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Lorsque Egwene fut sortie, Verin regarda un long moment la porte. Derrière elle, la chouette ulula doucement. Tirant le coffret rouge vers elle, l’Aes Sedai le rouvrit et plissa le front en contemplant ce qui occupait presque toute la place disponible.

Sur toutes les pages couvertes d’une écriture précise, l’encre restait bien noire après pratiquement cinq siècles. Les notes de Corianin Nedeal, résumé de tout ce qu’elle avait appris en cinquante ans d’observation du ter’angreal. Une femme éprise de secret, à l’évidence. Gardant pour elle l’essentiel de ses découvertes, elle ne les avait confiées qu’à cette espèce de journal intime. Sans un formidable coup de chance, et le goût de fouiller dans tous les vieux documents qu’elle voyait, Verin n’aurait jamais eu connaissance du texte.

Sauf erreur de sa part, aucune autre Aes Sedai n’était informée de l’existence de l’artefact si soigneusement escamoté par Corianin.

Verin se demanda si elle ne devait pas brûler le manuscrit. Elle avait songé à le confier à Egwene, mais… Eh bien, détruire un savoir était à ses yeux un blasphème. Quant à s’en séparer…

Non, laissons les choses en l’état. Ce qui doit arriver arrivera.

Verin referma le coffret.

Où ai-je fourré la page que j’étudiais ?

Agacée, elle entreprit de chercher l’écritoire de cuir. Concentrée sur son exploration, elle oublia jusqu’à l’existence d’Egwene.

22

Le prix de la bague

Egwene n’était pas très loin des appartements de Verin lorsqu’elle croisa Sheriam, qui semblait d’une humeur maussade.

— Si quelqu’un ne t’avait pas vue parler avec Verin, ou ne s’en était pas souvenu, j’aurais pu ne pas te trouver… Allons, suis-moi ! Tu retardes tout le monde ! Que sont ces documents ?

Egwene serra un peu plus fort les feuilles de parchemin, puis elle essaya de répondre d’un ton docile et respectueux :

— Verin Sedai pense que je devrais les étudier, Maîtresse des Novices.

Et maintenant, si Sheriam demandait à y jeter un coup d’œil ? Comment refuser ? Ou expliquer qu’elle avait en sa possession des informations sur treize membres de l’Ajah Noir et les ter’angreal qu’elles avaient volés ?

Mais Sheriam n’insista pas :

— Bon, aucune importance… Tu es demandée, et tout le monde t’attend.

Elle prit le bras d’Egwene et l’obligea à marcher plus vite.

— Demandée, Sheriam Sedai ? Et attendue ? Mais par qui ?

La Maîtresse des Novices secoua la tête, franchement agacée.

— As-tu oublié que tu dois être élevée au rang d’Acceptée ? Quand tu viendras dans mon bureau, demain, tu porteras la bague. Je doute que ça t’assagisse beaucoup, mais bon…

Egwene tenta de s’immobiliser, mais l’Aes Sedai l’entraîna sans ménagement et s’engagea dans un étroit escalier en colimaçon qui descendait à travers les murs mêmes de la bibliothèque.

— Ce soir ? Si vite ? Aes Sedai, je suis à moitié endormie, sale et… Je pensais avoir encore des jours pour me préparer.

— Le temps n’attend personne, dit Sheriam. La Roue tisse comme elle l’entend, et quand elle l’entend. Et à quoi veux-tu te préparer ? Tu sais déjà tout ce qu’il faut savoir. Ton amie Nynaeve n’était pas aussi bien préparée…

Au pied de l’escalier, Sheriam franchit une petite porte puis, tirant toujours Egwene, traversa un couloir pour gagner une rampe de service qui s’enfonçait dans les entrailles de la tour.

— J’ai écouté les leçons, et je m’en souviens très bien, mais… Je ne pourrais pas avoir une nuit de sommeil, avant ?

La rampe sinueuse semblait ne jamais devoir finir.

