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Egwene n’hésita pas très longtemps avant de s’agenouiller.

Que s’est-il passé ?

La Chaire d’Amyrlin vida le calice sur la tête d’Egwene en récitant le texte consacré :

— Te voilà purifiée d’Egwene al’Vere, native de Champ d’Emond. Et libérée de tous les liens qui t’enchaînaient à ce monde. Ainsi, tu viens à nous lavée et pure, en ton âme et en ton cœur. Tu es désormais Egwene al’Vere, une Acceptée de la Tour Blanche. (La dernière goutte d’eau s’écrasa sur les cheveux d’Egwene.) Relève-toi, mon enfant. À présent, tu es une part de nous.

La dernière phrase semblait avoir un double sens uniquement connu d’Egwene et de la dirigeante suprême de son ordre.

Confiant le calice à une des sœurs présentes, la Chaire d’Amyrlin présenta à l’Acceptée une bague en or en forme de serpent qui se mord la queue. Tremblant malgré elle, Egwene tendit la main gauche et se laissa glisser à l’annulaire le symbole de son nouveau statut. Lorsqu’elle accéderait au rang d’Aes Sedai, la jeune femme pourrait porter l’anneau au doigt de son choix – ou à aucun, si elle voulait dissimuler son appartenance à l’ordre. Jusque-là, elle devrait le garder à l’annulaire.

Sans sourire, la Chaire d’Amyrlin aida la nouvelle Acceptée à se relever.

— Bienvenue, ma fille, dit-elle en lui posant un baiser sur la joue.

Egwene frissonna. Pour la première fois, la Chaire d’Amyrlin venait de l’appeler « ma fille », pas « mon enfant »…

— Bienvenue, répéta la dirigeante des Aes Sedai avant d’embrasser la nouvelle Acceptée sur l’autre joue.

Puis elle recula, examina d’un œil critique la jeune femme et s’adressa à Sheriam :

— Qu’on la sèche puis qu’on l’habille. Ensuite, elle ira bien pour de bon. Assure-toi que ce soit pour de bon, surtout !

— Je suis sûre qu’elle n’a rien, mère. (Sheriam ne cacha pas sa surprise.) N’as-tu pas vu que je l’ai… examinée ?

La Chaire d’Amyrlin eut un soupir dubitatif, puis elle regarda le ter’angreal.

— Je veux savoir ce qui s’est passé…

À grandes enjambées, Siuan Sanche approcha des arches et presque toutes les Aes Sedai la rejoignirent, formant un cercle autour de l’artefact.

— Notre mère s’inquiète pour toi, dit Sheriam en tirant Egwene vers un coin de la salle où attendaient deux serviettes, une pour les cheveux, l’autre pour le reste du corps.

— A-t-elle de bonnes raisons pour ça ? demanda Egwene.

Ou tient-elle surtout à ce qu’il n’arrive rien à son molosse tant qu’il n’aura pas débusqué le cerf ?

Sheriam ne répondit pas. Plissant très légèrement le front, elle attendit qu’Egwene se soit séchée et lui tendit une robe blanche à l’ourlet orné de sept bandes de couleur.

La jeune femme s’habilla, un peu déçue de ne rien éprouver de spécial.

Me voilà une Acceptée, avec l’anneau et la robe de mon rang, et je ne me sens pas le moins du monde différente.

Elaida approcha avec les anciens vêtements d’Egwene, sa ceinture, sa bourse… et la liasse de documents remise par Verin.

Ce matériel explosif, dans les mains d’Elaida !

Egwene dut mobiliser toute sa volonté pour ne pas arracher ses biens à l’Aes Sedai. Au contraire, elle attendit qu’Elaida les lui tende, les accepta et murmura un fervent :

— Merci, Aes Sedai…

Au premier abord, elle trouva difficile de déterminer si on avait jeté un coup d’œil sur les feuilles de parchemin. Le ruban était toujours en place, mais…

Si elle a tout lu, je n’ai aucun moyen de le savoir…

Palpant discrètement sa bourse, Egwene sentit la présence de la bague également remise par Verin.

