« La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte. »
Le monde n’était pas tel qu’elle l’aurait voulu, c’était peu de le dire. Y penser suffisait à lui donner envie de pleurer, mais elle avait depuis longtemps versé toutes les larmes de son corps sans que ça ne change rien à rien. Ces ruines étaient le décor logique d’un désastre…
Sans se soucier de déchirer davantage sa robe, mais attentive au moindre bruit comme une souris, la jeune femme escalada un tas de gravats et sonda une des rues circulaires de la Cité Intérieure. Aussi loin que portait son regard, et dans toutes les directions, elle ne vit que des ruines, comme si la ville avait été réduite en miettes par des géants devenus fous. Un peu partout, des hommes armés rôdaient dans les rues. Lorsqu’ils voyaient des Trollocs, ces charognards s’écartaient prudemment. Les monstres les défiaient du regard et de la voix, fiers de leur faire peur. Mais humains comme Créatures des Ténèbres, tous se connaissaient et travaillaient ensemble.
Un Myrddraal descendait la rue à grands pas, sa cape noire immobile même quand le vent soulevait des colonnes de poussière autour de lui. Sous le regard sans yeux du Blafard, les humains et les Trollocs blêmirent.
— Cherchez ! cria le Myrddraal. Arrêtez de trembler devant moi et trouvez-le !
Egwene se laissa retomber en silence au pied de son tas de gravats.
« La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte. »
Elle se pétrifia, craignant que ce murmure soit sorti de la gorge d’une Créature des Ténèbres. Pourtant, sans savoir pourquoi, elle aurait juré que ce n’était pas le cas. Après avoir jeté un coup d’œil derrière son épaule, et constaté que le Demi-Humain n’était pas à ses trousses, elle retourna à l’intérieur du palais. Alors qu’elle passait par-dessus des poutres écroulées ou se faufilait entre d’énormes blocs de pierre, elle marcha sur le bras d’une femme coincé sous une masse plane de brique et de plâtre qui avait dû être une cloison ou peut-être un plancher. Le membre l’intéressa aussi peu que la bague au serpent qui brillait sur un des doigts morts de l’Aes Sedai inconnue. Au fil des jours, Egwene s’était forcée à ne plus voir les cadavres qui pourrissaient dans le champ de ruines qu’était devenue Caemlyn, la capitale dévastée par les Trollocs et les Suppôts des Ténèbres.
Pour les morts, elle ne pouvait absolument rien faire.
Par une étroite ouverture, dans ce qui avait dû être un plafond, Egwene s’introduisit dans une pièce enfouie sous un amoncellement de débris. Rand gisait dans un coin, une poutre le coinçant au niveau de la poitrine alors que ses jambes disparaissaient sous un monticule de blocs de pierre. Le visage couvert d’un mélange de sueur et de poussière, le blessé ouvrit les yeux dès qu’il entendit du bruit.
— Tu es revenue…, croassa-t-il. J’ai eu peur… Mais qu’importe ! Egwene, il faut que tu m’aides.
La jeune femme s’agenouilla près de Rand.
— En utilisant l’Air, je peux soulever la poutre sans difficulté. Mais elle retient une masse de gravats qui t’écrasera si je la retire. Qui nous écrasera, en fait. Rand, je ne peux pas contrôler une telle quantité de pierres.
Rand eut un ricanement vite étranglé. Le front ruisselant de nouveau de sueur, il chuchota :
— Je pourrais me libérer seul et retenir dix fois plus de gravats, tu le sais très bien. Mais pour ça, il faudrait que je lâche tout, et c’est bien trop risqué. Je ne peux me fier à…
Il se tut, le souffle court et sifflant.
— Tout lâcher ? De quoi parles-tu ? Et à quoi ne peux-tu pas te fier ?
« La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte. »
Egwene se frotta sans ménagement les oreilles, comme pour ne plus entendre quelque voix intérieure…
— Je parle de la folie, Egwene. Pour l’instant, je la contiens, mais…
Rand eut un rire étranglé qui donna la chair de poule à sa compagne.
