Face à l’estrade, un trône à très haut dossier, les pieds et les bras sculptés de feuilles et de vignes, était lui aussi peint aux couleurs des différents Ajah.
Beldeine racla le sol avec l’embout de son sceptre, puis elle annonça :
— La voilà qui approche ! La Gardienne des Sceaux, la Flamme de Tar Valon – oui, la Chaire d’Amyrlin est ici.
Dans un bruissement de robes, les femmes qui avaient pris place sur la plate-forme se levèrent. Vingt et un fauteuils étaient disposés là à leur intention. Chaque groupe de trois arborait la même couleur que les franges du châle des Aes Sedai qui se tenaient désormais debout devant leur siège.
Le Hall de la Tour, pensa Egwene alors qu’elle se dirigeait vers sa Chaire. La Chaire d’Amyrlin…
Voilà, je sais ce qui m’attend. Le Hall de la Tour et les Déléguées des Ajah. J’ai vécu ça des milliers de fois…
Vraiment ? Alors, pourquoi ne gardait-elle aucun souvenir de ces réunions ?
Qu’est-ce que je fiche ici ? Ces femmes m’écorcheront vive si elles voient…
Incapable de déterminer ce que les Aes Sedai risquaient de voir, Egwene se contenta de prier pour que ça n’arrive pas.
« La sortie se présentera à toi, mais… »
« La sortie se présentera à toi… »
« La sortie se… »
Allons, l’Ajah Noir attend !
Cette pensée-là, au moins, était complète. Elle semblait venir de partout en même temps. Pourquoi Egwene était-elle la seule à l’entendre ?
Assise sur le trône qui portait le même nom qu’elle, Egwene s’avisa qu’elle ne savait que faire. À part Beldeine, debout près d’elle avec son sceptre, les autres Aes Sedai s’étaient assises en même temps que leur dirigeante.
Elles attendaient, suspendues aux lèvres d’Egwene.
— Commençons, dit simplement celle-ci.
Cela suffit. Une des sœurs rouges se leva. Surprise, Egwene reconnut Elaida. Pourtant, elle savait que c’était la Déléguée dominante de l’Ajah Rouge – et la plus mortelle ennemie du pouvoir actuel, qu’Egwene incarnait et exerçait.
Quand elle croisa le regard de sa rivale, la Chaire d’Amyrlin frémit. La lueur triomphante qui dansait dans les yeux d’Elaida n’augurait rien de bon.
— Qu’on l’amène ! lança la sœur rouge.
Un bruit de bottes retentit, venant d’une des rampes – mais pas celle par où était entrée Egwene. Des silhouettes apparurent soudain, puis se précisèrent. Une dizaine d’Aes Sedai, deux colosses arborant sur la poitrine la Flamme de Tar Valon, telle une larme blanche, et un prisonnier enchaîné qui titubait comme s’il était à demi inconscient.
Egwene s’adossa à son trône. Les yeux mi-clos, l’air presque endormi, Rand se laissait guider comme un petit chien par l’homme qui tirait sur ses chaînes.
— Cet homme, déclara Elaida, a prétendu être le Dragon Réincarné.
Des murmures dégoûtés retentirent. Pas parce que les Déléguées étaient surprises, mais plutôt comme si elles eussent préféré qu’on n’évoque pas le sujet devant elles.
— Cet homme a canalisé le Pouvoir de l’Unique…
Les murmures se firent plus forts.
— Pour ce crime, il n’existe qu’un châtiment… Toutes les nations le connaissent et l’approuvent, mais il ne peut être prononcé qu’ici, dans le Hall de la Tour de Tar Valon. Je demande à la Chaire d’Amyrlin de condamner cet imposteur à être apaisé aussitôt que possible.
Elaida défia Egwene du regard.
Rand, que dois-je faire ? Au nom de la Lumière ! que dois-je faire ?
— Mère, pourquoi hésites-tu ? demanda Elaida. Voilà trois mille ans que cette sentence est prononcée pour les crimes de ce genre. Quel est ton problème, Egwene al’Vere ?
Une déléguée verte se leva d’un bond.
— La honte soit sur toi, Elaida ! Montre à notre mère le respect qui lui est dû !
