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« La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte. »

La jeune femme remarqua que son mari se touchait également le crâne.

— Tes maux de tête ? demanda-t-elle.

Rand acquiesça, les yeux soudain plissés.

— Ces derniers jours, les poudres prescrites par Nynaeve me semblent un peu moins efficaces.

Egwene ne sut que dire. Les migraines de son mari l’inquiétaient beaucoup. Chaque crise était plus grave que la précédente, et ça ne semblait pas devoir s’arrêter. Mais il n’y avait pas que ça. Ces derniers temps, elle avait remarqué un phénomène qu’elle aurait préféré ignorer jusqu’à la fin de ses jours. Quand Rand avait mal à la tête, des événements étranges se produisaient peu après. Par exemple, l’éclair dans un ciel sans nuages qui avait réduit en miettes la souche de chêne contre laquelle Rand bataillait depuis deux jours, sur le terrain où son père et lui voulaient implanter de nouvelles cultures. Ou encore des tempêtes que Nynaeve n’avait pas entendues venir lorsqu’elle écoutait le vent. Il y avait eu aussi des feux de forêt inexplicables…

Plus Rand avait mal, plus les catastrophes étaient graves. Par bonheur, personne n’avait fait le lien entre les deux, pas même la Sage-Dame. Egwene s’en félicitait, parce qu’elle ne voulait rien savoir sur ces étranges coïncidences.

C’est de l’idiotie pure et simple ! se morigéna-t-elle. Si je veux l’aider, il faut que je sache…

Car la jeune mère avait elle aussi un secret. Comme celui de Rand, il l’effrayait, mais elle essayait quand même de comprendre. Nynaeve lui apprenait à utiliser les herbes, afin qu’elle devienne un jour Sage-Dame et puisse prendre sa place. Les préparations médicinales de Nynaeve faisaient souvent des miracles. De terribles blessures guérissaient sans laisser de cicatrices et des malades apparemment condamnés revenaient à la vie. Mais en trois occasions, Egwene avait sauvé un patient que la Sage-Dame pensait incurable. Chaque fois, elle était restée au chevet du moribond, lui tenant la main en attendant la fin. Et immanquablement, le futur défunt s’était relevé de son lit de mort. Bien entendu, Nynaeve avait voulu savoir comment elle s’y était prise. En utilisant quelles herbes ? Selon quel dosage ? Jusque-là, Egwene n’avait pas eu le courage d’avouer qu’elle n’avait rien fait du tout.

Enfin, je dois bien y être pour quelque chose… Une fois, ce peut être un coup de chance, mais trois… Je dois comprendre et apprendre…

Ce dernier mot sembla résonner plus longtemps que les autres dans sa tête, y produisant comme un bourdonnement d’insecte.

Si j’ai pu aider ces malades, je saurai aider mon mari…

— Laisse-moi essayer de te soulager, Rand.

Egwene se leva. Par la porte restée ouverte, elle aperçut une arche d’argent, juste devant la maison.

« La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte. »

Attirée par la lumière blanche qui brillait sous l’arche, la jeune femme fit deux pas en avant, puis elle s’immobilisa. Regardant d’abord Joiya, qui babillait dans son berceau, elle tourna la tête vers Rand. Désorienté, il se demandait où sa femme avait l’intention d’aller.

— Non, c’est la vie que je veux ! Pourquoi ne pourrais-je pas l’avoir !

Que racontait-elle là ? Bien sûr que c’était la vie dont elle avait toujours rêvé. Et elle l’avait.

— Que veux-tu, Egwene ? demanda Rand. Si c’est dans mes possibilités, tu sais que je n’hésiterai pas… Dis-moi, et je ferai ce qu’il faudra pour que tu sois comblée.

« La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte. »

Egwene avança encore d’un pas vers la porte. L’arche d’argent l’attirait irrésistiblement. De l’autre côté, quelque chose l’attendait. Une vie qu’elle désirait plus que tout au monde… et une mission qu’il lui fallait accomplir.

