— Est-ce la vérité ?
La Maîtresse des Novices soupira, regarda de nouveau les autres Aes Sedai, puis elle murmura :
— C’est un secret connu de fort peu de gens, mon enfant, même à l’intérieur de la tour. Tu n’aurais pas dû le découvrir aujourd’hui – et peut-être même jamais – et pourtant, je vais te le confier. Savoir canaliser le Pouvoir provoque chez nous une… faiblesse. Apprendre à s’ouvrir à la Source Authentique nous rend réceptives… eh bien, à d’autres puissances.
Egwene frissonna comme si elle mourait de froid.
— Du calme, mon enfant, ce n’est pas si facile à faire… À ma connaissance, et j’espère ne pas me tromper, ça n’a plus été réalisé depuis les guerres des Trollocs. Pour ça, il faut que treize Seigneurs de la Terreur – des Suppôts capables de canaliser le Pouvoir – fassent circuler le flux à travers treize Blafards. Tu saisis ? Rien de simple, d’autant plus qu’il n’y a pas de Seigneurs de la Terreur de nos jours. C’est un secret de la tour, mon enfant. S’il s’ébruitait, les sœurs ne se sentiraient plus en sécurité. Ces « conversions » peuvent exclusivement viser des personnes qui savent canaliser. En quelque sorte, c’est notre point faible. Les profanes ne risquent rien. Pour servir les Ténèbres, il faut qu’ils l’aient décidé.
— Treize…, souffla Egwene. Liandrin est partie avec douze complices, si je ne me trompe pas ?
Sheriam se raidit.
— Voilà qui ne te regarde pas ! Je t’ordonne d’oublier tout ça…
La Maîtresse des Novices reprit un ton normal :
— La troisième fois est pour ce qui sera. La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte.
Egwene sonda l’arche étincelante comme si elle pouvait voir dans ses profondeurs mystérieuses.
Liandrin et douze sœurs noires… Treize Seigneurs de la Terreur capables de canaliser le Pouvoir. Lumière, aide-nous tous tant que nous sommes !
Egwene avança dans la lumière qui la traversa comme un éclair, lui calcinant les os et l’âme. Embrasée comme une torche, elle implora une ultime fois l’aide de la Lumière.
Mais il n’y eut plus que l’incandescente lueur.
Et la douleur.
Egwene se regarda dans le miroir en pied… et se demanda ce qui la surprenait le plus. Son visage lisse et sans âge, ou l’étole rayée aux couleurs des sept Ajah qu’elle portait autour du cou. Un accessoire vestimentaire exclusivement réservé à la Chaire d’Amyrlin.
« La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte. »
Treize…
La jeune femme tituba, percuta le miroir et faillit le renverser, manquant s’étaler avec lui sur les dalles bleues de son alcôve d’habillage.
Quelque chose ne va pas…, songea-t-elle.
Cela n’avait rien à voir avec l’étrange vertige qui venait de s’emparer d’elle. En tout cas, ce malaise n’était pas la cause de son trouble, mais peut-être un de ses symptômes. Qu’est-ce qui clochait ? Hélas, elle aurait été bien en peine de le dire.
Une Aes Sedai se tenait près d’elle. Une femme qui arborait les mêmes pommettes hautes que Sheriam, mais avec des cheveux bruns et des yeux marron – pleins d’inquiétude, nota Egwene. Arborant l’étole très étroite de la Gardienne des Chroniques, cette inconnue n’était pas Sheriam, même si elle lui ressemblait. Egwene aurait mis sa main au feu qu’elle ne l’avait jamais vue. En même temps, elle était sûre de la connaître aussi bien qu’elle se connaissait elle-même. D’ailleurs, un petit effort suffit pour que son nom lui revienne : Beldeine.
— Mère, tu es malade ?
Elle porte une étole verte… Elle vient donc de l’Ajah Vert. La Gardienne étant toujours issue du même Ajah que la Chaire d’Amyrlin qu’elle sert… Par la Lumière ! si je suis bien ce que je semble être, je viens moi aussi de l’Ajah Vert !
