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Très lentement, en souffrant comme jamais de sa vie, Egwene se leva de la table. Alors que le vent qui propulsait les pierres lui ébouriffait les cheveux, se révélant parfois assez puissant pour la faire tituber, elle se dirigea vers la sortie sans cesser de contrôler son offensive à base de Feu et d’Air.

Une Aes Sedai se dressa devant la Chaire d’Amyrlin. En sang, couverte de plaies, elle était cependant enveloppée par l’aura du Pouvoir. Dans ses yeux noirs, Egwene lut la promesse de sa mort imminente. Puis elle identifia son adversaire. Gyldan, la plus proche amie et confidente d’Elaida. Toujours occupées à murmurer dans les coins sombres, ces deux-là ne se quittaient presque jamais, le jour comme la nuit. Avec un rictus mauvais, Egwene oublia les fragments de pierre, le Feu et l’Air. Levant un poing, elle le propulsa entre les deux yeux de son adversaire. La sœur rouge – non, noire ! – s’écroula comme si son squelette avait été soudain en guimauve.

Egwene sortit de la réserve en se massant les phalanges.

Perrin, merci de m’avoir montré comment on décoche un bon direct du droit ! Mais tu ne m’avais pas précisé qu’on se faisait si mal…

Quand elle eut refermé la lourde porte, Egwene canalisa de nouveau le Pouvoir. Tout autour du battant la pierre se dilata, se craquela et finit par prendre comme dans un étau le rectangle de bois. Cette précaution ne retiendrait pas très longtemps les Aes Sedai et les Blafards, mais tout ce qui pouvait les retarder était bon à prendre. Quelques minutes feraient peut-être toute la différence entre la vie et la mort…

Mobilisant toutes ses forces, Egwene se lança au pas de course. En zigzaguant, certes, mais l’important était d’avaler de la distance.

Avant tout, elle devait trouver des vêtements. Habillée, une personne avait déjà beaucoup plus de poids, et elle allait avoir besoin de toute l’autorité dont elle pourrait disposer. Ses ennemis la chercheraient d’abord dans ses appartements. Par bonheur, elle avait une tenue de rechange dans son bureau, étole comprise, qui ne devait pas être très loin d’ici.

Traverser des couloirs vides inquiéta la Chaire d’Amyrlin. La Tour Blanche ne débordait plus de vie, comme à une époque, mais il y avait en général toujours quelques personnes debout. Là, elle n’entendait que le bruit de ses pieds nus sur le sol glacé.

Une fois qu’elle fut dans son bureau, après en avoir traversé l’antichambre, Egwene rencontra enfin quelqu’un. Assise sur le tapis, la tête entre les mains, Beldeine pleurait à chaudes larmes.

Méfiante, Egwene s’immobilisa lorsque la Gardienne des Chroniques leva les yeux sur elle. Aucune aura ne l’enveloppait, mais ce n’était pas le moment de baisser sa garde. La prudence n’excluait pas une certaine confiance en soi, cependant. Même si elle ne pouvait pas voir sa propre aura, bien entendu, le flux de Pouvoir qui circulait en elle la mettait à l’abri de presque toutes les menaces. Surtout quand il venait s’ajouter à son secret…

Beldeine passa une main sur ses joues maculées de larmes.

— J’étais obligée… Mère, il faut me comprendre… Elles… Elles…

Beldeine prit une grande inspiration puis débita à toute vitesse :

— Il y a trois nuits, elles m’ont capturée pendant mon sommeil et… calmée. (Sa voix s’étrangla.) Calmée ! Je ne peux plus canaliser le Pouvoir.

— Par la Lumière…, souffla Egwene. (Par bonheur, le flux de Pouvoir amoindrit le choc.) Ma fille, je prie pour que la Lumière t’aide et te réconforte. Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ? J’aurais…

Egwene en resta là, consciente qu’elle n’aurait rien pu faire du tout.

— Qu’aurais-tu pu faire, mère ? Rien, nous le savons toutes les deux. Mais elles ont promis de me restituer mon don, en utilisant le pouvoir… du Ténébreux. Mère, elles m’ont torturée, et j’ai… J’ai tant souffert ! Elaida a juré qu’elle me rendrait le Pouvoir, si je lui obéissais. Alors, j’ai… Eh bien, tu sais ce que j’ai fait.

