Pour avoir tant d’avance, elle a dû courir aussi… Mais pourquoi se presser ainsi ?
La silhouette venait de s’engager sur une autre rampe. Entêtée, Egwene continua la poursuite.
Au pied de la rampe en question, une femme se retourna, attendant de pied ferme la personne qui la suivait. Stupéfiée, Egwene s’arrêta net. Il ne s’agissait pas d’Else, ça ne faisait pas le moindre doute. Vêtue d’une robe blanche à la ceinture d’argent, cette femme éveilla en Egwene des sentiments qu’elle n’avait jamais éprouvés. Plus grande qu’elle, immensément plus belle, cette inconnue lui donnait l’impression d’être petite, mal faite et même pas vraiment nette…
En plus, elle doit savoir canaliser plus de Pouvoir que moi… Par la Lumière ! elle est probablement plus intelligente que nous trois réunies. Il est injuste qu’une personne ait tout ce que…
Soudain consciente que ses pensées s’égaraient, Egwene s’ébroua pour s’éclaircir les idées. Elle devait être rouge comme une pivoine, mais tant pis. De sa vie, elle ne s’était jamais sentie inférieure devant une autre femme, et elle n’allait pas commencer maintenant.
— Tu es courageuse, dit l’inconnue. Courir seule dans les couloirs d’une tour où tant de meurtres ont été commis…
À son ton, la femme trouvait cela amusant.
Egwene se redressa de toute sa hauteur et tira sur ses vêtements. Un indice de sa nervosité, bien sûr, mais elle n’avait pas pu s’en empêcher, et son interlocutrice, après l’avoir vue courir comme une gamine, n’avait certainement pas raté ce détail-là.
— Excusez-moi, mais je cherche une novice qui marchait dans la même direction que vous. Une brune aux yeux noirs et aux cheveux nattés… Un peu enrobée, mais jolie, à sa manière…
L’inconnue examina Egwene de la tête aux pieds – et sans cacher une certaine… joie espiègle. Comme si elle avait aperçu, à un moment, le poing serré sur l’anneau de pierre qu’elle cachait présentement dans son dos.
— Je doute que tu la rattrapes… Je l’ai vue, mais elle courait bien plus vite que toi. J’ai peur qu’elle soit déjà très loin d’ici.
— Aes Sedai…, commença Egwene.
Elle n’eut jamais l’occasion de finir sa phrase, car la grande inconnue la foudroya du regard, comme si ses réserves de patience étaient épuisées.
— J’ai perdu assez de temps avec toi, petite ! Des affaires bien plus importantes m’attendent. Retire-toi, je t’en prie !
L’inconnue désigna la rampe d’où venait Egwene.
Subjuguée par tant d’autorité, la jeune femme se retourna et commença à gravir les marches. S’avisant soudain qu’elle faisait n’importe quoi, elle se retourna.
Aes Sedai ou pas, je vais…
La galerie était vide.
Négligeant les pièces alentour – personne n’y vivait, à part peut-être des souris –, Egwene se remit en chemin, sondant la galerie et se penchant même à la balustrade pour balayer du regard le petit Jardin des Acceptées. Où qu’elle regardât, elle ne vit personne qui ressemblât de près ou de loin à son inconnue. Dans une galerie, elle croisa Faolain et une autre Acceptée qu’elle connaissait exclusivement de vue.
La mystérieuse inconnue en robe blanche à ceinture d’argent n’était plus nulle part.
Volatilisée !
26
Derrière un cadenas
Pas très contente d’elle, Egwene retourna jusqu’aux portes qu’elle avait négligées un peu plus tôt.
Elle est bien allée quelque part !
Dans la première pièce, les rares meubles disparaissaient quasiment sous des montagnes de linge sale et l’air empestait le renfermé comme s’il n’avait pas été renouvelé depuis un bon moment. En frissonnant, Egwene constata qu’il y avait des déjections de souris sur le sol. Mais pas d’autres traces. Deux autres portes lui révélèrent un spectacle similaire. Ça n’avait rien d’étonnant, car dans les quartiers des Acceptées, il y avait davantage de chambres vides que d’occupées.
