L’ancienne Sage-Dame ne paraissait pas croire elle-même à ce qu’elle disait.
Elayne acquiesça, mais sans trop de conviction.
— Un jour, je l’ai vue faire les cent pas sous la pluie, trempée comme une soupe. Plongée dans ses pensées, elle s’est avisée qu’il pleuvait quand je lui ai posé une cape sur les épaules. Donc, elle a pu rater le détail dont nous parlons…
— C’est possible, concéda Egwene. Sinon, elle devait se douter que je le remarquerais du premier coup d’œil. Je ne sais pas… Parfois, j’ai l’impression qu’elle est bien moins distraite qu’elle le laisse croire… Non, vraiment, je ne sais pas.
— Il nous faut donc ajouter Verin à la liste des suspectes, soupira la Fille-Héritière. Si elle appartient à l’Ajah Noir, nos ennemies savent exactement ce que nous faisons. (Elle jeta à Egwene un regard plein d’incertitude.) Et Alanna ?
Egwene avait tout raconté à ses amies, à part ce qui lui était arrivé pendant qu’elle était sous les arches. Elle ne parvenait pas à en parler, et ses deux compagnes gardaient elles aussi le silence sur cette partie de leur épreuve initiatique. En revanche, elles étaient informées de tout ce qui s’était passé dans la salle, du discours de Sheriam sur la faiblesse des femmes capables de canaliser le Pouvoir, et de tout ce qu’avait dit Verin, que cela semble important ou non. Le compte-rendu sur le comportement d’Alanna les avait profondément troublées. Car enfin, personne de sensé n’agissait ainsi, et surtout pas une Aes Sedai.
Cependant, il y avait une ligne de défense évidente, et Egwene savait que ses amies y avaient pensé.
— Les Aes Sedai ne sont pas davantage censées mentir. Mais Verin et notre chère mère sont loin de nous avoir dit la vérité, semble-t-il. Et elles n’appartiennent pas pour autant à l’Ajah Noir !
— J’aime bien Alanna, dit Nynaeve en tirant sur sa natte. Mais je reconnais que son comportement est étrange. Donc…
— Merci de ton honnêteté, souffla simplement Egwene.
Nynaeve hocha la tête, faisant mine de ne pas avoir remarqué l’ironie de sa protégée.
— La Chaire d’Amyrlin sait tout cela, et il lui sera bien plus facile qu’à nous de garder un œil sur Alanna.
— Elaida et Sheriam ? demanda Egwene.
— Je n’ai jamais aimé Elaida, confessa Elayne, mais de là à croire qu’elle sert les Ténèbres… Quant à Sheriam, ça paraît tout simplement impossible.
— Ce devrait l’être pour toutes les sœurs, rappela Nynaeve. Si nous les démasquons, rien ne dit que les sœurs noires seront toutes des femmes que nous n’aimons pas. Mais je refuse de lancer de telles accusations à la légère. Il faut des preuves plus solides qu’une simple faute d’attention, comme dans le cas de Verin. (Egwene et Elayne approuvèrent du chef.) Nous dirons ce qu’il en est à la Chaire d’Amyrlin, sans y ajouter plus de conviction que nécessaire. En supposant qu’elle nous interroge, comme elle semblait décidée à le faire. Elayne, si tu es présente à ce moment-là, n’oublie pas que tu es supposée ne rien savoir.
— Je ne risque pas d’oublier ça ! Mais il devrait y avoir un autre moyen de lui transmettre des informations. Ma mère aurait bien mieux planifié les choses.
— Pas s’il lui était impossible de se fier aux intermédiaires, comme la Chaire d’Amyrlin, corrigea Nynaeve. Nous devons attendre. Ou faut-il que l’une de nous ait un entretien avec Verin ? Personne n’en concevrait des soupçons, j’imagine…
Elayne hésita, puis secoua la tête.
Egwene réagit plus vite et plus vigoureusement. Distraction ou non, Verin avait omis bien trop de choses pour être fiable.
— Très bien, conclut Nynaeve, qui semblait vraiment ravie. Je ne suis pas vraiment mécontente que nous ne puissions pas parler à la Chaire d’Amyrlin à notre guise. Comme ça, nous pouvons prendre seules nos décisions et agir quand et comment ça nous chante, sans devoir lui obéir à tout bout de champ.
