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Egwene étouffa un bâillement. Il était à peine 10 heures, mais les trois amies manquaient de sommeil, et la fatigue ne les quittait plus. Avec les corvées de cuisine et la préparation des petits déjeuners, elles devaient se lever trop tôt pour avoir le temps de récupérer. Et encore, ces tâches n’étaient pas la pire partie de leur matinée…

Comble de malheur, la très courte nuit d’Egwene avait été gâchée par des cauchemars.

Anaiya pourra peut-être m’aider à interpréter ceux qui ont besoin de l’être… Mais si elle faisait partie de l’Ajah Noir ?

Après avoir regardé toutes les femmes présentes autour du ter’angreal, la veille, en se demandant lesquelles servaient le Ténébreux, Egwene avait du mal à se fier à quiconque dans la tour, à part ses deux compagnes. Néanmoins, elle aurait aimé que quelqu’un l’aide à comprendre ses rêves.

Ceux qui concernaient son passage sous les arches n’avaient rien de mystérieux, bien entendu, même si elle s’était chaque fois réveillée en pleurant. Elle avait rêvé aux Seanchaniens, également : une horde de femmes portant des éclairs brodés sur la poitrine tenaient en laisse des Aes Sedai, les forçant à lancer des éclairs sur la Tour Blanche. Là, Egwene s’était réveillée en sursaut, le front ruisselant de sueur. Mais ce n’était qu’un banal cauchemar. Comme le songe où elle avait vu des Capes Blanches lier les mains de son père. Une manifestation du mal du pays, sans aucun doute. Mais les autres…

Egwene regarda de nouveau ses deux amies. Elayne lisait toujours et Nynaeve continuait à marcher de long en large.

Elle avait rêvé de Rand, qui tentait de s’emparer d’une épée de cristal sans jamais voir le filet très fin qui lui tombait dessus. Elle avait également vu le jeune homme dans une salle où un vent sec faisait tourbillonner des colonnes de poussière. En tout point semblables à celle qui s’affichait sur l’étendard du Dragon, des créatures toutefois beaucoup plus petites chevauchaient les ailes de ce vent et tombaient sur lui, s’imprimant sur sa peau. Egwene avait aussi vu Rand descendre dans le grand cratère plein de lave rougeoyante d’une montagne. Enfin, dans un de ses derniers rêves, il affrontait des Seanchaniens…

Sur celui-ci, elle avait des doutes, mais les autres devaient avoir un sens caché. À l’époque où elle pensait pouvoir se fier à Anaiya, avant sa « fugue » et sa terrible expérience avec l’Ajah Noir, Egwene avait très subtilement interrogé l’Aes Sedai – le jeu consistait à faire passer pour de la simple curiosité des intérêts nettement plus… orientés. Bref, elle avait appris qu’un songe au sujet d’un ta’veren, pour une Rêveuse, était presque toujours une prémonition. Plus le « sujet » était ta’veren, et moins il fallait se fier au « presque »…

Certes, mais Mat et Perrin étaient aussi ta’veren, et elle avait également rêvé d’eux. D’étranges visions oniriques, encore plus difficiles à comprendre que les autres. Perrin avec un épervier sur l’épaule, puis un faucon. Seul ce dernier tenait une laisse entre ses serres, et il, ou plutôt elle (car Egwene aurait juré que les deux oiseaux étaient des femelles) tentait de l’enrouler autour du cou du jeune apprenti forgeron. Cette évocation fit trembler la jeune femme, car elle détestait penser à des chaînes ou à des laisses.

Il y avait eu aussi ce cauchemar où Perrin, affublé d’une barbe, avançait à la tête d’une meute de loups qui couvrait la pleine, derrière lui, jusqu’à perte de vue.

