— Et qu’est-ce que ça nous apprend ? demanda Nynaeve d’un ton trop calme pour ne pas annoncer une tempête imminente. Qu’as-tu découvert de passionnant que j’aurais laissé passer ? C’est vrai qu’avec le grand âge et la vue qui baisse, je ne suis plus celle que j’étais.
— Ce que ça nous apprend ? Tout ça est beaucoup trop lisse, trop rangé… Treize femmes ayant pour seul point commun d’être des Suppôts des Ténèbres présentent un parfait échantillonnage d’âges, d’origines et même d’Ajah ? Ne devrions-nous pas avoir trois rouges, quatre natives de Cairhien et deux femmes du même âge ? Statistiquement, ce serait plus logique, non ? En d’autres termes, nos adversaires ont choisi parmi un grand nombre de candidates, sinon, elles n’auraient pas pu nous présenter une brochette de sœurs si équilibrée. Conclusion ? Il y a d’autres sœurs noires dans la Tour Blanche ou dans un endroit dont nous ignorons tout. C’est la seule explication logique.
Nynaeve tira d’un coup sec sur sa natte.
— Par la Lumière ! je crois bien que tu as raison ! Tu as découvert des secrets qui m’ont échappé. Moi qui espérais que toutes ces femmes étaient parties avec Liandrin…
— Nous ne sommes même pas sûres qu’elle était leur chef, dit Elayne. On a pu lui ordonner de disposer de nous. Quand je réfléchis, je trouve une seule raison à cette volonté acharnée de pousser le hasard au-delà de ce que toutes les règles statistiques nous disent. Si l’Ajah Noir veut nous faire croire que sa toile d’araignée s’est tissée au hasard, c’est tout simplement parce que ce n’est pas le cas.
— S’il y a une logique, dit Nynaeve, nous la reconstituerons. Egwene, si observer la cour de ta mère t’a appris à raisonner comme ça, je suis rudement contente que tu aies ouvert les yeux en grand.
En guise de réponse, Elayne eut un sourire qui se répercuta comme une vague sur sa joue, la faisant onduler.
Egwene riva son attention sur Nynaeve. Apparemment, elle était décidée à ne plus se comporter comme un ours frappé d’une rage de dents. Du coup, la jeune femme pouvait se risquer à donner son avis sans risquer de prendre un coup de patte.
— Mais les sœurs noires peuvent aussi vouloir nous faire croire qu’il y a une logique, histoire que nous perdions notre temps à la chercher. Attention, je ne dis pas que c’est le cas ! Je souligne simplement que nous ne savons rien d’incontestable. Cherchons ta logique, Elayne, mais n’abandonnons pas les autres pistes.
— Tu te réveilles enfin ? railla Nynaeve. Bienvenue parmi nous !
De petites piques, certes, mais franchement amicales…
— Egwene a raison, souffla la Fille-Héritière. J’ai été trop vite en besogne. Une construction théorique qui ne repose sur rien. Au fond, qui sait si tu n’as pas raison, Nynaeve ? Ce matériel ne vaut peut-être rien !
Elayne s’empara d’une feuille de parchemin.
— Rianna a des cheveux noirs avec une mèche blanche juste au-dessus de l’oreille gauche. Si je suis assez près d’elle pour voir ce détail, c’est que j’en serai bien trop près ! (Elle prit une autre feuille.) Chesmal Emry est une des guérisseuses les plus douées de ces cinquante ou cent dernières années. Vous imaginez, être soignées par une sœur noire ? (Elle saisit une troisième feuille.) Marillin Gemalphin adore les chats et elle ferait un grand détour pour venir en aide à un animal blessé. Les chats, maintenant ! (Elle s’empara de toute la liasse et la froissa rageusement.) Ce matériel ne vaut rien, c’est vrai !
Nynaeve s’agenouilla et prit les feuilles à la Fille-Héritière, les lissant ensuite soigneusement sur son abdomen.
