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Des torrents de feu ? De quoi est-ce que je parle ?

Mais si elle devait priver Tar Valon de son bras armé pour sauver Rand, ce ne serait pas une bonne opération. Les Champions et le Dragon devaient tous être préservés.

Bien avant d’être arrivée à la Cour des Traîtres, Egwene s’engagea dans un couloir latéral, gravit une série d’escaliers puis de rampes qui allèrent en rétrécissant à mesure qu’elle montait, puis ouvrit une trappe et déboucha sur le toit en tuile légèrement incliné d’une tour. De sa position très élevée, elle parvint à voir au-dessus de tous les autres toits et obtint une vue plongeante sur l’espace à ciel ouvert de la Cour des Traîtres – de là, on eût dit une sorte d’arène.

La grande place était bondée de monde, à part un espace dégagé, juste au centre. Des gens étaient massés derrière les fenêtres des bâtiments environnants, sur tous les balcons et même sur certains toits. En plissant les yeux, Egwene parvint à distinguer l’homme seul et couvert de chaînes qui se tenait au centre de l’espace libre. Douze Aes Sedai l’entouraient, et une treizième – qui devait porter une étole rayée, mais à cette distance, c’était difficile à dire – se tenait à côté de lui.

Elaida !

Egwene connaissait par cœur les mots qu’elle était sûrement en train de dire.

« Abandonné par la Lumière, cet homme a touché le saidin, la partie masculine de la Source Authentique. Voilà pourquoi nous le détenons. Crime plus abominable encore, il a canalisé le Pouvoir de l’Unique en sachant très bien que le saidin était souillé par le Ténébreux. Mais il ne s’est pas laissé arrêter, car la fierté des hommes et leur goût du péché sont sans limites. Voilà pourquoi nous l’avons enchaîné. »

Egwene se força à ne pas penser à la suite du discours rituel.

Treize Aes Sedai… Douze sœurs et la Chaire d’Amyrlin, le nombre rituel pour apaiser un homme. Le même que pour…

Elle abandonna cette voie-là aussi. Elle n’avait plus le temps de réfléchir, car agir était plus qu’urgent. Si elle parvenait à mettre au point un plan d’action.

À cette distance, elle devait pouvoir soulever Rand avec l’aide de l’Air. L’enlever au nez et à la barbe des Aes Sedai, et le faire léviter jusqu’à elle. Enfin, peut-être… Même si elle en avait la force, sans qu’il fasse une chute mortelle à mi-chemin, ce serait un processus très lent. Rand deviendrait une cible parfaite pour les archers. Quant à elle, signalée aux yeux des Aes Sedai par son aura, elle serait de la chair à bombarde pour les Myrddraals.

— Par la Lumière ! il n’y a pas d’autre solution que de porter la guerre au cœur même de la Tour Blanche. Et je vais devoir m’y résoudre…

Elle canalisa le Pouvoir, séparant ses divers flux pour mieux les diriger.

« La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte. »

Après être restée si longtemps sans entendre ces mots, Egwene sursauta, glissa sur les tuiles en pente et se rattrapa de justesse à deux pas du vide. Une chute de trois cents bons pieds aurait sans nul doute mis un terme à son dilemme…

Se retournant, Egwene découvrit derrière elle, inclinée pour s’adapter à la configuration du toit, une arche d’argent emplie d’une vive lumière blanche striée d’éclairs rouges et jaunes. La première fois qu’elle constatait ce phénomène…

« La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte. »

L’arche se brouilla comme si elle allait disparaître, puis elle se stabilisa de nouveau.

Affolée, Egwene se tourna de nouveau vers la Cour des Traîtres. Elle devait avoir encore le temps… Après tout, il lui fallait quoi, dix minutes ? Oui, dix minutes, et un peu de chance…

Soudain, elle entendit des voix dans sa tête. Pas celle qui lui rappelait régulièrement que la sortie ne se présenterait qu’une fois. Non, celles-là étaient des voix de femmes bien réelles qui lui semblaient appartenir à des personnes qu’elle connaissait.

— … ne tiendrons plus très longtemps… Si elle ne sort pas maintenant

— Résistez, que la Lumière vous calcine ! Sinon, je vous viderai comme des esturgeons !

— Mère, tout se détraque… Nous ne pouvons pas…

Les voix se transformèrent en un bourdonnement qui mourut très vite. Mais la voix impossible à identifier prit le relais :

— La sortie se présentera à toi, mais une seule fois. Sois forte. Il y a un prix pour devenir une Aes Sedai. L’Ajah Noir attend.

Avec un cri de rage, ou de désespoir, Egwene se jeta vers l’arche dont les contours commençaient à se brouiller comme si elle n’était qu’un mirage.

La lumière la déchiqueta, fibre de son corps après fibre de son corps, hacha menu cette réduction et la transforma en une bouillie de néant. Tout se désintégra dans la lumière.

Pour toujours.

23

Tu es une part de nous

La lumière la déchiqueta, fibre de son corps après fibre de son corps, hacha menu cette réduction et la transforma en une bouillie de néant. Tout se désintégra dans la lumière.

Pour toujours.

Pour toujours.

Quand elle émergea de l’arche d’argent, Egwene n’était plus qu’une âme glacée emplie d’une colère assez froide pour recouvrir de givre les souvenirs qui menaçaient de la torturer. Son corps se souvenait d’avoir brûlé, mais certaines réminiscences risquaient de la calciner beaucoup plus en profondeur.

Une colère glaciale comme la mort.

— C’est ça, ma vie ? demanda la jeune femme. L’abandonner sans cesse ? Le trahir et le décevoir jusqu’à la fin des Âges ? Voilà ce que l’avenir me réserve ?

Soudain, Egwene s’avisa que les choses n’étaient pas comme elles auraient dû être. La Chaire d’Amyrlin était là, comme il se devait, accompagnée d’une sœur de chaque Ajah, mais toutes la regardaient sans dissimuler leur inquiétude. Deux sœurs étaient maintenant assises face à chaque point de jonction des arches, et les pauvres femmes ruisselaient de sueur. Le ter’angreal bourdonnait, on eût même dit qu’il vibrait, et la lumière blanche, à l’intérieur, était zébrée d’éclairs aux couleurs vives.

Alors que l’aura du saidar l’enveloppait, Sheriam posa une main sur la tête d’Egwene – qui en frissonna du sommet du crâne au bout des pieds.

— Elle va bien, annonça la Maîtresse des Novices, soulagée. Et elle n’a rien.

Ce dernier point semblait la remplir de stupéfaction.

Les Aes Sedai qui regardaient Egwene se détendirent. Elaida s’autorisa un long soupir, puis elle se hâta d’aller chercher le dernier calice. Seules les sœurs qui entouraient les arches restèrent sous tension. Le bourdonnement diminuait et la lumière commençait à vaciller, un indice que le ter’angreal ne tarderait pas à redevenir inactif. Mais les Aes Sedai qui s’efforçaient de le contrôler semblaient passer un sale quart d’heure.

— Que… ? Qu’est-il arrivé ? demanda Egwene.

— Ne parle pas, lui répondit Sheriam, ferme mais pleine de compassion. Pour l’instant, ne dis rien. Tu es saine et sauve, c’est l’essentiel, et nous devons achever le rituel.

Elaida approcha, courant presque, et tendit le dernier calice à la Chaire d’Amyrlin.