Était-ce parce que toutes ces femmes regardaient le bellâtre comme un chat lorgne un bol de crème ? Après tout, Aes Sedai ou non, Acceptées ou non, c’étaient toujours des femmes !
Toutes ces explications traversèrent la tête de Mat, mais il les rejeta hargneusement, en particulier la dernière. Non, il allait le faire parce que c’était amusant. Et potentiellement rentable, sans que sa chance proverbiale ait même besoin d’être de retour.
— Je parie deux pièces d’argent contre quatre – deux par escrimeur – que je peux vous battre en combattant seul avec un bâton. Deux princes contre un péquenot, et un pari à deux contre un – on ne peut pas rêver d’une meilleure cote, non ?
Voyant l’air consterné des deux escrimeurs, Mat faillit éclater de rire.
— Mon ami, dit Gawyn, il n’est nul besoin de parier. Tu es convalescent. Nous verrons ça bientôt, quand tu iras mieux.
— D’autant que ce n’est pas un pari équitable, renchérit Galad. Ne compte pas sur moi pour relever le défi, maintenant ou plus tard. Tu viens du même village qu’Egwene, pas vrai ? Je ne voudrais pas qu’elle soit fâchée contre moi.
— Qu’a-t-elle à voir là-dedans ? Frappez-moi du plat de l’épée, une fois, et je vous donnerai une pièce d’argent à chacun. Si c’est moi qui vous frappe assez pour que vous abandonniez, vous me devrez deux pièces chacun. Vous avez peur de ne pas réussir ?
— C’est ridicule, lâcha Galad. Contre un escrimeur entraîné, tu n’aurais pas la moindre chance. Alors, contre deux… Je ne veux pas d’un tel avantage.
— Vous êtes sûr de vous ? demanda une voix rauque.
Le Champion taillé comme un bloc de pierre venait de rejoindre le trio de jeunes gens.
— Vous vous pensez assez bons, tous les deux, pour vaincre un garçon armé d’un bâton ?
— Ce ne serait pas juste, Hammar Gaidin, dit Galad.
— Il est convalescent, insista Gawyn. Ce n’est vraiment pas indispensable…
— Allez vous mettre en place ! ordonna Hammar. (Galad et Gawyn regardèrent Mat, l’air désolés, puis ils obéirent.) Tu es sûr d’être d’attaque, mon gars ? À bien te regarder, j’ai l’impression que tu serais plus à ta place dans un lit.
— J’en sors, répondit Mat, et je suis parfaitement d’attaque ! Il faut bien, si je ne veux pas perdre mes deux pièces.
Hammar en fronça les sourcils de surprise.
— Tu maintiens les conditions du pari ?
— Oui, parce que j’ai besoin de l’argent !
Mat eut un bref éclat de rire, puis il se tourna vers un râtelier qui proposait des bâtons. Alors qu’il en approchait, ses genoux faillirent se dérober, mais il se stabilisa si vite qu’un éventuel observateur penserait qu’il avait simplement trébuché sur une pierre. Devant le râtelier, il prit son temps avant de se décider pour un bâton de deux bons pouces de diamètre et plus haut que lui d’environ un pied.
Je dois gagner ! J’ai ouvert ma grande gueule, et maintenant, je ne peux pas perdre. Sans mes deux pièces comme capital de départ, il me faudra une éternité pour gagner aux dés l’argent dont j’ai besoin.
Lorsqu’il se retourna, le bâton tenu à deux mains, Gawyn et Galad l’attendaient déjà sur le terrain d’entraînement.
Je dois gagner !
— Ma chance, murmura Mat, il est temps de jeter les dés.
Hammar coula au jeune homme un regard interloqué.
— Tu parles l’ancienne langue, mon garçon ?
Mat soutint en silence le regard du Champion. Les sangs glacés, il dut mobiliser sa volonté pour aller rejoindre ses adversaires.
— N’oubliez pas le pari ! leur lança-t-il. Deux pièces d’argent de ma poche contre quatre sorties des vôtres.