— La Chaire d’Amyrlin a décidé que tergiverser ne servirait à rien. Pour être précise, elle a dit : « Quand on décide de vider un poisson, pourquoi attendre qu’il soit pourri ? » Elayne est déjà passée sous les arches, et notre chef veut que tu fasses comme elle ce soir. Je ne suis pas convaincue que ce soit urgent à ce point, mais quand la Chaire d’Amyrlin donne un ordre, on ne discute pas.

Egwene se laissa entraîner en silence vers les sous-sols de la tour. Nynaeve ne s’était pas montrée bavarde au sujet de son ultime épreuve, et c’était peu de le dire. Tout ce qu’Egwene avait pu lui arracher s’était limité à une grimace et à un sonore : « Je déteste les Aes Sedai. »

Quand la rampe déboucha sur un grand couloir, dans des catacombes creusées à même la roche de l’île, Egwene s’avisa qu’elle tremblait. Et ce n’était pas de froid.

Le corridor dépourvu d’ornements était en pierre brute simplement polie. Au bout, les deux femmes se retrouvèrent devant une grande porte à deux battants qui aurait pu être celle d’une forteresse. Sans le moindre effort, Sheriam poussa un des battants, qui pivota sans grincer sur ses gonds, puis fit entrer Egwene dans une grande salle surmontée par un dôme.

— Eh bien, ce n’est pas trop tôt ! s’écria Elaida.

Drapée dans son châle aux franges rouges, elle se tenait près d’une table sur laquelle reposaient trois calices d’argent.

Des lampes fixées à de grands supports illuminaient la salle et la structure qui se dressait sous le centre du dôme. Trois arches d’argent juste assez grandes pour qu’on passe dessous reposant sur un cercle également en argent et se touchant les unes les autres. Devant chaque point de jonction avec le cercle, car en réalité, la structure était d’une seule pièce, une Aes Sedai était assise en tailleur sur le sol de pierre. Les trois femmes portaient leur châle. Alanna représentait l’Ajah Vert. Le Jaune et le Blanc avaient choisi des officiantes qu’Egwene n’avait jamais vues.

L’aura du saidar les enveloppant, les trois sœurs regardaient fixement les arches. À l’intérieur du ter’angreal, une lueur blanche naquit et devint de plus en plus forte. L’étrange structure datait de l’Âge des Légendes. Quelle que fût son utilité à l’époque, elle servait aujourd’hui à l’ultime initiation des Acceptées. À l’intérieur, Egwene serait confrontée à ses propres peurs. Par trois fois, une pour chaque arche.

Dans le ter’angreal, la lumière blanche se stabilisa. Sans sourdre des arches, elle emplissait entièrement l’espace.

— Un peu de patience, Elaida, dit Sheriam, très calme. Nous en aurons terminé bientôt. Egwene, les novices ont trois chances de réussir l’épreuve. Tu peux refuser deux fois d’entrer dans le ter’angreal, mais si tu te dérobes à la troisième occasion, nous t’expulserons à tout jamais de la tour. C’est le protocole rituel, et tu as tout à fait le droit d’en bénéficier, mais je doute que la Chaire d’Amyrlin soit ravie si tu le fais…

— Elle ne devrait pas avoir cette chance ! s’écria Elaida, le ton rageur et l’expression à peine moins agressive. Je me fiche de son potentiel ! Elle devrait avoir été expulsée de la tour, ou condamnée à briquer les parquets pendant dix ans consécutifs.

Sheriam foudroya la sœur rouge du regard.

— Tu étais bien moins dure avec Elayne… Elaida, tu as demandé à officier – peut-être à cause de la Fille-Héritière – et j’entends que tu joues ton rôle pour cette novice-là aussi. Si tu refuses, retire-toi, et je te ferai remplacer.

Les deux femmes se défièrent du regard. Alors qu’Egwene n’aurait pas été surprise de les voir canaliser le Pouvoir – un duel d’influence –, Elaida hocha la tête avec un grognement dépité.

— S’il faut le faire, finissons-en. Donne à cette gamine minable l’occasion de refuser, et partons d’ici, car il se fait tard.