Au moins, le ter’angreal est toujours là. Si Elaida l’avait volé, je ne sais pas si ça m’aurait dérangée… Si, quand même… Enfin, je crois…

Elaida parla d’une voix aussi glaciale que son expression :

— Je n’étais pas d’accord pour que tu passes l’épreuve ce soir… Pas à cause de ce qui est arrivé, parce que personne ne pouvait prévoir cet… incident. Non, parce que tu es une Naturelle. (Egwene voulut se défendre, mais Elaida continua, implacable comme un glacier de montagne qui emporte tout sur son passage.) Je sais que tu as appris à canaliser sous la houlette d’une Aes Sedai, mais tu restes une Naturelle. Quelqu’un dont l’esprit et le comportement sont étrangers à la discipline. Tu as un potentiel énorme, sinon, tu n’aurais pas survécu ce soir, mais ça ne change rien au fond du problème. Pour moi, tu ne feras jamais vraiment partie de la Tour Blanche. À quelque doigt que tu choisisses de porter ta bague, plus tard, tu ne seras pas liée à la tour, contrairement à nous. Il aurait mieux valu que tu en apprennes assez pour ne pas te tuer avec le Pouvoir, puis que tu retournes dans ton village perdu au fin fond du monde. Oui, ça aurait été bien préférable.

Sur cette tirade, Elaida se détourna et sortit de la salle.

Si elle n’appartient pas à l’Ajah Noir, pensa Egwene, elle mériterait d’en être la présidente honoraire…

— Sheriam Sedai, vous auriez pu dire quelque chose… Venir à mon secours.

— J’aurais aidé une novice, mon enfant.

Egwene fit la grimace. Pour Sheriam, elle était toujours « mon enfant »…

— Oui, les novices étant incapables de se défendre, je serais intervenue. Mais tu es une Acceptée. Il est temps d’apprendre à te défendre toute seule.

Egwene dévisagea la Maîtresse des Novices, se demandant si sa dernière phrase était bien lourde de sous-entendus, comme il lui avait semblé. Sheriam avait elle aussi eu l’occasion de consulter les documents, et de conclure que la nouvelle Acceptée avait un lien quelconque avec l’Ajah Noir.

Voilà que tu soupçonnes tout le monde ! Mais il vaut mieux ça que d’être morte ou tombée entre les griffes de treize sœurs noires qui…

Egwene se força à chasser de sa tête des idées qu’elle ne voulait surtout pas voir s’y installer.

— Sheriam, qu’est-il arrivé ce soir ? Et s’il vous plaît, n’essayez pas de me rouler dans la farine.

Voyant la Maîtresse des Novices froncer les sourcils jusqu’à ce qu’ils se touchent presque, Egwene rectifia le tir :

— Je voulais dire : Sheriam Sedai… Et pour le reste, je m’excuse.

— Souviens-toi que tu n’es pas encore mon égale, petite… (Sheriam eut l’ombre d’un sourire.) J’ignore ce qui s’est passé. Mais j’ai bien cru que tu allais mourir…

— Qui sait ce qu’il advient d’une novice qui ne ressort pas du ter’angreal ? lança Alanna en approchant des deux femmes.

La sœur verte était connue pour son caractère ombrageux et son sens de l’humour. Selon certaines rumeurs, elle pouvait passer du rire à la colère – et inversement – en un clin d’œil. Mais pour l’instant, elle regardait Egwene avec une sorte de timidité.

— Mon enfant, j’aurais dû tout arrêter quand j’en ai eu l’occasion. Dès que j’ai entendu ce… bourdonnement. Il est revenu, voilà ce qui s’est passé. Mille fois plus fort. Dix mille, même ! Le ter’angreal semblait vouloir se couper du flux de saidar, ou se fondre dans le sol s’il n’y arrivait pas. Je m’excuse, mais les paroles ne sont rien. En tout cas pour ce qui a failli t’arriver. Je te le dis, et en vertu du Premier Serment, tu sais que je le pense. Pour le prouver, je demanderai à notre mère de me laisser faire la plonge avec toi, aux cuisines. Et je passerai aussi dans le bureau de Sheriam… Si j’avais été plus vigilante, ta vie n’aurait jamais été en danger, et je dois expier ma faute.