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Une fois dehors, sous un ciel bleu presque sans nuages, le jeune fugitif oublia provisoirement les deux femmes. Sous un soleil radieux, il venait de déboucher dans une grande cour pavée. Au-delà de la fontaine qui trônait au milieu, il remarqua une sorte de caserne en pierre grise. Vue de sa position, on aurait presque dit un énorme rocher flanqué de quelques arbres plantés dans des trous ménagés spécialement pour eux. Devant le bâtiment long et trapu, des gardes en bras de chemise s’occupaient de polir leurs armes, leur plastron et leurs éléments de sellerie.

Mat se balada de long en large sur la place, comme s’il n’avait rien d’autre à faire, et en profita pour étudier les soldats. En travaillant, ils conversaient et plaisantaient comme des hommes après les moissons. De temps en temps, l’un d’eux suivait du regard les allées et venues d’un jeune homme qu’ils ne connaissaient pas, certes, mais qu’ils n’avaient aucune raison de soupçonner. À l’occasion, Mat engageait la conversation, posant très discrètement des questions. Au bout du compte, il finit par obtenir les informations qu’il cherchait.

— La garde du pont ? répéta un type aux cheveux bruns qui devait avoir cinq ou six ans de plus que le jeune villageois.

Son accent à couper au couteau était illianien. Très costaud, il arborait sur la joue une cicatrice qui en disait long sur son expérience du combat, et l’agilité avec laquelle il entretenait son épée aurait pu éveiller la jalousie de plus d’un vétéran.

Avant de se concentrer de nouveau sur son ouvrage, il jeta un coup d’œil à Mat et haussa les épaules.

— J’y étais affecté, et je suis revenu ici après… Pourquoi cette question ?

— Je me demandais comment étaient les choses de l’autre côté du fleuve… (Puisque j’en suis là, autant me renseigner sur tout.) Les conditions climatiques, je veux dire… Une bonne journée pour voyager ? La piste ne peut pas être boueuse, sauf s’il a plu sans que je m’en aperçoive…

— Quel côté du fleuve ? demanda le garde sans lever les yeux de sa lame, qu’il protégeait de la rouille en l’enduisant d’huile avec un morceau de chiffon.

— Eh bien… la rive est. Oui, c’est ça, est…

— Plus de boue… Mais des Capes Blanches…

L’homme se pencha d’un côté pour cracher sur le sol, mais sa voix ne changea pas :

— Des Fils de la Lumière fouinent dans tous les villages à une lieue à la ronde. Pour le moment, ils n’ont blessé personne, mais leur présence suffit à énerver les gens. Que la bonne Fortune m’emporte s’ils n’essaient pas de nous provoquer ! Ils ont l’air d’avoir envie d’attaquer, c’est moi qui te le dis ! Pas de bon augure pour quelqu’un qui veut voyager, ça…

— Et à l’ouest ?

— Même topo, mon gars. (Le soldat releva les yeux.) De toute façon, tu ne traverseras ni d’un côté ni de l’autre. Tu t’appelles bien Matrim Cauthon ? Hier soir, une sœur en chair et en os est venue nous voir, au poste de garde, et elle nous a répété ta description jusqu’à ce que nous la sachions tous par cœur. Un invité d’honneur, paraît-il, qu’il ne faut pas molester. Mais sans le laisser partir non plus. Même s’il faut pour ça te couvrir de chaînes, mon jeune ami. Dis-moi, tu leur as volé quelque chose ? D’habitude, les invités des sœurs n’ont pas l’air si miteux.

— Je ne suis pas un voleur ! s’indigna Mat.

Que la Lumière me brûle ! tous les gardes me connaissent. Pas moyen de me défiler discrètement…

— Non, pas un voleur !

— C’est vrai, tu n’en as pas l’air… Mais tu ressembles beaucoup au gars qui a tenté de me vendre le Cor de Valère, il y a trois jours. Un vieil instrument tout esquinté, mais ça ne l’a pas empêché de bonimenter. Tu as aussi un Cor de Valère à vendre, mon gars ? Ou peut-être l’épée du Dragon ?