— Pour ça, je dois mobiliser tout mon pouvoir. Si je lâche tout pour me libérer, même une fraction de seconde, la folie me submergera. Et dans ce cas, je préfère ne pas penser à ce que je ferai. Egwene, il faut que tu m’aides.
— Comment ? J’ai tout essayé ! Dis-moi que faire, et je t’aiderai.
La main de Rand se tendit, le bout de ses doigts à moins d’un pouce d’une dague à la lame nue qui gisait dans la poussière.
— La dague… (Non sans effort, Rand ramena sa main vers sa poitrine.) Là, dans le cœur. Tue-moi !
Egwene regarda le blessé et la dague comme s’ils étaient deux serpents venimeux.
— Non ! Comment peux-tu me demander une chose pareille ? Jamais ! Jamais !
Rand tenta de s’emparer de l’arme et échoua de nouveau d’un rien. Il insista, réussissant enfin à la toucher du bout des doigts.
Egwene se leva et, d’un coup de pied, expédia la dague hors de portée de Rand. Aussitôt, celui-ci éclata en sanglots.
— Dis-moi pourquoi je devrais t’assassiner ! Oui, dis-le-moi ! Je te guérirai et je ferai tout mon possible pour te sortir de là, mais te tuer, ça n’est pas envisageable ! Pourquoi cette demande ?
— Ils peuvent me convertir…
Entendant la respiration sifflante du blessé, Egwene faillit éclater elle aussi en sanglots.
— S’ils me capturent, les Myrddraals et les Seigneurs de la Terreur peuvent me forcer à servir les Ténèbres. Et si la folie me domine, je ne pourrai pas les combattre. Parce que je ne comprendrai pas ce qu’ils font avant qu’il soit trop tard. S’il me reste un souffle de vie quand ils me trouveront, ça leur suffira. Egwene, pour l’amour de la Lumière, tue-moi !
— Rand, je ne peux pas ! Tu m’entends ?
« La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte. »
Egwene regarda par-dessus son épaule et vit qu’une arche d’argent se dressait au milieu des gravats.
— Egwene, aide-moi !
« Sois forte. »
La jeune femme avança vers l’arche qui l’appelait, sa lumière blanche d’une irrésistible beauté. Plus qu’un pas et…
— Je t’en prie, Egwene ! La dague ! Je ne peux pas la saisir. Pour l’amour de la Lumière, aide-moi !
— Je ne peux pas te tuer… Pardonne-moi…
Un dernier pas.
— EGWENE, AU SECOURS !
La lumière réduisit en cendres la jeune femme.
En titubant, Egwene sortit du ter’angreal sans se soucier de sa nudité. Frissonnant, elle porta les mains à sa bouche, comme si l’horreur la submergeait.
— Rand, je ne pouvais pas… Je t’en prie, pardonne-moi.
Lumière, aide-le, je t’en prie !
Elaida vida le deuxième calice sur la tête de la future Acceptée.
— Te voilà purifiée de la fausse fierté et de la fausse ambition. Ainsi, tu viens à nous lavée et pure, en ton cœur comme en ton âme.
Alors que la sœur rouge se détournait d’Egwene, Sheriam la prit par les épaules et la guida presque tendrement jusqu’à la dernière arche.
— Plus qu’une, mon enfant, et tu en auras terminé.
— Il a dit que les Myrddraals et les Seigneurs de la Terreur pouvaient le forcer à servir les Ténèbres…
Sheriam sursauta et regarda autour d’elle. Elaida avait presque regagné sa place, près de la table. Les Aes Sedai qui entouraient le ter’angreal semblaient plongées dans une concentration d’où rien ne les tirerait.
— Un sujet dont il n’est pas agréable de parler, mon enfant… Allons, une dernière arche…
— Est-ce la vérité ? insista Egwene.
— La coutume est de ne pas évoquer ce qui est arrivé dans l’artefact. Les angoisses d’une femme lui appartiennent.