— Ainsi, Elaida appartient à l’Ajah Noir.

Egwene approcha de l’armoire où elle gardait une robe verte en soie qui lui permettait de se changer lorsqu’elle n’avait pas le temps de passer par chez elle. Elle s’habilla et n’oublia surtout pas de poser sur ses épaules l’étole aux sept couleurs.

— Qu’ont-elles fait de Rand ? Où l’ont-elles conduit ? Beldeine, réponds-moi ! Où est Rand al’Thor ?

Beldeine se recroquevilla sur elle-même, les lèvres tremblantes, mais elle finit par trouver la force de répondre :

— La Cour des Traîtres… Mère, elles l’ont emmené dans la Cour des Traîtres.

Egwene en eut des frissons de rage et de terreur. Elaida n’avait pas attendu pour frapper. La Cour des Traîtres servait exclusivement à trois choses : les exécutions, la procédure qui « calmait » les Aes Sedai, et celle qui « apaisait » les hommes en mesure de canaliser le Pouvoir. Mais dans tous les cas, il fallait un ordre de la Chaire d’Amyrlin.

Qui porte l’étole rayée, désormais ?

La réponse n’était pas difficile à trouver : Elaida.

Mais comment s’est-elle fait accepter si vite, alors que je n’ai été ni jugée ni condamnée ? Pour qu’une autre Chaire d’Amyrlin soit nommée, il aurait fallu me déchoir de l’étole et du sceptre. Ce n’est pas si facile à faire, d’autant que je suis de retour sur la scène de… Par la Lumière ! Rand !

Egwene se rua vers la porte.

— Que peux-tu faire, mère ? s’écria Beldeine. Que peux-tu faire ?

Parlait-elle de Rand ou d’elle-même ? Egwene n’aurait su le dire, et elle n’avait pas le temps de s’appesantir sur la question.

— Plus que nos adversaires l’imaginent, ma fille ! Sache que je n’ai jamais tenu le bâton des Serments.

Le cri de surprise de Beldeine suivit Egwene dans le couloir.

La mémoire de la jeune femme jouait encore au chat et à la souris avec elle. En principe, il n’était pas possible d’obtenir la bague et le châle sans prêter les Trois Serments en brandissant le bâton rituel – en réalité, un ter’angreal qui liait l’Aes Sedai à sa parole comme si on la lui avait gravée sur les os à la naissance. Pas moyen de devenir une Aes Sedai sans en passer par là. Et pourtant, même si elle avait oublié comment, Egwene avait réussi cet impensable exploit.

Alors que les semelles de ses chaussures martelaient le sol, l’écho se répercutant dans tous les couloirs, Egwene comprit pourquoi la tour était si déserte. À part peut-être celles qu’elle avait laissées dans la réserve, toutes les Aes Sedai, l’ensemble des Acceptées et des novices – et même les domestiques – devaient être réunies dans la Cour des Traîtres. Car la coutume exigeait que la volonté de Tar Valon soit exécutée devant autant de témoins que possible.

Les Champions formeraient une haie autour de la cour, afin d’empêcher que quiconque tente de sauver le condamné. Les vestiges des troupes de Guaire Amalasan avaient tenté ce coup de force à la fin de ce que certains appelaient la guerre du Deuxième Dragon, juste avant que la montée en puissance d’Artur Aile-de-Faucon n’ait fourni à Tar Valon bien d’autres motifs d’inquiétude. Longtemps après, les fidèles de Raolin Noir-Fléau s’étaient essayés à la même mission suicide. Rand avait-il lui aussi des fidèles ? Egwene ne s’en souvenait plus, mais les Champions étaient là pour faire face aux problèmes de ce genre.

Si Elaida ou une autre « insurgée » portait pour de bon l’étole rayée, les Champions risquaient de ne pas laisser entrer dans la Cour des Traîtres la Chaire d’Amyrlin déchue. Egwene se savait en mesure de forcer leur barrage. Il lui faudrait agir vite, afin que Rand ne soit pas apaisé tandis qu’elle s’occuperait d’engluer les Champions dans une nasse d’Air. Bien entendu, si elle les bombardait d’éclairs et de torrents de feu, faisant aussi s’ouvrir la terre sous leurs pieds, les Champions ne résisteraient pas longtemps.