— Le respect, cela se gagne… ou se perd. Alors, Egwene ? Vas-tu enfin montrer la faiblesse qui te rend indigne du poste que tu occupes ? Oseras-tu ne pas condamner cet homme ?
Rand tenta de lever la tête et n’y parvint pas.
Prise de vertiges, Egwene se mit péniblement debout et lutta pour se souvenir qu’elle était bel et bien la Chaire d’Amyrlin. Une dirigeante capable d’en imposer à toutes ces femmes, alors qu’elle avait le sentiment de n’être qu’une novice égarée dans un cauchemar qui la dépassait.
— Non, je ne le ferai pas… parce que je ne peux pas.
— Elle tombe enfin le masque ! triompha Elaida. Elle vient de prononcer sa propre condamnation à la déchéance. Qu’on s’empare d’elle !
Alors qu’Egwene ouvrait la bouche pour se défendre, Beldeine bougea à côté d’elle.
Le sceptre s’éleva et s’abattit.
L’obscurité…
Puis la sensation d’avoir très mal à la tête. Le contact d’une surface dure et froide, sous son dos.
Enfin, l’écho de plusieurs voix. Un concert de murmures…
— Elle est toujours inconsciente ?
Un croassement, comme une lame qui grince sur de l’os.
— Pas d’inquiétude…
Une voix de femme, très lointaine. Une personne qui semblait mal à l’aise et apeurée, mais qui s’efforçait de le cacher.
— Nous en aurons fini avant qu’elle comprenne ce qui lui est arrivé. Ensuite, elle nous appartiendra corps et âme. Nous vous la livrerons peut-être, pour vous amuser un peu…
— Quand vous l’aurez utilisée à vos propres fins.
— Bien entendu…
Les voix déjà distantes s’éloignèrent encore plus.
Les mains reposant contre son flanc, Egwene sentit sous ses doigts de la chair nue et tuméfiée. De plus en plus angoissée, elle entrouvrit les yeux. Dans ce qui semblait être une réserve abandonnée, elle gisait sur une table de bois brut, nue comme un ver et couverte de contusions. Des échardes lui blessaient le dos et un ignoble goût de sang, dans la bouche, lui retournait l’estomac.
Dans un coin de la salle, des Aes Sedai conversaient à voix basse. Malgré la douleur qui lui embrumait les idées, Egwene eut la soudaine certitude de devoir absolument les compter.
Elle arriva à treize…
Des hommes vêtus d’une cape noire à la capuche relevée approchèrent des Aes Sedai. D’instinct, celles-ci tentèrent d’impressionner les inconnus, mais Egwene vit qu’elles manquaient de conviction. Lorsqu’un des hommes tourna la tête vers la table, elle remarqua que le visage blême à demi noyé dans les ombres n’avait pas d’yeux.
Cette fois, la prisonnière ne prit pas la peine de compter. Treize… Treize Myrddraals et treize Aes Sedai. Morte de peur, Egwene cria à s’en briser les cordes vocales. En même temps, obéissant à ce qui était devenu au fil des ans un réflexe en cas de crise, elle se tendit tout entière vers la Source Authentique, avide de saisir le saidar entre ses griffes imaginaires.
— Elle est réveillée !
— C’est impossible ! Pas si tôt !
— Il faut la couper de la Source ! Vite ! Vite !
— Trop tard, elle est bien trop forte !
— Emparez-vous d’elle !
Des mains se tendirent vers les bras et les jambes d’Egwene. Des mains blanchâtres comme une limace cachée sous un rocher et dirigées par un cerveau monstrueux niché dans la tête sans globes oculaires d’un Blafard. Si ces doigts ignobles se refermaient sur sa chair, Egwene perdrait la raison, elle le savait parfaitement.
Le Pouvoir déferla en elle.
Des flammes jaillirent de la peau des Myrddraals, transperçant leurs vêtements comme autant de dagues de feu. Tel du parchemin trempé dans l’huile, les Blafards se consumaient en hurlant. Se détachant des murs, des fragments de pierre brute gros comme un poing d’homme volèrent dans les airs et firent un carnage parmi les Aes Sedai et les sbires du Ténébreux. Des sifflements retentirent dans l’air, de plus en plus forts à mesure que les projectiles gagnaient de la vitesse.