— Egwene, je…

Entendant un bruit sourd, la jeune femme se retourna et vit que Rand, tombé à genoux, se tenait la tête à deux mains. Il n’avait jamais souffert autant.

— Lumière, au secours ! cria-t-il. C’est insupportable ! Egwene ! Egwene !

C’est plus grave chaque fois. Où cela nous conduit-il ?

« Sois forte. »

Elle avait une mission à accomplir. Oui, son destin l’attendait. Sortir serait la chose la plus difficile qu’elle aurait faite de sa vie. Dans son berceau, Joiya riait aux éclats.

— Egwene ! Egwene, je…

Rand gémit, incapable d’aller jusqu’au bout de sa phrase.

« Sois forte. »

Egwene se raidit et continua à marcher, mais elle ne put retenir les larmes qui perlaient à ses paupières. Rand criait de plus en plus fort, couvrant le rire de Joiya. Du coin de l’œil, Egwene vit que Tam accourait.

Il ne pourra rien faire ! Ce n’est pas dans ses possibilités. Mais moi, j’aurais pu… Oui, j’aurais pu…

Ses larmes devenant des sanglots, elle avança dans la lumière blanche qui la consuma aussitôt.

Tremblant et sanglotant, Egwene sortit par l’arche qu’elle avait empruntée pour entrer dans le ter’angreal. Dès qu’elle aperçut Sheriam, la mémoire lui revint. Tandis qu’Elaida versait sur sa tête l’eau du premier calice d’argent, noyant ses larmes, la jeune femme ne parvint pas à cesser de pleurer. À dire vrai, elle ne pensait pas y parvenir un jour…

— Te voilà lavée de tout péché que tu as pu commettre, récita l’officiante. Et de tous ceux dont tu fus la victime. Te voici également purifiée des crimes dont tu t’es rendue coupable, et de ceux qui furent commis contre toi. Ainsi, tu viens à nous lavée et pure, en ton cœur comme en ton âme.

Par la Lumière, qu’il en soit ainsi ! pensa Egwene tandis que l’eau ruisselait le long de son corps. Mais est-il possible qu’un peu d’eau chasse le péché que je viens de commettre ?

— Sheriam, elle s’appelait Joiya. Joiya ! Rien ne peut être pire que…

— Mon enfant, pour devenir une Aes Sedai, il y a un prix à payer. Oui, il y a toujours un prix…

La compassion était de retour dans la voix de la Maîtresse des Novices. Plus forte qu’avant…

— C’était réel ? Ou ai-je rêvé ?

Ses sanglots empêchèrent Egwene de poser les questions qui lui brûlaient la langue : « Ai-je vraiment laissé mourir Rand ? Et ma fille, l’ai-je abandonnée pour de bon ? »

Sheriam passa un bras autour des épaules d’Egwene et la guida vers l’arche suivante.

— Toutes les femmes qui sont sorties devant moi du ter’angreal m’ont posé la même question. Mon enfant, personne n’en sait rien. On a supposé que certaines « disparues » avaient choisi de rester quelque part où elles semblaient devoir être plus heureuses qu’ici… Si c’est vrai, j’espère que leur existence fut un enfer, parce que je méprise les gens qui fuient leurs responsabilités. (Sheriam s’adoucit un peu.) Si tu veux mon avis, ce n’est pas réel. Mais le danger, lui, l’est bel et bien. N’oublie surtout pas ça. (Elle s’arrêta devant l’arche suivante.) Es-tu prête ?

Egwene hocha la tête et la Maîtresse des Novices retira son bras de ses épaules.

— La deuxième fois est pour ce qui est. La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte.

Quoi qu’il arrive, ce ne sera pas pire que la première fois. C’est impossible !

Sur cette pensée apaisante, Egwene s’immergea dans la lumière.

Baissant les yeux, la jeune femme constata que sa robe bleue brodée de perles était crasseuse et déchirée. Puis elle releva la tête et vit qu’elle se trouvait au milieu des ruines d’un grand palais. Celui de la reine du royaume d’Andor, à Caemlyn. Une idée qui lui donnait envie de hurler.