposition.
Verin tira une boîte en bois rouge de sous le fouillis qui régnait sur sa table de travail. Le coffret était assez grand pour contenir des documents, mais quand elle l’eut ouvert, l’Aes Sedai en tira un anneau de pierre strié de bleu, de marron et de rouge et trop grand pour convenir à un doigt humain.
— Prends-le, mon enfant.
Egwene tendit la main, obéit et en écarquilla les yeux de surprise. L’anneau semblait être en pierre, mais il se révélait plus dur que l’acier et plus lourd que le plomb. Et le cercle n’en était pas vraiment un. Quand on le suivait du bout du doigt, on constatait qu’il était infléchi bizarrement, comme si l’objet n’avait qu’une face. Un deuxième essai confirma à la jeune fille que c’était bien le cas.
— Corianin Nedeal portait en permanence ce ter’angreal sur elle. Il est à toi, maintenant.
Egwene faillit en laisser tomber l’anneau.
Je ne vais sûrement pas garder un ter’angreal dans ma poche !
Verin remarqua le trouble de son interlocutrice.
— Selon Corianin, cet artefact facilite l’entrée dans Tel’aran’rhiod… Elle affirmait qu’il fonctionnerait avec une profane aussi bien qu’avec une Aes Sedai. La seule obligation, c’est de le tenir en dormant. Bien entendu, il y a des risques. Tel’aran’rhiod n’est pas un rêve ordinaire. Ce qui s’y passe est réel, et on y est présent pour de bon.
Verin remonta une manche de sa robe pour dévoiler une ancienne cicatrice qui courait sur tout son avant-bras.
— J’ai essayé le ter’angreal, il y a quelques années… La thérapie d’Anaiya n’a pas été aussi efficace que d’habitude. N’oublie jamais ce point-là.
Verin laissa retomber sa manche.
— Je serai prudente, Aes Sedai.
Réel ? Mes rêves sont déjà assez terribles comme ça. Je ne veux pas de songes qui laissent des cicatrices ! Je rangerai cet objet dans une bourse, je le cacherai dans un coin sombre, et…
Mais elle voulait apprendre et devenir une Aes Sedai. Depuis cinq siècles, l’ordre n’avait plus eu dans ses rangs une Rêveuse.
— Oui, je serai très prudente…
Egwene rangea l’anneau dans sa bourse, la ferma et ramassa les documents que lui avait donnés Verin.
— Cache-les bien, surtout ! Aucune novice, ni même aucune Acceptée, n’est censée avoir en sa possession un objet pareil. Que personne ne le sache !
— Oui, Verin Sedai.
Se souvenant de la cicatrice, sur le bras de Verin, Egwene regretta presque qu’une Aes Sedai ne soit pas déjà venue lui confisquer l’anneau.
— Très bien, mon enfant. Maintenant, retire-toi. Il se fait tard, et tu devras être en forme pour la préparation du petit déjeuner. Bonne nuit.