— Tu es folle, Alanna ! Et encore plus si tu imagines que j’aurai la main légère parce que nous avons été novices ensemble. Serais-tu possédée par le Dragon, pour… ?
S’avisant soudain qu’Egwene était encore là, Sheriam en profita pour se défouler sur elle :
— La Chaire d’Amyrlin t’a envoyée au lit, au cas où tu n’aurais pas entendu. Acceptée, si un mot de cette conversation parvient à d’autres oreilles que les nôtres, tu regretteras que je ne t’aie pas enterrée vivante dans un champ pour servir d’engrais. Je veux te voir dans mon bureau demain à la première heure. Et maintenant, hors de ma vue !
Egwene s’en fut, la tête tournant comme une toupie.
Puis-je me fier à quelqu’un ? La Chaire d’Amyrlin ? Elle nous envoie à la poursuite de treize membres de l’Ajah Noir, sans préciser que c’est le nombre requis pour convertir au mal toute femme capable de canaliser le Pouvoir. Oui, à qui puis-je me fier ?
N’ayant aucune envie d’être seule, Egwene se dirigea vers les quartiers des Acceptées, où elle emménagerait dès le lendemain. Arrivée devant la porte de Nynaeve, elle frappa et entra avant qu’on ait eu le temps de l’y inviter. L’ancienne Sage-Dame était absolument digne de sa confiance. Tout comme Elayne.
Justement, Nynaeve était assise dans un des fauteuils, la tête de la Fille-Héritière sur ses genoux. Egwene pleurait à tout petits sanglots, comme s’il ne lui restait plus assez de force pour faire mieux, mais largement assez de chagrin pour continuer toute la nuit. Nynaeve avait également les yeux humides. Tandis qu’elle caressait les cheveux d’Elayne, la bague au serpent brillait à son doigt, fidèle réplique du bijou que la Fille-Héritière portait également.
Devinant que la visiteuse était Egwene, Elayne releva la tête et la tourna vers la porte.
— Mon amie, je ne peux pas être si méchante ! C’est impossible !
Le dysfonctionnement de l’artefact, l’angoisse au sujet des documents et les soupçons généralisés avaient soumis Egwene à rude épreuve. Mais ça l’avait aussi aidée à ne pas repenser à ce qu’elle avait vécu dans l’artefact. Si les autres agressions étaient venues de l’extérieur, ces horribles aventures avaient pour source son esprit. Les quelques mots d’Elayne l’ayant ramenée à cette réalité, Egwene eut l’impression que le ciel lui tombait sur la tête.
Rand, son mari, et Joiya, son bébé…
Rand coincé sous des décombres et l’implorant de l’achever…
Rand couvert de chaînes et condamné à être apaisé…
Sans avoir conscience de bouger, Egwene se retrouva à genoux près de la Fille-Héritière. Alors, des larmes trop longtemps contenues jaillirent de ses yeux.
— Nynaeve, je n’ai pas pu l’aider… Je l’ai abandonné.
Nynaeve sursauta comme si on l’avait giflée, mais elle se ressaisit très vite et enlaça ses deux protégées, les berçant tendrement.
— Chut… Du calme… Avec le temps, ça fait moins mal. Un peu moins mal. Et un jour, nous leur ferons payer tout ça ! Allons, ça va aller…
24
Explorations et découvertes
Filtrant de l’interstice des volets sculptés, un rayon de soleil rampa lentement sur le lit puis vint réveiller Mat. Un moment, il resta étendu sur le dos, pensif. Avant de s’endormir comme une masse, il n’avait pas réussi à mettre au point un plan pour filer de Tar Valon à la vitesse du vent. Mais il n’était pas question qu’il renonce, bien entendu. Même si sa mémoire restait embrumée, le privant d’une partie de ses armes, il ne baisserait pas les bras.
Deux servantes entrèrent soudain, l’une portant un plateau lesté de nourriture et l’autre un broc d’eau chaude. Très gaies, elles affirmèrent au convalescent qu’il semblait déjà bien requinqué et qu’il gambaderait bientôt, à condition de bien écouter ce que les Aes Sedai lui diraient.