Sa main courut sur les feuilles où étaient recensés les artefacts volés, à croire qu’elle les lisait de nouveau, puis se referma sur l’anneau de pierre.
— La première décision concerne cet objet. Il est directement lié à Liandrin et à ses complices, et nous n’avons en notre possession rien d’autre de comparable. (Nynaeve regarda le ter’angreal, les sourcils froncés.) Cette nuit, je dormirai avec.
Sans hésiter, Egwene s’empara de l’anneau, le prenant sans ménagement à l’ancienne Sage-Dame. En elle, quelque chose lui avait crié de garder les mains le long du corps, mais elle n’avait pas écouté cet appel à la lâcheté, et elle en était fière.
— C’est moi, la Rêveuse potentielle. J’ignore si ça me donne un avantage sur vous, mais Verin m’a dit que cet artefact était dangereux, et celle d’entre nous qui l’utilisera doit justement avoir un petit avantage sur les autres…
Nynaeve tira sur sa natte et sembla sur le point d’émettre une cataracte d’objections. Mais elle se ravisa, et demanda simplement :
— Tu es sûre de toi, Egwene ? Nous ne savons pas si tu es vraiment une Rêveuse. En revanche, je canalise mieux le Pouvoir que toi. En conséquence, je…
Egwene coupa la parole à l’ancienne Sage-Dame :
— Tu canalises mieux que moi quand tu es en colère. Tu penses pouvoir sortir de tes gonds dans un rêve ? Auras-tu le temps d’être bien énervée au moment où tu devras puiser dans la Source Authentique ? Par la Lumière ! nous ne savons même pas s’il est possible de canaliser dans un songe ! Une de nous trois doit tenter l’expérience, parce que c’est notre seul lien avec Liandrin, et ça ne peut être que moi. Qui sait ? je suis peut-être pour de bon une Rêveuse. Quoi qu’il en soit, c’est à moi que Verin a donné l’anneau.
Nynaeve ne semblait toujours pas convaincue, mais elle capitula :
— Très bien… Mais Elayne et moi, nous resterons avec toi. Je ne sais pas ce que nous pourrons faire – peut-être te réveiller si les choses tournent mal – mais au moins, tu ne seras pas seule.
Elayne approuva la courte tirade.
Maintenant que tout était réglé, Egwene sentit sa gorge se nouer et son estomac lui sembla sur le point de se retourner.
Je les ai entraînées dans cette histoire… Par la Lumière ! j’aimerais ne pas regretter à ce point qu’elles ne m’aient pas persuadée d’y renoncer !
Egwene aperçut soudain du coin de l’œil une silhouette campée sur le seuil de la porte. C’était une novice aux cheveux nattés, comme si elle venait de débarquer de sa campagne.
— On ne t’a pas appris à frapper aux portes, Else ? demanda sèchement Nynaeve.
Egwene referma la main sur l’anneau de pierre. Bizarrement, elle aurait juré qu’Else avait eu les yeux rivés dessus.
— J’ai un message pour vous, dit la novice. (Elle balaya du regard la table jonchée de documents, puis étudia brièvement les trois Acceptées.) Un message de la Chaire d’Amyrlin.
Egwene et ses amies échangèrent des regards interloqués.
— Nous t’écoutons, dit Nynaeve.
Un sourcil levé, comme si quelque chose l’amusait, Else récita son texte :
— Les affaires abandonnées par Liandrin et ses complices ont été entreposées au deuxième sous-sol, sous la bibliothèque, dans la troisième réserve sur la droite de l’escalier principal.
Else jeta un dernier coup d’œil sur les documents, puis elle s’en fut d’un pas tranquille.
Egwene eut le sentiment d’avoir reçu un coup de poing dans l’estomac.
Nous nous méfions de tout le monde, et la Chaire d’Amyrlin choisit Else Grinwell comme messagère ?
— Cette idiote va tout raconter à qui voudra l’entendre ! s’écria Nynaeve en se ruant vers la porte.
Egwene remonta l’ourlet de sa robe et brûla la politesse à l’ancienne Sage-Dame. Courant bien trop vite, elle faillit glisser sur les dalles de la galerie, mais elle vit une silhouette blanche disparaître dans la rampe la plus proche et accéléra encore le rythme.