— Peut-être bien que oui, et peut-être bien que… non. Tu as trouvé des éléments susceptibles de nous être utiles. En insistant, nous en repérerons d’autres, qui sait ? Et il y a l’autre liste…
Les deux femmes, aussi pensives l’une que l’autre, se tournèrent vers Egwene. Depuis le début de la réunion, elle évitait de regarder la table où reposaient les documents. Elle ne voulait pas penser à cette fichue liste, mais comment y échapper ? De toute façon, elle s’était gravée dans sa mémoire.
« Artefact : une tige de cristal transparent parfaitement lisse. Longueur environ un pied, pour un pouce de diamètre. Usage inconnu. Dernière étude réalisée par Corianin Nedeal. Artefact : Une statuette de marbre représentant une femme nue. Dix pouces de haut. Usage inconnu. Dernière étude réalisée par Corianin Nedeal. Artefact : Un disque apparemment en fer mais ne portant pas de traces de rouille. Six pouces de diamètre, orné sur les deux faces d’une spirale finement ciselée. Usage inconnu. Dernière étude réalisée par Corianin Nedeal… »
Une profusion d’artefacts, et plus de la moitié des « usages inconnus » étudiés pour la dernière fois par Corianin Nedeal.
Treize ter’angreal, pour être précise.
À force, je crois que j’ai pris ce nombre en grippe, pensa Egwene en frissonnant malgré elle.
Il y avait sur la liste moins d’« usage connu » que d’« inconnu ». L’utilité de ces artefacts ne sautait cependant pas aux yeux, ce qui ne les rendait pas plus rassurants que les autres.
Un minuscule hérisson en bois, pas plus grand que la deuxième phalange d’un pouce humain, très simple dans sa facture et probablement inoffensif. Cela dit, toute femme qui tentait de s’en servir pour canaliser le Pouvoir s’endormait comme une masse. Une bonne demi-journée de sommeil paisible et sans rêves… Pourtant, cet objet donnait la chair de poule à Egwene. Trois autres artefacts avaient un rapport avec le sommeil, et ils lui déplaisaient tout autant.
La description suivante en devenait presque rassurante. Un sceptre de pierre de trois pieds de long censé produire des torrents de feu – un compte rendu annoté par Verin d’une main si nerveuse que le parchemin était troué en deux endroits. « Dangereux et pratiquement impossible à contrôler ! »
Egwene n’avait toujours pas idée de ce qu’étaient des « torrents de feu ». Si ces armes paraissaient effectivement très dangereuses, il n’y avait aucun rapport avec les rêves et Corianin Nedeal, ce dont la jeune femme lui était sincèrement reconnaissante.
Nynaeve posa les feuilles sauvées par ses soins sur la table. Puis elle écarta l’autre liasse de feuilles, comme on met en éventail un paquet de cartes, et lut une description. Dubitative, elle passa à celle d’à côté et sourit enfin.
— En voilà un que Mat adorerait, dit-elle avec une gaieté un peu forcée. « Artefact : un ensemble de six dés à points sculptés, soudés aux coins. Taille : moins d’un pouce de large. Usage inconnu, mais on sait que s’aider de cet objet pour canaliser suspend en quelque sorte le hasard, ou du moins le fausse. » Mais il y en a d’autres : « Des pièces spéciales qui ont deux faces identiques ou qui peuvent retomber cent fois de suite sur la tranche… » Plus loin : « Sur mille lancers, les dés s’arrêteront mille fois sur cinq couronnes… » Oh oui ! Mat en serait fou !
Avec un gémissement, Egwene se leva et marcha d’un pas raide vers la cheminée. Se redressant avec peine, Elayne la regarda faire en silence, comme Nynaeve.
Egwene remonta ses manches aussi haut que possible, puis chercha à tâtons sur le couronnement de la hotte jusqu’à ce que ses doigts rencontrent de la laine. Elle récupéra ainsi un bas légèrement roussi dont la partie inférieure, correspondant aux doigts de pied, se révéla curieusement boursouflée. Après avoir chassé la suie d’un revers de la main, la jeune femme retourna le bas au-dessus de la table et le secoua, en faisant tomber l’étrange bague en pierre rayée, qui atterrit sur une des feuilles de la liste de ter’angreal. Un moment, les trois amies regardèrent en silence l’artefact.
— Verin ne s’est peut-être pas aperçue que la majorité des ter’angreal avait été étudiée pour la dernière fois par Corianin.