Cette conclusion troubla Egwene. Non qu’elle fût choquée d’avoir opté pour cet Ajah, mais parce qu’elle avait eu besoin de tout un raisonnement pour s’en souvenir.
Oui, il y a bien quelque chose qui cloche chez moi…
Dans sa tête, une voix qui n’était pas la sienne lança :
« La sortie se présentera à toi, mais… »
La suite se perdit dans un bourdonnement étrange.
Treize Suppôts des Ténèbres…
— Non, Beldeine, je vais très bien.
Le prénom de la Gardienne avait une saveur bien particulière dans la bouche d’Egwene. Comme si elle le disait jour après jour depuis des années.
— Mais nous devons les faire attendre…
Faire attendre qui ?
La jeune femme n’en savait rien. En revanche, elle éprouvait une tristesse infinie à l’idée que cette attente doive inéluctablement se terminer. S’il n’avait tenu qu’à elle…
— Mais leur impatience ne fera que croître, mère…
À sa voix, Egwene eut le sentiment que Beldeine n’était pas plus pressée qu’elle d’accélérer les choses. Mais pour une raison différente. Sous son masque impassible, elle était terrifiée.
— Dans ce cas, nous devrions y aller…
Beldeine acquiesça, prit une grande inspiration, approcha de la porte et récupéra son sceptre rituel orné de la Flamme Blanche de Tar Valon.
— Oui, je crois que nous ne pouvons plus hésiter, mère.
Elle ouvrit la porte, sortit, tint le battant pour Egwene puis passa la première dans le couloir, composant ainsi une étrange procession qui ne comptait que deux personnes.
Egwene ne s’intéressa guère aux couloirs que les deux femmes remontèrent. Toute son attention concentrée sur sa propre personne, elle continua à s’interroger.
Que m’arrive-t-il ? Pourquoi ces trous de mémoire ? Pourquoi ce sentiment que le peu dont je me souviens n’est pas… exact ?
Elle toucha l’étole qui reposait sur ses épaules.
Et pourquoi ai-je la quasi-certitude d’être encore une novice ?
« La sortie se présentera à toi, mais… »
Cette fois, la phrase cessa net, sans bourdonnement.
Treize membres de l’Ajah Noir.
Egwene faillit s’étaler. Bien sûr, c’était une idée inquiétante, mais de là à lui glacer ainsi les sangs ? On eût dit une affaire… personnelle. Avec le désir de hurler, de détaler à toutes jambes et d’aller se cacher au bout du monde. Comme si les treize la poursuivaient…
C’est absurde ! L’Ajah Noir n’existe plus.
Le regard rivé devant elle, Beldeine ne s’était pas aperçue que la Chaire d’Amyrlin était passée près de se casser la figure. Pour rattraper la Gardienne, Egwene dut allonger le pas.
Cette femme est morte de peur. Vers quoi me conduit-elle, au nom de la Lumière ?
Beldeine s’arrêta devant une double porte dont chaque battant était orné d’une grande Flamme de Tar Valon en argent. S’essuyant les mains sur le devant de sa robe, la preuve qu’elles étaient moites, elle ouvrit un des battants et précéda Egwene sur une rampe droite en pierre blanche veinée d’argent – la même variété qui composait les Murs Scintillants. Même à l’intérieur, ce matériau brillait intensément.
La rampe donnait sur une grande salle circulaire au plafond en forme de dôme haut de quelque quarante pieds. Une estrade surélevée se dressait d’un côté de la pièce, en face d’une série de gradins espacés par des sortes de rampes – trois en tout, avec celle qu’avaient empruntée les deux femmes. Au centre du sol s’étendait une grande Flamme de Tar Valon entourée par des spirales de couleur qui allaient en s’élargissant. Sept couleurs pour les Sept Ajah, comme il se devait.