Alors que la jeune femme refermait la troisième porte, elle aperçut Elayne et Nynaeve, qui avançaient à sa rencontre sans hâte particulière.
— Elle s’est cachée ? demanda Nynaeve. Là-dedans ?
— Je l’ai perdue…, avoua Elayne en sondant de nouveau la galerie dans les deux sens.
Où est-elle passée ?
Cette question ne concernait pas Else…
— Si j’avais su qu’Else te sèmerait, plaisanta Elayne, je me serais chargée de la poursuivre. Elle semble un peu trop en chair pour me distancer, non ?
Malgré son sourire, la Fille-Héritière semblait plutôt inquiète.
— Nous la retrouverons plus tard, dit Nynaeve, et nous ferons en sorte qu’elle tienne sa langue. Pourquoi la Chaire d’Amyrlin a-t-elle choisi une fille pareille ?
— Je pensais l’avoir rattrapée, souffla Egwene, mais c’était quelqu’un d’autre. Nynaeve, j’ai tourné le dos quelques secondes, et elle s’est volatilisée ! Pas Else, elle, je ne l’ai jamais vue, mais la femme que j’ai prise pour elle. Elle a disparu, comme par miracle.
— Une Sans-Âme ? demanda Elayne.
Elle regarda alentour, mais la galerie était toujours déserte.
— Non, non… Elle…
Non, je ne leur dirai pas que j’ai eu l’impression d’être une fillette avec la robe déchirée, le visage sale et le nez qui coule.
— Elle n’a rien à voir avec les Hommes Gris. Elle est grande, brune et belle comme un arc-en-ciel. Le genre de femme qu’on repère au milieu de mille personnes. Je ne l’avais jamais rencontrée, mais il doit s’agir d’une Aes Sedai… Je ne vois pas d’autres possibilités.
Nynaeve attendit une suite qui ne vint jamais. Fidèle à sa légende, elle s’impatienta vite :
— Si tu la revois, montre-la-moi… Enfin, si tu penses qu’il y a une bonne raison pour ça… Nous perdons du temps, à bavarder comme des pies. Je veux explorer cette réserve avant qu’Else ait vendu la mèche à la mauvaise personne. Les sœurs noires ont peut-être oublié derrière elles des choses importantes. Ne leur laissons pas une chance de corriger leur erreur, si c’est bien le cas.
Alors qu’elle avançait flanquée de ses amis, Egwene s’avisa qu’elle serrait toujours dans son poing l’anneau de pierre. Le ter’angreal de Corianin Nedeal… Non sans réticence, elle le glissa dans sa bourse dont elle noua soigneusement les cordons.
Tant que je ne vais pas dormir avec ce maudit… Hélas, c’est ce que j’ai prévu de faire.
Mais c’était pour le soir, et il semblait inutile de s’en inquiéter maintenant. Alors qu’elle traversait la tour, Egwene continua à guetter la silhouette blanche à la ceinture d’argent. Pour une raison qui la dépassait, elle fut soulagée de ne pas la repérer.
Je suis une femme adulte et très compétente, merci beaucoup !
Peut-être, mais elle se sentait quand même rassurée de n’avoir croisé aucune femme qui ressemble de près ou de loin à son inconnue. Parce que quelque chose clochait à propos de cette personne – quoi, elle n’aurait su le dire, mais ça ne changeait rien au fond du problème.
Au nom de la Lumière ! je vois l’Ajah Noir partout, y compris sous mon lit. Mais qui sait ? il y est peut-être…
La bibliothèque se dressait très près du tronc massif de la Tour Blanche. En pierre claire striée de bleu, elle ressemblait à une vague géante pétrifiée en pleine course. À l’intérieur de cette déferlante qui brillait comme du cristal sous le soleil du matin, une infinité de salles – plus nombreuses, sans nul doute, que dans bien des palais – contenaient des rayonnages lestés de livres, d’incunables, de rouleaux de parchemin, de feuilles volantes, de cartes et de chartes célestes. Un matériau précieux rassemblé au fil de trois millénaires dans toutes les nations du monde. Même les bibliothèques de cités comme Tear ou Cairhien n’étaient pas si complètes…