Mat répondit brièvement, mais en s’efforçant de paraître d’accord avec ce programme.
Laissons-les croire que je serai docile comme un agneau…
Dès que les odeurs de nourriture atteignirent les narines du jeune homme, son estomac gargouilla.
Les servantes parties, il écarta ses couvertures, sauta du lit, s’arrêta près de la table pour s’emparer d’une demi-tranche de jambon et la gober allégrement, puis il alla se débarbouiller et se raser.
Dans le miroir, avant de s’enduire les joues de savon à barbe, il étudia son reflet et dut reconnaître qu’il allait effectivement bien mieux.
Les joues moins creuses, il n’avait plus les yeux cernés – ni enfoncés dans leurs orbites, comme lorsqu’il était au plus mal. Chaque gramme de nourriture qu’il avait ingurgité la veille semblait s’être transformé en chair, le remplumant plus qu’il ne l’aurait cru possible en si peu de temps. Et il se sentait déjà plus fort.
— Si ça continue comme ça, je serai parti avant que les Aes Sedai s’en aperçoivent.
Cependant, et à sa grande surprise, après s’être rasé, le jeune homme engloutit le petit déjeuner à base de jambon (une montagne), de navets et de poires.
Les Aes Sedai pensaient sûrement qu’il retournerait se coucher après s’être empiffré. Au contraire, il s’habilla. Tapant des pieds sur le sol pour qu’ils se calent bien dans ses bottes, il envisagea d’emporter ses vêtements de rechange, mais il se ravisa.
Avant, il faut que je mette un plan au point… Et si j’improvise, ce qui m’obligera à laisser mes frusques…
Mat rangea ses dés et ses godets dans sa bourse. Avec ce « matériel », il pouvait se procurer autant de tenues qu’il voulait…
Avant de sortir, il jeta un coup d’œil dans le couloir où s’alignaient des portes en bois clair identiques à la sienne. Entre ces huis, des tapisseries décoraient les murs et un tapis bleu se déroulait au centre du sol de marbre. N’apercevant personne, et surtout, pas de garde, Mat jeta sa cape sur son épaule gauche et se glissa dehors.
Voilà, il ne lui restait plus qu’à trouver une sortie.
Il erra un moment dans une série d’escaliers et de couloirs, traversa plusieurs cours à ciel ouvert et finit par repérer ce qu’il cherchait : une porte qui donnait sur l’intérieur. Dans ce secteur de la cour, il y avait un peu de monde. Des servantes et des novices courant pour exécuter leurs corvées – les secondes visiblement plus pressées que les premières – croisaient des domestiques mâles occupés à porter de gros coffres ou d’autres objets de poids. Quelques Acceptées regardaient avec hauteur la piétaille qui s’agitait sous leurs yeux. Enfin, une poignée d’Aes Sedai déambulaient dans leur fief, trop pénétrées de leur méditation pour s’intéresser plus d’une fraction de seconde à un jeune paysan. Dans ses vêtements de Champ d’Emond, simples mais de bonne coupe, Mat ne ressemblait pas à un vagabond et la présence des domestiques indiquait que les hommes n’étaient pas interdits dans cette zone. Sans nul doute, on le prenait pour un quelconque larbin, et c’était parfait – du moins, tant qu’on ne lui demandait pas de porter quelque chose.
Mat regretta de ne pas reconnaître parmi toutes ces femmes un visage qui lui fût familier. Celui d’Egwene, par exemple. Ou de Nynaeve – voire d’Elayne.
Elle est vraiment jolie, celle-là, même si elle a tendance à regarder tout le monde de haut. Elle me dirait sans doute où trouver Egwene et la Sage-Dame. Je ne peux quand même pas filer sans leur avoir dit au revoir. Par la Lumière ! j’espère qu’elles ne me dénonceraient pas sous prétexte qu’elles veulent devenir des Aes Sedai ! Allons, elles ne feraient jamais ça, voyons ! Quel idiot je fais ! Hum… De toute façon, je suis prêt à prendre le risque…