Tout ce qui concernait Mat était encore pire. Elle l’avait vu poser son œil gauche sur le plateau d’une balance, puis être pendu par le cou à une branche d’arbre. Comme Rand, il lui était apparu en train de combattre des Seanchaniens, mais là encore, ce devait être un cauchemar banal, comme celui où il parlait l’ancienne langue. Cette dernière fantaisie venait sans nul doute de ce qu’elle avait entendu en assistant à sa guérison…

La jeune femme voulut soupirer et bâilla à s’en décrocher la mâchoire. Avec ses deux amies, elle avait poussé jusqu’à la chambre de Mat, après le petit déjeuner, mais il n’était pas là.

Il est sûrement assez rétabli pour aller au bal. Non, par la Lumière ! maintenant, je vais rêver qu’il gambille avec des Seanchaniennes ! Allons, oublie les rêves, ma fille… Tu y repenseras lorsque tu seras un peu moins fatiguée.

Le repas de midi approchait, puis le dîner lui succéderait, et le lendemain, ça recommencerait avec le petit déjeuner. Une légion de casseroles, de chaudrons et d’autres ustensiles de cuisine à nettoyer et à nettoyer encore, en un cycle qui ne se terminerait jamais.

Quand je serai un peu moins fatiguée ? Parce que ça devrait m’arriver un jour ?

Changeant de position sur le lit, Egwene regarda de nouveau ses amies. Elayne lisait encore, et le pas de Nynaeve ralentissait dangereusement.

Elle va nous gratifier de sa tirade, je le sens !

L’ancienne Sage-Dame s’immobilisa et baissa les yeux sur la Fille-Héritière.

— Laisse donc tomber ! Nous avons lu et relu ces listes, et pas un mot ne nous a aidées. Verin nous a refilé des tuyaux crevés ! La seule question, c’est de savoir si c’est tout ce dont elle dispose, ou si elle l’a fait en connaissance de cause.

Comme prévu… Et elle nous ressortira le même discours dans une demi-heure.

Egwene baissa les yeux sur ses mains, assez contente que son menton les dissimule aux trois quarts. La bague au serpent ne semblait pas vraiment à sa place sur une peau toute ridée par une trop longue immersion dans de l’eau chaude savonneuse.

— Connaître leurs noms est utile, dit Elayne. Et savoir à quoi elles ressemblent l’est aussi.

— Tu sais très bien ce que je veux dire ! s’emporta Nynaeve.

Egwene soupira d’accablement. Quand elle était sortie du bureau de Sheriam, le matin même, Nynaeve l’attendait dans le couloir obscur et glacé, une bougie à la main. Dans la pénombre, elle n’avait pas très bien vu, mais l’ancienne Sage-Dame semblait prête à casser des cailloux avec les dents. En même temps, elle semblait consciente que céder à sa colère n’aurait servi à rien. Sans nul doute, ce conflit intérieur était la source de son irritabilité…

Elle est aussi orgueilleuse qu’un homme, et ces punitions la rendent folle. Mais elle ne devrait pas se défouler sur nous. Si Elayne s’est fait une raison, elle devrait pouvoir l’imiter. Elle n’est plus une Sage-Dame toute-puissante, voilà tout…

Parfaitement insensible aux sautes d’humeur de Nynaeve, Elayne releva la tête, plissa pensivement le front et murmura :

— Liandrin est la seule représentante de l’Ajah Rouge alors que tous les autres ont perdu deux membres…

— Si tu te taisais un peu, petite ! s’écria Nynaeve.

Elayne leva la main gauche pour exhiber sa bague au serpent. Puis elle continua, imperturbable :

— Ces femmes sont toutes nées dans des villes différentes. Et je n’en ai pas trouvé plus de deux qui viennent du même pays… Amico Nagoyin, la benjamine, a presque quinze ans de plus qu’Egwene et moi. Joiya Byir, la doyenne, pourrait être notre arrière-arrière-grand-mère…

Egwene détesta qu’une sœur noire se permette de porter le nom de sa fille.

Espèce d’idiote ! Les gens ont souvent le même prénom, et de toute façon, tu n’as pas de fille. Ce n’était pas réel !