— Je ne refuserai pas, dit Egwene.
Consciente que sa voix tremblait, elle redressa la tête, se racla la gorge et ajouta :
— Je veux continuer.
— Parfait, dit Sheriam. Parfait… Je vais donc te dire deux choses qu’aucune femme n’entend avant d’être dans cette salle, pour passer l’épreuve. Primo, si tu commences, il faut aller jusqu’au bout. Toute dérobade te vaudra une expulsion de la Tour Blanche, exactement comme en cas d’un troisième refus. Secundo, toute quête de connaissance implique de tutoyer le danger…
La Maîtresse des Novices devait avoir tenu des dizaines de fois ce discours. Bien que son visage fût aussi figé que celui d’Elaida, Egwene crut reconnaître dans le ton de Sheriam une compassion qui la terrorisa plus encore que tout le reste.
— Certaines femmes sont entrées dans le ter’angreal… pour ne plus jamais revenir. Quand la lueur qui la rend opaque s’est éteinte dans la structure, elles n’étaient plus là, voilà tout. Et on ne les a jamais revues. Si tu veux survivre, il te faudra être forte. À la moindre faiblesse ou à la moindre hésitation… (Sheriam ne crut pas utile d’en dire plus, et Egwene ne put s’empêcher de frissonner.) Je t’offre une dernière chance de refuser. Ça comptera pour la première fois, et il te restera encore deux tentatives. En revanche, si tu acceptes, il te sera impossible de rebrousser chemin. Il n’y a aucune honte à différer l’épreuve. Moi-même, je me suis dérobée, la première fois. Allons, choisis !
Des femmes n’en sont jamais revenues ? Mais je veux être une Aes Sedai – et pour ça, il faut accéder au statut d’Acceptée.
— Je suis prête.
— Dans ce cas, fais ce qui s’impose.
Egwene sursauta, puis elle se souvint de ce que Sheriam lui avait dit en chemin. Elle devait être nue. Mais qu’allait-elle faire des documents que lui avait remis Verin ? Si elle les laissait avec ses vêtements, Sheriam ou Elaida, voire les deux, pouvaient décider d’y jeter un coup d’œil. Et si elles trouvaient le petit ter’angreal, dans sa bourse ? Si elle avait refusé l’épreuve, elle aurait pu cacher tous ses trésors, par exemple chez Nynaeve. Mais c’était trop tard, puisqu’elle avait déjà commencé…
— Tu as déjà changé d’avis, mon enfant ? demanda Elaida. Même en sachant ce que ça signifie, au stade où tu en es ?
— Non, Aes Sedai, répondit Egwene.
Elle se déshabilla, plia soigneusement ses vêtements et les posa sur sa bourse et la liasse de feuilles de parchemin. Avec un peu de chance, ça suffirait…
De sa position, près du ter’angreal, Alanna prit soudain la parole :
— Il y a une résonnance… Une sorte d’écho. J’ignore d’où ça vient.
— C’est un problème ? demanda Sheriam, l’air étonnée. S’il y a un risque inhabituel, je n’enverrai pas une novice sous ces arches.
Egwene regarda presque avidement sa pile de vêtements.
Un contretemps, voilà exactement ce qu’il me faut. Ainsi, je pourrai cacher les documents et le ter’angreal.
— Non, c’est un peu comme avoir un insecte qui vous bourdonne autour de la tête quand on essaie de penser : c’est gênant, mais ça n’empêche rien. Je n’en aurais pas parlé, si ça s’était déjà produit. (Alanna tendit soudain l’oreille.) De toute façon, c’est terminé.
— Quelqu’un d’autre, à ta place, n’aurait même pas mentionné un détail si secondaire, lâcha Elaida.
— Si nous continuions ? lança Sheriam, impérieuse. Egwene, viens avec moi.
Après avoir jeté un dernier coup d’œil à ses vêtements, la jeune fille avança vers la structure d’argent. Sous ses pieds nus, elle trouva le sol glacé.
— Qui nous amènes-tu, ma sœur ? demanda Elaida à la Maîtresse des Novices.