Mat sursauta à la mention du cor, mais il réussit à parler d’un ton dégagé :

— J’étais malade, dit-il, et les sœurs m’ont guéri.

D’autres gardes le dévisageaient, à présent.

Ils savent tous que je n’ai pas le droit de quitter la ville. Et ils me regardent bizarrement, comme s’ils n’aimaient pas que je parle des Aes Sedai avec tant de nonchalance.

— Je crois que les Aes Sedai veulent que je reste jusqu’à ce que je sois bien rétabli.

Il fallait absolument que les gardes croient à cette version. Un homme soigné par les Aes Sedai, rien de plus ni de moins. Bref, pas de quoi en faire toute une affaire…

— Tu as l’air de quelqu’un qui était malade, c’est exact, acquiesça l’Illianien. Ce que tu dis est peut-être vrai, mais je n’ai jamais entendu parler d’un tel branle-bas de combat pour garder en ville un simple patient.

— Et pourtant, c’est comme ça…, dit Mat. (Presque tous les regards étaient braqués sur lui, désormais.) Bon, il va falloir que j’y aille. Les Aes Sedai veulent que je fasse de longues promenades. Pour reprendre des forces, en somme…

Sentant des regards peser sur sa nuque tandis qu’il s’éloignait, Mat fulmina en silence. Il avait voulu savoir comment sa description avait circulé dans les rangs, et il était servi ! Si les officiers avaient été les seuls informés, il aurait pu se faufiler au nez et à la barbe des soldats. Depuis toujours, il excellait dès qu’il s’agissait de passer inaperçu. Un talent indispensable – entrer et sortir discrètement – quand on avait une mère comme la sienne, toujours prête à le soupçonner de mijoter une ânerie, et quatre sœurs qui adoraient le dénoncer.

Et maintenant, j’ai fait en sorte que la moitié d’une caserne me connaisse ! Par le sang et les cendres ! quel abruti congénital !

Les jardins de la tour étant agréablement boisés – des faux bleuets, des niaoulis et des ormes –, Mat s’engagea dans une allée semée de gravillons qui serpentait entre les troncs. S’il n’avait pas aperçu le sommet de plusieurs tours, dans le lointain, le jeune homme aurait pu se croire en rase campagne. Derrière lui, même quand il ne la regardait pas, la Tour Blanche semblait l’écraser en permanence de toute sa hauteur et sa splendeur. S’il existait des sorties non surveillées dans les jardins, c’était le moment ou jamais de les chercher.

Une novice en robe blanche avançait vers Mat, tellement plongée dans ses pensées qu’elle ne le remarqua même pas. Quand elle fut assez près pour qu’il voie clairement ses grands yeux noirs et ses cheveux nattés d’une manière très caractéristique, le jeune homme eut un grand sourire. Il connaissait cette fille. Mais où l’avait-il vue ? Une chose était sûre : il n’aurait jamais cru la retrouver ici. Ni la retrouver tout court, d’ailleurs.

Enfin un coup de chance après une série de revers…

S’il se souvenait bien, la damoiselle s’intéressait aux garçons d’assez… près.

— Else ! appela-t-il. Else Grinwell ? Tu te souviens de moi, pas vrai ? Matrim Cauthon. Je suis passé chez ton père avec un ami, tu te rappelles ? Une très jolie ferme que vous aviez là… Tu as décidé de devenir une Aes Sedai ?

La jeune fille s’arrêta net.

— Que fais-tu debout et dehors ? demanda-t-elle, glaciale.

— Tu es au courant aussi ? (Mat fit un pas en avant et son interlocutrice recula comme s’il avait la peste.) Else, ce n’est pas contagieux. Et de toute façon, les Aes Sedai m’ont guéri.

Les grands yeux noirs semblaient beaucoup moins naïfs que naguère – et nettement moins chaleureux – mais ce devait être le prix à payer, quand on suivait une formation d’Aes Sedai…

— Que se passe-t-il ? On dirait que tu ne me reconnais pas.

— Si, si, je te reconnais…

Else n’avait plus rien d’une jeune paysanne, désormais. Assez hautaine pour donner des leçons à Elayne, pour tout dire…