Des murmures montèrent du petit groupe d’Acceptées lorsqu’elles comprirent ce qui allait se passer. Les Aes Sedai se murèrent dans un silence désapprobateur.
L’épée à demi relevée, Gawyn et Galad s’écartèrent l’un de l’autre, afin de ne pas se gêner.
— Pas de pari…, dit Gawyn. On ne joue rien.
— Je ne prendrai pas ton argent comme ça, renchérit Galad.
— C’est moi qui prendrai le vôtre !
— Pari tenu ! cria soudain Hammar. S’ils ne sont pas assez courageux pour ça, je paierai de ma poche.
— Si tu insistes…, marmonna Gawyn. Pari tenu !
Galad hésita puis maugréa :
— Tenu, s’il le faut vraiment… Allez, mettons un terme à cette farce.
Mat n’eut pas besoin d’un autre avertissement. Alors que Galad fondait sur lui, il fit glisser ses mains le long du bâton et pivota sur lui-même. Le bout de son arme s’enfonça dans les côtes du bellâtre, lui arrachant un gémissement. Mat laissa son arme rebondir naturellement contre sa cible, puis il pivota de nouveau, propulsant son autre extrémité vers Gawyn, qui attaquait à son tour. L’arme passa sous la garde du jeune prince, plongea vers ses jambes et lui crocheta la cheville. Tandis que Gawyn tombait, Mat acheva sa rotation pour frapper Galad au poignet, lui arrachant de la main son épée factice. Comme si le coup ne lui avait rien fait, Galad exécuta une impeccable roulade arrière, récupéra son arme et se releva en la tenant à deux mains.
L’ignorant provisoirement, Mat se tourna à demi et orienta ses poignets afin que le bâton fouette l’air dans son dos. Alors qu’il se relevait, Gawyn prit le coup sur la tempe, ses cheveux amortissant un peu le choc. Malgré ce rembourrage, il s’écroula comme une masse.
Du coin de l’œil, Mat vit une Aes Sedai se précipiter au secours du frère d’Elayne.
J’espère qu’il va bien… Normalement, ça devrait aller, parce que je me suis déjà cogné le crâne plus fort en tombant d’une clôture.
Restait le problème Galad… En équilibre sur les avant-pieds, l’épée levée, le bellâtre semblait décidé à prendre son adversaire au sérieux.
Bien entendu, les genoux de Mat choisirent cet instant pour jouer des castagnettes.
Lumière ! pas maintenant !
Mais son estomac le torturait comme s’il n’avait pas mangé depuis des semaines.
Si j’attends qu’il attaque, je vais m’écrouler…
Mat décida d’avancer, luttant pour que ses jambes veuillent bien faire comme lui.
Ma chance, ne m’abandonne pas !
Dès la première attaque qu’il porta, Mat sut que sa chance, son talent ou il ne savait quel hasard l’ayant conduit jusque-là, continuait à lui être fidèle. Galad parvint à parer ce coup, puis les quatre ou cinq suivants, mais il n’affichait plus sa morgue du début. Cet escrimeur d’élite, presque aussi fort qu’un Champion, devait mobiliser toutes ses compétences pour rester hors de portée du bâton de Mat. Il y parvenait, mais sans jamais pouvoir passer à l’offensive. Alors qu’il avait l’habitude de prendre l’initiative, il reculait sans cesse, échappant par miracle aux feintes du « péquenot », dont l’arme zébrait maintenant l’air à la vitesse de l’éclair.
La faim affaiblissait Mat comme si son estomac tentait de le digérer de l’intérieur. De la sueur ruisselait sur son front, et son énergie menaçait de le quitter, comme si elle se déversait hors de son corps avec sa transpiration.
Pas maintenant ! Je dois gagner ! Allons, encore un effort !
Rugissant un cri de guerre, Mat jeta ses dernières forces dans la bataille.
Le bâton se joua de la lame du prince, le frappant successivement au genou, au poignet et dans les côtes. Puis, comme s’il s’agissait d’une lance, il s’enfonça dans la poitrine de Galad. Plié en deux, le souffle court, celui-ci lutta pour ne pas tomber.