— Une candidate à l’Acceptation, ma sœur, répondit Sheriam.
— Est-elle prête ?
— Elle laissera derrière elle ce qu’elle fut, surmontera ses peurs et deviendra une Acceptée.
— Connaît-elle ses plus intimes angoisses ?
— Elle n’a jamais eu à les affronter, mais aujourd’hui, elle le désire.
— Alors, qu’elle regarde en face ce qui la terrorise.
Alors qu’elle répétait des paroles rituelles, Elaida réussit à y mettre une note de jubilation malveillante.
— Le premier passage, dit Sheriam, est pour ce qui fut. La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte.
Egwene prit une profonde inspiration et franchit la première arche, la lumière blanche l’enveloppant aussitôt.
— Jaim Dawtry est passée… Le colporteur a de bien étranges nouvelles de Baerlon.
Egwene releva les yeux du berceau qu’elle secouait doucement. Un instant, la tête lui tourna un peu. Regardant Rand – mon mari – puis l’enfant couché dans le berceau – ma fille –, elle éprouva un moment d’intense stupéfaction.
« La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte. »
Une pensée qui ne venait pas d’Egwene, mais qui semblait prononcée par une voix désincarnée qui se serait glissée dans sa tête. Celle d’un homme ou d’une femme ? Elle n’aurait su le dire. En tout cas, elle n’exprimait aucune émotion et ne lui était pas familière. Bizarrement, ce phénomène ne la troubla pas le moins du monde.
La stupéfaction passée, Egwene se demanda quelle mouche avait bien pu la piquer. Enfin, bien entendu que Rand était son mari ! Un époux adorable et tellement beau. Et Joiya, sa fille, aurait bien mérité à ses yeux le titre de plus beau bébé de Deux-Rivières. Tam, le père de Rand, surveillait les moutons. Officiellement, pour que Rand puisse se charger des réparations dont la grange avait besoin. En réalité, c’était afin de lui laisser plus de temps pour jouer avec Joiya. L’après-midi, le père et la mère d’Egwene avaient prévu de rendre visite à leur petite-fille. Nynaeve les accompagnerait sans doute – pour voir si la maternité perturbait les études de sa future remplaçante.
— Quelles nouvelles ? demanda Egwene.
Elle recommença à bercer Joiya. Rand approcha, baissa les yeux sur l’enfant enveloppée dans ses langes et sourit.
Egwene ne put s’empêcher de sourire aussi. Fasciné par sa fille, Rand n’entendait plus ce que les gens lui disaient.
— Rand ? Les nouvelles ? C’était quoi ?
— Pardon ? Ah ! oui… (Le sourire de Rand s’effaça.) La guerre… Un grand conflit impliquant le monde entier serait en cours, selon Jaim.
Des nouvelles inhabituelles, en effet. En général, quand une information de ce genre atteignait Deux-Rivières, les combats étaient terminés depuis longtemps.
— Tous les royaumes, unis pour une fois, affronteraient des gens appelés les Sans-chaises ou les Séan-machins, je ne sais plus très bien. Jamais entendu parler de ces citoyens, en tout cas…
Egwene eut le sentiment qu’elle connaissait… Oui, peut-être, mais ça lui échappait, comme si…
— Tu vas bien, ma chérie ? Il ne faut surtout pas t’en faire. Deux-Rivières est à l’abri de tout ça. Nous vivons dans un coin assez perdu pour que tout le monde nous fiche la paix.
— Je ne m’inquiète pas… Jaim a dit autre chose ?
— Rien de sensé… Tu aurais cru entendre un Coplin. Le colporteur lui aurait dit que les Sans-trucs utilisent des Aes Sedai sur le champ de bataille. Toujours selon la même source, ils offrent une récompense de mille pièces d’or à toute personne qui leur livre une Aes Sedai. En revanche, en cacher une est puni de mort. Ça n’a pas de sens ! Mais au fond, ça ne nous regarde pas. Si loin de chez nous, il peut se passer n’importe quoi, qu’en avons-nous à faire ?
Les Aes Sedai… Egwene porta une main à sa tête.